À Saint-Maur, un musée à découvrir


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1. Musée de Saint-Maur des Fossés
Villa Médicis
Photo : Melusane / Wikipedia

Il fait partie de ces musées tout proches de Paris, mais boudés par les Parisiens et par les touristes. Puni pour être né de l’autre côté du périphérique. Et pourtant, il faut moins de trente minutes pour se rendre, par le RER A, au Musée de Saint-Maur (ill. 1). Installé dans le bel l’Hostel des Piliers - construit au XVe siècle, mais largement modifié au fil des siècles - il porte, qu’on se le dise, le nom de « Villa Médicis », une appellation apparue au XIXe qui n’a pas vraiment de raison d’être, sinon en souvenir de Catherine de Médicis qui séjourna à Saint-Maur. Car la reine avait pris possession du château de l’évêque de Paris, Jean du Bellay, qu’elle avait fait agrandir par Philibert Delorme.
Si le château est aujourd’hui détruit, il reste en revanche quelques vestiges de l’abbaye de Saint-Maur, dont la fondation remonte tout de même à l’an 639 et qui fait actuellement l’objet de fouilles archéologiques ; la Tour Rabelais, seul élément encore debout, devrait être ouverte au public à l’automne 2017.


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2. Satues colonnes
Saint Nicolas refusant de téter sa mère le vendredi saint
Figure d’apôtre ou d’évangéliste, vers 1145
Pierre calcaire
Saint-Maur des Fossés, Villa Médicis
Photo : bbsg
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3. Anonyme
L’Apparition de Saint Jérôme à saint Augustin
Huile sur toile
Saint-Maur des Fossés, Villa Médicis
Photo : bbsg

Le musée conserve un bel ensemble de sculptures médiévales, issues de cette abbaye, ou non d’ailleurs, l’origine de certaines d’entre elles étant inconnue. Des amateurs enthousiastes, au XIXe siècle, avaient complété le fonds de la Villa Médicis en déposant des œuvres qu’ils avaient eux-mêmes collectées ça et là. Ces statues et fragments d’architecture sont peu à peu restaurés et présentés au fur et à mesure dans une salle spécifique où ils sont confrontés à d’autres œuvres, d’époques différentes, selon un thème qui varie. Actuellement « Parures et attributs » permettent de réunir des statues colonnes du XIIe siècle, un joli tableau anonyme du XVIIe illustrant l’apparition de saint Jérôme à saint Augustin (ill. 2 et 3) et des bijoux de l’Âge de fer... Le rapprochement est évidemment artificiel, mais il a le mérite de donner un aperçu des collections éclectiques du musée. En plus des pièces médiévales et d’un fonds important d’œuvres des XIXe et XXe siècles, il possède en effet des vestiges préhistoriques et protohistoriques, témoins de l’histoire de la boucle de la Marne, ainsi qu’une dizaine de peintures anciennes, provenant de l’église Saint-Nicolas, parmi lesquelles un Saint Sébastien de Mattia Preti1, Le Sommeil d’Élie donné à Louis-Jean-François Lagrenée, et une Fuite en Égypte attribuée à Charles Alphonse Dufresnoy.

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4. Jean-Georges Devillers (vers 1779-1839)
Enée sauvant son père de l’embrasement de Troie, 1804
Huile sur toile
Saint-Maur des Fossés, Villa Médicis
Photo : bbsg

Bernadette Boustany, conservateur, et Marlène de Quelen, attachée de conservation, utilisent tous les espaces d’exposition disponibles, y compris les deux escaliers. Sur les murs du premier se déploient des dessins d’Adrien Lemaitre (1863-1944) qui fournit en 1926 une cinquantaine de vues de la ville, et des œuvres graphiques de Pierre Antoine Cluzeau (1884-1963)2 qui grandit à Saint-Maur ; il est surtout connu pour les portraits de blessés qu’il réalisa à l’hôpital colonial de Nogent-sur-Marne. Dans l’autre escalier surgit Énée, en fuite, portant son père, sur une immense toile qui fut un temps attribuée à Girodet et qui, depuis, a été rendue à Georges Devillers3. Exposée au Salon de 1804, elle remporta une médaille d’or (ill. 4).

Les deux étages sont consacrés à une exposition temporaire conçue à partir des collections permanentes. Le sujet choisi, particulièrement large - la femme dans l’art entre 1830 et 1980 -, est là encore un prétexte pour réunir des œuvres variées, faire tourner les réserves et encourager le public à revenir. Les différentes sections thématiques déclinent les figures d’Ève et de Marie, les allégories et les déesses, puis la maternité et la famille, le nu bien sûr et le modèle dans l’atelier… Les femmes peintres ont aussi droit à une partie spécifique, qui n’est hélas pas la plus séduisante, comme le résume le tableau de Marthe Lecomte, au titre savoureux : Portrait de sa fiancée commencée par celle-ci et entièrement refait par le peintre pour lui montrer comment il fallait faire.

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5. Jules de Vignon (1815-1885)
Projet de décor pour la salle des mariages de la mairie de Saint-Maur
Huile sur toile
Saint-Maur des Fossés, Villa Médicis
Photo : Christie’s

C’est aussi l’occasion de découvrir des acquisitions plus ou moins récentes, et de faire progresser la recherche sur des œuvres peu documentées. Un projet de décor pour la salle des mariages de la mairie de Saint-Maur a été acquis dans une vente de Christie’s le 1er avril 2014. Il a été conçu par Jules de Vignon, qui a sans doute participé au concours lancé par le Conseil général en 1882, mais n’a pas été retenu (ill. 5).
Plus loin, quelque 139 croquis de mode - robes d’hiver, d’été, de mariées, maillots de bain, tenues de sport... - avaient été donnés au musée sans autres informations. Les historiens de la mode affirment qu’ils ont été réalisés vers 1935, par une même main ; reste à déterminer pour quelle maison et par qui.

Certains artistes sont particulièrement présents dans les collections et reviennent d’une section à l’autre. Victor Lecomte (1856-1920) tout d’abord, est peintre de la lumière artificielle et du clair-obscur ; il aime représenter des intérieurs - salon, chambre, ou bureau - plongés dans la pénombre, au milieu desquels le halo d’une lampe laisse deviner, plutôt qu’elle n’éclaire, les personnages qui s’y trouvent4. Il saisit des instants de la vie familiale, traduit des jeux de séduction, peint à l’envi des portraits de sa femme Marthe qu’on voit vieillir au fil des toiles. Celle-ci donna au musée une partie du fonds d’atelier de son mari, en souvenir de l’attachement que Lecomte avait pour Saint-Maur.
L’œuvre d’Edouard Cazaux (1889-1974) est un autre point fort, le musée possédant l’ensemble le plus important en collection publique. Céramiste et sculpteur de talent, il représente la Nativité sur des vases de faïence rehaussée de dorure, ou bien Ève qui surgit de la pierre.


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6. François Black (1881-1959)
Vierge à l’enfant, 1916
Acajou
Saint-Maur des Fossés, Villa Médicis
Photo : bbsg
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7. François Black (1881-1959)
Junta Pienkowska
Granit
Saint-Maur des Fossés, Villa Médicis
Photo : bbsg

Un autre sculpteur retient l’attention, François Black (1881-1959) - né à Varsovie d’une mère polonaise et d’un père écossais - qui varie les styles et les matières. Ainsi son Ève marmoréenne, tout en courbes et contrecourbes - celles de la femme, celles du serpent - contraste avec sa Vierge en majesté sculptée dans l’acajou, dont le hiératisme recueilli est contrebalancé par le déhanché nonchalant de l’Enfant entre ses genoux (ill. 6). Plus loin, deux bustes se font face : dans le noble marbre, l’élégante comtesse de Boisrouvray née princesse de Polignac (1917), dans le granit, Junta Pienkowska, aux traits épurés, particulièrement belle (ill. 7). Le musée de Saint-Maur conserve de nombreuses sculptures de Black grâce à sa fille, Maya, qui donna une partie du fonds d’atelier de son père. Une exposition lui sera par ailleurs consacrée du 6 au 29 juillet à la bibliothèque polonaise de Paris.


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8. Pierre Bonnard (1867-1947)
Scène de famille, 1893
Lithographie
Saint-Maur des Fossés, Villa Médicis
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9. Eugène Carrière (1849-1906)
Maternité
Lithographie n°23
Saint-Maur des Fossés, Villa Médicis

Des artistes plus connus ponctuent la visite, à travers des estampes. Il faut dire que le musée s’est fait une spécialité de cette technique, lui qui accueille depuis des années la Biennale de l’estampe, rendez-vous international et contemporain. Il conserve aussi un bel ensemble du XIXe et du XXe siècle : ici, on peut admirer une lithographie de Bonnard qui décrit un couple et son enfant dans une Scène de famille à la fois intime et décorative (ill. 8) ; là, c’est une maternité plus angoissée que décrit Eugène Carrière, incarnée par cette mère qui embrasse son enfant, et l’enlace, et le protège, ce que renforce encore le sfumato, enveloppant et doux, propre au style de l’artiste (ill. 9). Le labeur des paysannes intéresse aussi bien Maillol que Pissarro, mais le premier l’observe à travers la poésie antique, et sa xylographie illustre les Géorgiques de Virgile, tandis que le second décrit tout simplement, à l’eau-forte et à l’aquatinte, des Paysannes dans les choux... Quant à Maurice Denis, il décline l’Amour, recueil édité par Vollard en 1899 pour lequel il fournit douze lithographies. L’une d’elles montre sa jeune épouse vêtue d’une robe et d’un manteau à fleurs, devant des marronniers en fleurs. C’est après qu’il donna des titres à ses compositions et intitula celle-ci : Les crépuscules ont une douceur d’ancienne peinture. A méditer.

Informations pratiques :« 150 ans de regards sur les femmes (1830-1980) », du 6 février au 29 mai 2016. Musée de Saint-Maur-des-Fossés, 5 rue Saint-Hilaire
94210 La Varenne Saint-Hilaire. Tél. : 01 48 86 33 28. Ouvert du mardi au samedi de 10h à 12h et de 14h à 18h, le dimanche de 11h à 13h et de 14h à 18h.

Accès :
Par le RER : ligne A2, direction Boissy-Saint-Léger, arrêt La Varenne-Chennevières (30 min de Châtelet-les-Halles).
Par la route : autoroute A4, sortie Saint-Maur.
Par le bus : n° 111 ou 112, arrêt La Varenne-Chennevières R.E.R.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, jeudi 28 avril 2016


Notes

1La toile fut offerte en 1858 à l’église Saint-Nicolas.

2Le musée lui avait consacré toute une exposition en 2008.

3Saskia Hanselaar,« La redécouverte d’une œuvre de Jean Georges Devillers (vers 1779-1839), élève de David : Énée sauvant son père de l’Embrasement de Troie », Les Cahiers d’histoire de l’Art, 2012, n° 10.

4Victor Lecomte était présent de l’exposition« Sous la lampe »





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