Les nouvelles salles « Europe 1600-1815 » du Victoria & Albert Museum


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1. Le Nouveau Jeu de l’Himen
Rouen, vers 1725-1735
Faïence - 49 x 63 cm
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : V&A Museum

Les règles sont celles du jeu de l’oie, mais l’enjeu est celui de l’amour et le gagnant atteint l’hymen. La première case : « la vue » bien sûr, et puis « l’admiration », et l’on avance ou l’on recule, du « soupir » à « l’espérance », les « troubles » succèdent aux « minauderies », il faut tout de même atteindre la case 52 pour obtenir un « tête à tête ». Des personnages mythologiques illustrent parfois ces différents états : les « caresses » sont par exemple évoquées par celles qu’Endymion prodigue à sa statue. Ce jeu en faïence réalisé à Rouen en 1725-1735 (ill. 1) est à rapprocher d’une estampe de Jean-Baptiste Crépy. Il est aujourd’hui visible au Victoria & Albert Museum parmi d’autres objets insolites, intrigants, ou simplement extraordinaires.

Après les salles britanniques en 2001, celles du Moyen-Age et de la Renaissance en 2009, c’est au tour – enfin – du département consacré aux arts décoratifs en Europe entre 1600 et 1815 de rouvrir au public. 12,5 millions de livres ont été nécessaires, payés par l’Heritage Lottery Fund à hauteur de 4,75 millions et par de nombreux donateurs, entreprises ou personnes privées. L’espace d’exposition est plus grand, les salles sont moins compartimentées, plus claires aussi : les fenêtres ont été dégagées et laissent désormais passer la lumière naturelle. Le décor intérieur des années 1970 a été enlevé et l’architecture originale d’Aston Webb est à nouveau visible.
Plusieurs œuvres ont été sorties des réserves et restaurées, des tapisseries nettoyées, comme Le Jeune Moïse foulant la couronne de Pharaon, pièce d’après Poussin réalisée par la Manufacture des Gobelins dans les années 1680 ; certains sièges ont été retapissés, c’est le cas du fauteuil fourni en 1788 par Jean-Baptiste-Claude Sené pour le cabinet de Marie-Antoinette à Saint-Cloud. C’est aussi l’occasion de voir quelques acquisitions récentes comme le paysage panoramique de Pierre-Denis Martin illustrant, vers 1700, la visite de Louis XIV au château de Juvisy, dans lequel on peut voir comment Le Nôtre a su s’adapter aux spécificités du lieu pour aménager les jardins.

Le musée, en effet, a enrichi ses collections au fil des décennies par des achats et par des dons. Parmi ses généreux donateurs, John Jones, un tailleur fort occupé à confectionner les uniformes de l’armée britannique, lui légua à sa mort, en 1882, sa collections riche de plus d’un millier d’objets, du XVIIIe siècle essentiellement, parmi lesquels on compte des créations de Martin Carlin, George Jacob ou Riesener. Le musée lui rend hommage en lui dédiant toute une salle.


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2. Lucio de Lucci
Andrea Brustolon (1662-1732)
Table , Venise, 1680-1700
Bois, corne, ivoire et étain - 90 x 171,5 x 87 cm
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : V&A Museum
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3. Massimiliano Soldani Benzi (1656-1740)
Aiguière, vers 1695
Bronze - 79,7 x 39,4 x 29,2 cm
Londres, Victoria & Albert Museum
Photo : DR

La scénographie de ce département représentait un réel défi, dans la mesure où il embrasse toutes les disciplines - mobilier, sculpture, peinture, céramique, orfèvrerie, textiles, costumes... - et tous les pays - France, Italie, Allemagne, Pays-Bas… Le parcours de visite est à la fois chronologique et thématique : chacune des quatre sections principales illustre grosso modo une période, un style et un thème.
La première s’intitule « l’Europe et le monde, 1600-1720 » : elle évoque les colonies hollandaises, françaises, espagnoles, portugaises et le goût pour les matériaux venus d’Orient et d’Amérique. Un coffret japonais en écailles et en laque côtoie ainsi une aiguière en nacre venue d’Inde.

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4. Vue des salles
La section « Ascension de la France »
Christophe Veyrier, La Mort d’Achille , 1683
Dominique Lefèvre Chute de Phaéton, vers 1700-1711
Jean Lemaire, Artistes travaillant parmi des ruines antiques, 1630
Charles Le Brun, Descente de croix, vers 1642 - 1645
Rubens, Le Coup de Lance pour les Récollets d’Anvers, 1619-1620
Photo : bbsg

Cette première salle annonce aussi le développement du baroque. Un bel exemple : le piètement d’une table, fait d’enchevêtrements de feuillages et de trophées miliaires, est attribué à Andea Brustolon tandis que son plateau marqueté est de Lucio de Lucci : une galère quitte un port, autour de cette composition centrale sont représentées des scènes de combat (ill. 2). L’iconographie rappelle la guerre de Morée qui opposa la République de Venise à l’Empire ottoman entre 1684 et 1699. La table faisait sans doute partie d’un groupe de six, elle a d’ailleurs été achetée en 2012 en même temps qu’une autre, ornée quant à elle d’une perspective architecturale, qui a été confiée au National Museum of Scottland. Il est possible que l’ensemble ait été commandé par Francesco Morosini, commandant des troupes vénitiennes, qui reprit la ville de Nauplie à l’ennemi et devint plus tard doge de Venise. Plus loin ce sont deux aiguières en bronze qui retiennent le regard (ill. 3), elles semblent constituées d’eau, des flots mouvementés coulant encore sur leur panse, au milieu desquels se tiennent des figures marines, Neptune pour l’une, Galatée pour l’autre. Cette paire est l’œuvre du Florentin Massimiliano Soldani Benzi, dont le projet en terre cuite est récemment passé en vente (voir la brève du 11/4/14).

La section suivante évoque le règne de Louis XIV marqué par des commandes prestigieuses, et illustre plus généralement le rôle artistique majeur que joua la France « entre 1660 et 1720 ». Ecaille de tortue, laiton, nacre… La marqueterie Boulle orne des œuvres de dimensions variées, boites ou meubles. Un éléphant traverse une tapisserie, pièce de la série des Grotesques conçue en 1700-1720 pour la manufacture de Beauvais par Jean-Baptiste Monnoyer inspiré de Bérain. Il devrait être entouré d’un Dromadaire et d’un Dompteur, de Musiciens aussi, et puis de l’Offrande à Pan et l’Offrande à Bacchus, tels sont les sujets des cinq autres pièces de la série.
La réunion de certaines œuvres dans cette section surprend un peu (ill. 4) : deux marbres, deux morts, d’époque différente - La Chute de Phaéton par Dominique Lefèvre (vers 1700-1711), et La Mort d’Achille par Christophe Veyrier (1683) - sont présentés côte à côte devant trois peinture, des Artistes étudiant travaillant parmi des ruines antiques de Jean Lemaire (1630), la Descente de croix de Charles Le Brun (vers 1642 - 1645), une esquisse de Rubens, Le Coup de Lance pour les Récollets d’Anvers (1619-20). Les corps pâles et contorsionnés du Christ, de Phaéton et d’Achille se font joliment écho, mais cela justifie-t-il leur rapprochement ?


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5. Johann Joachim Kändler (1706 -1775)
Fontaine Le Triomphe d’Amphitrite
Manufacture de Meissen, 1745-1747
Porcelaine
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : Didier Rykner
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6. Simon Troger (1683 - 1768)
Le Jugement de Salomon
Munich, vers 1741
Ivoire, nover, verre, métal - 123 x 101 cm
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : V&A Museum

La section « Ville et commerce entre 1720 et 1780 » marque l’avènement du rococo, le développement d’un mode de vie plus intime, la recherche de confort. Différents services en porcelaines témoignent d’un engouement nouveau pour les boissons exotiques, chocolat, thé, café. Mais c’est surtout l’imposante fontaine de table en porcelaine de Meissen qui retient l’attention (ill. 5) : commandée en 1745 par le comte de Brühl pour son palais de Dresde, elle laisse deviner des festins spectaculaires. Elle est due au talent de Johann Joachim Kändler qui a pris pour modèle la fontaine monumentale en pierre sculptée de Lorenzo Mattielli dans les jardins du palais. Elle a fait l’objet d’un délicat travail de restauration et de réassemblage par le V&A. Neptune et Amphitrite dominent la composition, entourés des dieux du Nil et du Tibre.
Pus loin, c’est le roi Salomon qui trône : son jugement est mis en scène vers 1741 par Simon Troger (ill. 6), ivoirier originaire du Tyrol, qui travailla en Italie et à Copenhague avant de s’établir à Munich, et qui fut réputé pour ses œuvres composites en ivoire et en bois. Les gestes comme les visages des personnages sont très expressifs, l’artiste a choisi de représenter l’instant dramatique où le soldat est sur le point de trancher en deux le nouveau-né, tandis que sa vraie mère se jette aux pieds de Salomon, prête à renoncer à son fils pour lui sauver la vie. Une autre version de cette œuvre se trouve au Palais Madame de Turin

La visite s’achève en tout simplicité par « luxe, liberté et pouvoir de 1760 à 1815 » : cette dernière salle, néo-classique, évolue de la Révolution française à la chute du Premier Empire. Parmi les pièces majeures, un grand vase en porcelaine de Dihl et Guérhard est décoré par Etienne-Charles Le Guay de l’enlèvement des Sabines. Une commode aux multiples tiroirs secrets est due à David Roentgen. On retiendra une acquisition de 2009, La Nature en biscuit, conçue par Boizot pour la manufacture de Sèvres en 1794 : elle est incarnée par une femme donnant le sein à deux enfants, l’un est blanc, l’autre à les traits d’un Noir à défaut d’en avoir la couleur de peau. L’œuvre est liée au décret du 4 février 1794 qui abolit l’esclavage dans toutes les colonies. Boizot modela la même année un couple de Noirs libres en pied ; sur le socle est gravé « Moi égale à toi, moi libre ».


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7. Vue des salles
Dernière salle « Luxe, liberté et pouvoir, 760-1815 »
Le Service de Wellington 1813-1816
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : V&A Museum
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8. Vue des salles
Salle « City and commerce »
Londres, Victoria and ALbert Museum
Photo : bbsg

Le partage à la fois thématique chronologique du parcours n’est pas toujours évident. Il est parfois difficile de faire correspondre les objets au titre des sections. Et le choix d’arrêter le parcours en 1815 est plus historique qu’artistique : Waterloo et la chute de Napoléon ne marquent pas la fin d’un style ni d’une production. La pièce qui clôt la visite est le service en argent réalisé pour célébrer l’alliance franco-portugaise et la victoire du duc de Wellington sur les troupes napoléoniennes. L’ensemble fut conçu par Domingos Antonio de Sequeira et livré en 1816, il fut ensuite complété par l’orfèvre Garrard. Les pièces sont accumulées pour former une pyramide : l’effet général est spectaculaire, mais confus et le visiteur ne pourra pas admirer le service dans ses détails (ill. 7). Il en va de même pour la présentation de certains meubles, accrochés en hauteur sur les murs : la scénographie est dynamique mais frôle parfois le style Ikéa (ill. 8).


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9. Cabinet d’Endymion
Paris, 1630-1650
Chêne, ébène, acajou, palissandre, bois de rose, ivoire,
verre, écaille - 198 x 176 x 61,2 cm
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : V&A
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10. Vue des salles
Section thématique le Salon
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : Didier Rykner

Entre ces quatre grandes sections sont insérées trois salles thématiques : le « cabinet de curiosités », le « salon » et les « mascarades ». Le cabinet de curiosités peut être une pièce, un meuble, un ensemble d’objets de matériaux divers, et ce sont toutes ces notions qui sont illustrées. Un beau cabinet (ill. 9) plaqué d’ébène est sculpté de scènes de l’histoire d’Endymion d’après des gravures de Jean Ogier de Gombault (1624). « Le salon » est une réelle perte d’espace : aménagé par des artistes contemporains, Los Carpinteros, il est occupé par un globe vide, conçu comme un lieu de repos et de discussion (ill. 10). Quelques bustes du XVIIIe entourent la structure : une superbe tête de Vieillard en terre cuite de Pajou (1761) ou une petite fille en marbre d’après Jacques-François-Joseph Saly. Enfin, la « mascarade », réunit une figure d’Arlequin en porcelaine allemande et un caprice architectural de Caneletto ; pourquoi pas, mais l’animation est carrément grotesque, qui invite le visiteur à gesticuler comme un pantin devant un écran pour le faire participer à la scène qui s’y joue.


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11. Chambre du château de La Tournerie
vers 1682-1694
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : V&A

Les trois periods rooms sont beaucoup plus intéressantes, des pièces d’époque dans un bel état de conservation (ill. 11 à 13) : une chambre du château de La Tournerie, en Normandie, a ses murs couverts de panneaux peints et dorés, avec au centre une Adoration des Mages (1682-1694). Une petite salle italienne ovale datant de la fin du XVIIIe siècle, aux murs et plafond couverts de miroirs, est un véritable bijou néoclassique.


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12. Salon italien aux miroirs,
XVIIIe siècle
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : Didier Rykner
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13. Simon et Jules-Hugues Rousseau
Boudoir de l’hôtel de Sérilly
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : V&A

Enfin le boudoir de l’hôtel de Sérilly, 106 rue Vieille du Temple à Paris, fut acheté en 1869 par le musée. Réalisée en 1778, cette pièce néoclassique, décorée sur le thème des quatre saisons, est l’œuvre des frères Simon et Jules-Hugues Rousseau qui travaillèrent aussi pour les appartements de Marie Antoinette à Versailles et pour son boudoir turc à Fontainebleau.
On aimerait un peu plus de précision sur ces trois pièces, et plus généralement sur les œuvres exposées, les textes didactiques offrant un propos très général, de même que les cartels, qui sont certes commentés, mais relèguent en petit sur le côté, le nom de l’artiste, détail révélateur. Un ouvrage accompagne la réouverture de ce département, il ne s’agit pas d’un catalogue avec des notices détaillées pour les œuvres mais d’essais sur la religion et l’état, l’exploration du monde, l’architecture, les intérieurs et les jardins, la vie sociale et culturelle, la mode vestimentaire...


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14. Services en porcelaine
manufactures de Sèvres (1761), de de Tournai (1775)
et de Meissen (1789)
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : bbsg
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15. Vue des salles
Section Europe and the world 1600–1720
Le Bernin, Neptune et triton
Londres, Victoria and Albert Museum
Photo : V&A

La mise en valeur d’objets de tailles, de style, de matériaux si différents n’est jamais facile, il faut éviter l’ennui d’une accumulation tout en favorisant la clarté du propos. Le mélange des écoles, des pays, des techniques, rend leur présentation complexe et le Louvre devrait en tenir compte, qui projette de réunir tous les arts du Moyen-Âge européens (voir l’article). Il faut arriver à comparer ce qui est comparable et le rapprochement des œuvres présente un intérêt limité lorsque le motif est privilégié, plutôt que le style, l’usage, l’école... Ainsi le thème « ornement floral » réunit une guitare, une chasuble et un éventail ; les deux premiers sont des objets allemands de la fin du XVIIe siècle, le troisième est confectionné soixante ans plus tôt à Florence. La confrontation est plus éloquente pour les services de porcelaine (ill. 14) montrant des créations des manufactures de Sèvres (1761), de de Tournai (1775) et de Meissen (1789).
Les pièces de ce département ne sont pas présentées pour elles-mêmes, elles sont là pour témoigner d’un mode de vie, d’un courant, d’une époque, et en ce sens, il est un peu dommage que le Bernin - son Neptune monumental en marbre (ill. 15) mais aussi de petites terres cuites, notamment pour Ludovica Albertoni - soit réduit à illustrer le baroque, au lieu d’être mis en avant pour son génie.


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, lundi 15 février 2016





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