De l’alcôve aux barricades, de Fragonard à David. Dessins des Beaux-Arts de Paris


Paris, Fondation Custodia, du 15 ocotbre 2016 au 8 janvier 2017

Ils ont regardé le même modèle, mais n’ont pas vu la même chose. Anthelme-François Lagrenée et Jean-Baptiste Isabey ont chacun dessiné un homme nu, assis, appuyé sur un bras : l’un s’applique à détailler sa musculature alors que l’autre magnifie son corps par un jeu d’ombre et de lumière (ill. 1 et 2).


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1. Anthelme-François Lagrenée (1774-1832)
Homme asiss appuyé sur le bras droit, 1789
Pierre noire, estompe et rehauts de craie - 47,8 x 59,3 cm
Paris, Ecole nationale des beaux-Arts
Photo : ENSBA
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2. Jean-Baptiste Isabey (1767-1855)
Académie. Homme assis appuyé sur le bras gauche
Pierre noire et rehauts de craie blanche - 46,8 x 60,7 cm
Paris, Ecole nationale des Beaux-Arts
Photo : Thierry Ollivier

La Fondation Custodia consacre une nouvelle exposition au dessin, mais cette fois c’est la France qui est à l’honneur. Elle accueille en effet quelque 145 œuvres de la seconde moitié du XVIIIe siècle français choisies par Emmanuelle Brugerolles dans les collections de l’École des Beaux-Arts de Paris1, certaines inédites jusque-là. Véritable ouvrage scientifique, le catalogue accompagne chacune d’elles d’une notice détaillée.
Rappelons que ce fonds, d’abord constitué par les exercices des élèves, a été enrichi au fil des décennies par des donations, celle de Jean Masson en 1925 et celle de Mathias Polakovits en 1987 étant parmi les plus importantes. La collection continue à se développer aujourd’hui encore, grâce au Cabinet des amateurs de dessins de l’Ecole des Beaux-Arts ; l’association complète les lacunes par des achats de feuilles variées, vues des Enfers ou du Nord de la France : Orphée charmant Pluton et Proserpine par Jean-Claude Naigeon a été acheté en 2012 (voir la brève du 7/6/12), un Paysage du Vexin par Louis Gabriel Moreau a été acquis quant à lui dans une vente de Piasa le 31 mars 20142 (ill. 3).


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3. Louis-Gabriel Moreau (1740-1806)
Paysage du Vexin
Aquarelle - 27,5 x 43 cm
Paris, École nationale des Beaux-Arts
Photo : Piasa

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4. Jean-Germain Drouais (1763-1788)
Soldat Cimbre, étude pour Marius à Minturnes
Pierre noire et rehauts de craie blanche - 42 x 43,7 cm
Paris, École nationale des Beaux-Arts
Photo : Thierry Ollivier

Ce florilège de dessins entraîne le visiteur de la Royauté à la République, de la vie à la cour à la vie en ville, de la galanterie des scènes d’alcôve aux barricades de la Révolution. Les grands noms sont là, Vien, Fragonard, Hubert Robert, Greuze, Vincent, David, Girodet, aux côtés d’artistes moins célèbres comme Jean-Germain Drouais, élève de David, mort à 25 ans, auteur d’une superbe étude de draperie (ill. 4).
L’exposition retrace le parcours d’un artiste de l’époque. Tout commence par sa formation à l’École des Beaux-Arts : il copie les maîtres anciens, apprend aussi à maîtriser les proportions du corps, les épanchements de l’âme. L’étude de l’anatomie d’après modèle vivant est récompensée par le « prix de quartier » à partir de 1684, l’étude des émotions est encouragée par un concours de têtes d’expression à partir de 1760. Pour cet exercice, le visage féminin a la préférence des artistes. Moitte traduit L’Attention par un minois qui, étonnamment, regarde en l’air, tandis que Regnault, lauréat en 1776, arrive à saisir, c’est encore moins facile, la Surprise mêlée de joie.
Le séjour en Italie est un passage obligatoire ou presque. Les pensionnaires de l’Académie de France à Rome admirent le modèle idéal de l’antiquité, sculptures et monuments, et vagabondent dans la campagne romaine. Le temple de la Sibylle à Tivoli attire tous les peintres (voir l’article). Jean Jacques de Boissieu, comme beaucoup d’artistes dans les années 1750 et 1760, s’attache moins à faire un relevé topographique qu’à traduire les effets de lumière sur ce temple dont il donne, grâce au lavis, une image libre et spontanée. Les monuments sont montrés dans des vues rapprochées et non plus générales : cinq arcades occupent ainsi toute la largeur d’une feuille de Chaix, morceau choisi du Colisée. Colisée que l’on reconnaît à peine dans un dessin de Suvée, qui choisit une vue intérieure, presque mystérieuse ; comme Piranèse il joue sur les proportions en ajoutant des personnages minuscules drapés à l’antique. Au lieu de la sanguine qu’aiment Hubert Robert et Fragonard, Chaix et Suvée privilégient la pierre noire pour mieux jouer sur les oppositions d’ombre et de lumière.

À son retour en France, un artiste s’impose dans un genre et reçoit des commandes. La peinture d’histoire est marquée par l’enseignement de Vien et par le talent de l’un de ses élèves : David. Délaissant les amours des dieux et les sujets mythologiques propices au putti qui volettent et à la sensualité de nus féminins, les peintres se tournent vers des thèmes héroïques tirés de l’histoire antique, complexes, sévères, édifiants.
La peinture de genre est quant à elle dominée par Greuze qui donne à la vie quotidienne l’éloquence d’une scène d’histoire et un ton moralisateur. Ces petits théâtres de la vie familiale doivent émouvoir, et pour ce faire, il reprend les codes de Charles Le Brun. Les sourcils levés au milieu du front, la bouche et les yeux grand ouverts, un jeune garçon exprime l’effroi dans un dessin à la sanguine qui est probablement une tête de caractère destinée aux amateurs, plutôt qu’une étude préparatoire pour le Fils puni. Mais Greuze sait aussi évoquer les plaisirs charnels d’un ton faussement ingénu ou parfaitement burlesque, comme cette jeune fille qui se pâme devant deux colombes qui s’accouplent ou bien cet amant peu gaillard auprès de sa belle, moqué par une servante et son chien.
Le paysage enfin, évolue de la représentation des ruines antiques, à celle de simples chaumières, et des cascades sublimes aux troncs d’arbres brisés.


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5. Jacques-Louis David
Tête de pestiféré, 1780
Plume et encre noire sur un tracé
à la pierre noire - 21,2 x 15,2 cm
Paris, École nationale des Beaux-Arts
Photo : Thierry Ollivier
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6. Anne-Louis Girodet (1767-1824)
Étude pour la Scène du déluge, figure de la mère
Pierre noire et rehauts de craie blanche - 53,7 x 43,9 cm
Paris, École nationale des Beaux-Arts
Photo : Thierry Ollivier

L’exposition peut aussi se lire du point de vue de l’histoire de l’art, comme une évolution du rococo au néoclassicisme. Une évolution, plus qu’une rupture. Les dessins de Callet - Jupiter et Thétis ou bien les Saturnales - évoquent cette transition. Certains dessins de David lui-même suggèrent que la frontière est parfois floue. L’Accord de la Poésie et de la Musique, œuvre de jeunesse presque mièvre, contraste évidemment avec une esquisse pour le Serment des Horaces. Quant à la ténébreuse Tête du pestiférée, elle a quelque chose de déjà romantique. Elle est tirée du tableau de Saint Roch intercédant la Vierge pour la guérison des pestiférés de Marseille peint en 1780 par le maître (ill. 5).
La génération suivante est incarnée par Girodet, élève de David. Trois grands dessins préparatoires pour Une Scène de déluge étudient séparément chacune des figures du tableau, tracées à la pierre avec ce rehaut de craie sur la peau qui marque la lumière de l’éclair (ill. 6). C’est au Salon de 1806 que Girodet hausse un fait divers au rang de la peinture d’histoire, illustrant non pas le Déluge de la Bible mais bien « une famille prête à être engloutie par la tempête ».

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7. Pierre-François-Léonard Fontaine (1762 - 1853)
Monument sépulcral, coupe du monument général
avec élévation de la pyramide centrale

Plume et encre noire, lavis gris - 76,5 x 27,5 cm
Paris, École nationale des Beaux-Arts
Photo : Thierry Ollivier

L’exposition se termine par deux sections plus inattendues et particulièrement intéressantes, au sous-sol de la Fondation Custodia. Les dessins d’architecture tout d’abord, sont spectaculaires : coupes transversales et plans de monuments sont détaillés sur des feuilles de grandes dimensions. Mis en valeur par des lavis gris et rose, le dessin de l’escalier de la halle au blé de Paris, à double révolution composé de rampes jumelles indépendantes, frôle l’abstraction. La halle conçue par Nicolas Le Camus de Mézières et construite entre 1763 et 1767, témoigne des techniques de construction les plus modernes tout en rappelant l’architecture de la Rome antique.
Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le dessin d’architecture devient un genre autonome. L’Académie d’Architecture, en effet, considérait la maîtrise du dessin comme l’une des principales aptitudes de l’architecte, et les exercices d’inventions étaient jugés sur leur qualité graphique plutôt qu’architecturale. C’est inquiétant, mais magnifique. Un prix de Rome fut instauré à partir de 1720, puis en 1763 fut créé un prix d’Émulation mensuel obligeant les élèves à s’exercer au projet dessiné.
Les éditions de 1752 et de 1785 du Grand Prix de Rome sont révélatrices de l’évolution du genre. En 1752, les artistes devaient dessiner « une façade extérieure de palais de soixante toises de longueur pour la principale entrée ». Le lauréat fut Charles De Wailly qui utilisa des effets de lavis pour figurer à la fois le portail et la façade de son palais, la perspective atmosphérique lui permettant de distinguer chaque plan. L’Académie valorisait donc cette nouvelle manière de dessiner des jeunes artistes surnommés plus tard les « piranésiens ».

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8. Jean-Charles Delafosse (1734-1789)
Projet de chenet
Plume, encre noire, lavis d’encre
de Chine - 46,3 x 33 cm
Paris, École nationale des Beaux-Arts
Photo : Thierry Ollivier

Le Grand Prix de 1785 fut marqué par une polémique opposant les partisans et les adversaires de Boullée au sein de l’Académie. Le sujet était un monument sépulcral et c’est Jean-Charles-Alexandre Moreau qui emporta le prix, au détriment de Pierre Fontaine. Le projet de Fontaine marqua pourtant les esprits pour ses effets de ciel dramatiques qui trahissaient l’influence de Boullée et que certains lui reprochèrent (ill. 7). Ainsi les débats plus ou moins virulents des années 1780 prouvent que la manière de représenter l’architecture a plus d’importance que l’architecture elle-même.

Les arts décoratifs concluent le parcours. On pourra voir des projets de bijoux dessinés par Jacques Raymond Lucotte que l’on retrouve sur une planche de l’Encyclopédie, ou bien des pièces de serrurerie conçues par Richard de Lalonde. Des feuilles inédites de Pierre Ranson déclinent des décorations d’appartement à la chinoise et à la turque, ou des projets de lits qui servaient de modèles ou de sources d’inspiration au commanditaire, à l’architecte ou à l’artisan, la diffusion des motifs étant assurée par la gravure. On pourra choisir un lit « à la polonaise » ou bien « à dôme en chaire à prêcher »... Enfin, un projet de chenet de Jean-Charles Delafosse combine le goût à la grecque et le rococo, il associe des volumes géométriques simples et des motifs d’entrelacs, de rosaces, guirlandes sur un piétement en forme de dragon (ill. 8)... De feuille en feuille, la rupture entre les caprices de l’art rocaille et l’austérité du néoclassicisme n’a rien d’évident.

Commissaire : Emmanuelle Brugerolles


Sous la direction d’Emmanuelle Brugerolles, De l’alcôve aux barricades. De Fragonard à David. Dessins de l’École des Beaux-Arts, Beaux-Arts de Paris éditions, 2016, 400 p., 39 €. ISBN 978 2 84056 490 4


Informations pratiques  : Fondation Custodia / Collection Frits Lugt, 121 rue de Lille, 75007 Paris. Tél. : +33.(0)1.47.05.75.19. Ouvert jours sauf le lundi, de 12 h à 18 h. Tarif 10 € (réduit 7 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mardi 25 octobre 2016


Notes

1L’Académie des Beaux-Arts de Paris fête d’ailleurs ses 200 ans, réinscrite symboliquement dans la lignée de l’ancienne Académie royale de peinture par l’ordonnance du 21 mars 1816.

2D’autres acquisitions ont été faites grâce à cette association ces dernières années. Nous essaierons de rattraper bientôt notre retard.





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