Chefs d’oeuvre de la collection Bührle. Manet, Cézanne, Monet, Van Gogh...


Lausanne, Fondation de l’Hermitage, du 7 avril au 29 octobre 2017

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1. Pierre-Auguste Renoir (1841-1919)
Portrait de Mademoiselle Irène Cahen d’Anvers
La petite Irène, 1880
Huile sur toile - 65 x 54 cm
Zurich, Fondation Collection E.G. Bührle
Photo : SIK-ISEA, Zurich / J.-P. Kuhn
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Est-elle vraiment nécessaire cette section, au cœur du parcours, spécifiquement consacrée aux « chefs-d’œuvre » ? Des chefs-d’œuvre, il n’y a que ça - ou presque - dans la collection d’Emil Bührle. D’autant que la Fondation de l’Hermitage ne présente évidemment pas les quelque six-cents œuvres accumulées entre 1936 et 1956, mais un florilège de cinquante-cinq tableaux. Il suffit d’égrener le nom des peintres pour se faire une idée : Manet, Degas, Monet, Renoir, Cézanne, Gauguin, Van Gogh… Certes, leur génie ne fut pas infaillible toute leur carrière durant, mais Bürhle fit le plus souvent des choix judicieux, tout comme les commissaires de cette exposition, et l’on est heureux par exemple de pouvoir admirer la gracieuse et vaporeuse Petite Irène, plutôt que les nus rosâtres et boursouflés que Renoir peignit à la fin de sa vie (ill. 1).

Présenté comme un « industriel zurichois », Emil Bührle (1890-1956) naquit en Allemagne et s’installa en Suisse en 1924 pour diriger l’usine d’Oerlikon. À l’origine de sa fortune, l’achat du brevet d’un canon antiaérien ; il exporta sa production en France et en Grande-Bretagne, aussi bien qu’en Allemagne, participant alors au réarmement caché du pays. Marchand d’armes, amateur d’art, ses canons de beauté étaient tournés vers les impressionnistes et les postimpressionnistes. L’exposition de l’Hermitage en donne un aperçu spectaculaire. Manet par exemple, bénéficie d’une section à part entière : Les Hirondelles volent bas (ill. 2), Le Grand-Duc ne vole plus, Le Suicidé ne se relèvera pas. Après la guerre de 1870, il réalisa plusieurs tableaux à Oloron-Sainte-Marie, puis Arcachon où des bateaux semblent voguer entre ciel et terre, leurs mats mêlés aux branches nues des arbres. Plus joyeux, le Coin de jardin de Bellevue est peint en 1880 avec une touche impressionniste relativement rare chez l’artiste. Avec Monet, on évolue des multiples notes vives d’un champ de coquelicots au voile de brume gris-rose posé sur le pont de Waterloo. Juste à côté, Les Tournesols sont de Gauguin alors que Van Gogh a peint Le Semeur.

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2. Edouard Manet (1832-1883)
Les Hirondelles, 1873
Huile sur toile - 65 x 81 cm
Zurich, Fondation Collection E.G. Bührle
Photo : SIK-ISEA, Zurich / J.-P. Kuhn
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Le collectionneur aima aussi les intérieurs feutrés des Nabis, le flamboiement des fauves, et puis la première École de Paris incarnée par un nu aguicheur de Modigliani qui toise les Deux Amies un peu plus couvertes et néanmoins plus provocantes de Toulouse-Lautrec (ill. 3 et 4).

Peu de temps après la mort d’Emil Bührle, sa femme et ses enfants créèrent en 1960 une fondation à laquelle ils cédèrent un tiers de la collection ; l’ensemble fut déployé dans une villa juste à côté de la résidence familiale, afin d’être présenté au public... jusqu’à ce vol à main armée en 2008. Quatre tableaux et non des moindres – le Garçon au gilet rouge de Paul Cézanne, Ludovic Lepic et ses filles de Degas (ill. 5), Champ de coquelicots près de Vétheuil de Monet, Branches de marronniers en fleur de Van Gogh – furent emportés (voir la brève du 13/2/08), puis retrouvés fort heureusement (voir brève du 5/2/12), mais l’incident entraîna la fermeture partielle de la villa. Finalement, la Fondation a décidé de déposer les œuvres dont elle a la charge dans la nouvelle extension du Kunsthaus de Zurich qui devrait ouvrir en 2020, confiée à l’architecte David Chipperfield. En attendant les peintures voyagent, et la Fondation de l’Hermitage leur offre jusqu’à l’automne le cadre idéal d’une maison du XIXe siècle, elle qui accueille depuis plusieurs années les grandes collections privées suisses.


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3. Amedeo Modigliani (1884-1920)
Nu couché, 1916
Huile sur toile - 65,5 x 87 cm
Zurich, Fondation Collection E.G. Bührle
Photo : SIK-ISEA, Zurich / J.-P. Kuhn
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4. Henri de Toulouse-Lautrec (1864-1901)
Les Deux Amies, 1895
Gouache sur carton - 64,5 x 84 cm
Zurich, Fondation Collection E.G. Bührle
Photo : SIK-ISEA, Zurich / J.-P. Kuhn
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Ayant commencé par étudier l’histoire de l’art, Bührle s’intéressa aussi à la sculpture du Moyen Âge ainsi qu’à la peinture ancienne, acquérant des toiles des XVIIe et XVIIIe siècles, et puis des autres courants du XIXe. Les commissaires n’ont pas hésité à disperser quelques exemples dans le parcours afin de donner une idée plus fidèle de la collection et provoquer des confrontations intéressantes. Le portrait d’Alfred Sisley par Renoir semble ainsi faire écho au Portrait d’homme de Frans Hals : sur un fond sombre, les deux modèles élégamment vêtus de noir ont le visage et les mains éclairés par le trait blanc d’une chemise et d’un foulard. Les époques se confrontent les unes aux autres, les styles aussi. Présentées côte à côte, deux natures mortes peintes à la même époque mettent toutes les deux en scène des fleurs et des fruits dans des coloris très proches (blanc, rouge-orangé, jaune et vert). Elles sont pourtant totalement différentes : les Roses grimpantes et pêches d’Henri Fantin-Latour obéissent à un désordre équilibré, tandis que leurs textures délicates et veloutées sont soigneusement décrites ; Cézanne en revanche réduit deux roses et un citron à trois ronds, rouge, blanc, jaune, émergeant d’une brassée de feuillage dans une serviette chiffonnée, qu’il trace avec fougue dans une matière dense.

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5. Edgar Degas (1834-1917)
Ludovic Lepic et ses filles, vers 1871
Huile sur toile - 65 x 81 cm
Zurich, Fondation Collection E.G. Bührle
Photo : SIK-ISEA, Zurich / J.-P. Kuhn
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De salle en salle, les chefs-d’œuvre se succèdent. Quelques pierres d’achoppement ponctuent cependant le parcours du collectionneur, dont le flair fut parfois grippé, et que l’amour de l’art ne rend pas forcément sympathique. Les commissaires n’ont pas omis ses erreurs, c’est là l’autre intérêt de cette exposition.

On pourrait lui reprocher de n’avoir pas su reconnaître à sa juste valeur le génie d’un Picasso, dont il acheta tout de même la belle Italienne. Mais faut-il vraiment voir dans cette lacune un manque de jugement ou bien seulement l’expression d’un goût personnel ? Laissons-lui le bénéfice du doute.
On lui reprocha, assurément, d’avoir acquis non seulement des œuvres d’art « dégénéré » mises en vente par les nazis, mais aussi des peintures issues de spoliations par les Allemands, en France notamment, et transférées en Suisse. Il en acheta un certain nombre auprès de la galerie Fischer à Lucerne, un Été à Bougival d’Alfred Sisley par exemple, ou bien La Liseuse de Corot qui appartenait à Paul Rosenberg et que Bührle offrit d’acheter une seconde fois. Ce sont en tout treize tableaux qu’il dut restituer en 1948 ; il en racheta neuf et fit un procès à la galerie Fischer pour faire reconnaître sa bonne foi, et être remboursé.
Enfin, il se reprocha à lui-même d’avoir acquis des faux : deux autoportraits qu’il croyait être de Rembrandt et de Van Gogh (ill. 6 et 7). Le premier acheté en 1945 à Nathan Katz, marchand d’art hollandais exilé en Suisse, provenait de la collection d’Herbert Cook. Plusieurs experts le considérèrent comme une œuvre autographe1. Mais quand, sous la couche de peinture, apparut la Flagellation du Christ, copie d’un tableau de Rembrandt, l’authenticité de l’autoportrait s’écailla. La désillusion fut d’autant plus cruelle qu’elle ne passa pas inaperçue et qu’il s’agissait de l’une des acquisitions les plus chères réalisées par Bührle à un moment où son entreprise connaissait des difficultés, inscrite sur la liste noire des Alliés.
L’autoportrait de Van Gogh fut acquis en 1948 auprès d’Elsa von Kesselstatt : sa provenance était là encore prestigieuse puisqu’elle appartint au banquier berlinois Paul von Mendelssohn-Bartholdy, premier époux de la comtesse. Emil Bürhle fit probablement de cette acquisition une question de principe : le tableau était une variante du fameux autoportrait dédié par Van Gogh à Gauguin, qui avait échappé à Bürhle quelques années auparavant ; l’œuvre avait en effet été saisie par les nazis à la Neue Staatsgalerie Munich et mise en vente avec d’autres œuvres d’art « dégénéré ». Le collectionneur qui n’emporta pas les enchères fut donc d’autant plus heureux de découvrir ce second autoportrait. Néanmoins, si celui-ci figurait dans le catalogue raisonné de Van Gogh établi par Jacob Baart de la Faille et paru en 1928, il était signalé dans l’édition de 1939 comme étant de la main d’une artiste française dénommée Judith Gérard… L’intention de la copiste était parfaitement honnête, celle du faussaire qui récupéra le tableau par la suite, beaucoup moins.


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6. Anonyme
« Autoportrait de Rembrandt »
Huile sur toile - 77 x 64 cm
Zurich, Fondation Collection E.G. Bührle
Photo : bbsg
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7. Judith Gérard (et autres)
« Autoportrait de Van Gogh, » 1897-1898
Huile sur toile - 61 x 50 cm
Zurich, Fondation Collection E.G. Bührle
Photo : bbsg
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Cet aspect du marché de l’art pendant la guerre est développé dans le catalogue d’exposition qui détaille en outre l’histoire de la collection et l’apprentissage du collectionneur. Les œuvres exposées sont toutes reproduites et accompagnées d’une notice détaillée qui, malheureusement, n’évoque pas l’historique2 de chaque peinture et la manière dont elle fut acquise par Emil Bührle. Enfin, la liste intégrale des 633 œuvres de la collection est ici publiée pour la première fois, outil précieux pour les historiens d’art.

Commissaires : Lukas Gloor, Sylvie Wuhrmann


Sous la direction de Lukas Gloor et de Sylvie Wuhrmann, Chefs-d’oeuvre de la collection Bührle, Manet, Cézanne, Monet, Van Gogh, La Bibliothèque des Arts / Fondation de l’Hermitage, 2017, 200 p. 48 € ou 48 CHF. ISBN : ISBN : 978-2-88453-207-5 .


Informations pratiques : Fondation de l’Hermitage, 2 route du Signal, CH - 1000 Lausanne 8, Suisse. Tél : +41 (0)21 320 50 01. Ouvert du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h, jusqu’à 21 h le jeudi. Tarif : 19 CHF (réduit : 5, 8, 16 CHF).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, jeudi 13 juillet 2017


Notes

1Wilhelm R. Valentiner le reconnut comme une oeuvre autographe. Il était considéré alors comme un experts du maître, mais se montra généreux dans ses attributions. Friedländer rédigea un certificat d’authenticité.

219/7/17 : Sylvie Wuhrmann nous signale que l’historique est disponible en ligne sous une forme très détaillée sur le site de la Fondation Bührle.





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