Villa Aghion des frères Perret à Alexandrie : la France peut avoir un rôle à jouer


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1. Auguste Perret (1874-1954) et
Gustave Perret (1876-1952)
Hôtel Aghion, vue de la façade sud sur jardin,
Etat mai 2010
Alexandrie
Photo : S. Manzoni
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Le 14 septembre 2009 était annoncée dans ces mêmes colonnes (voir l’article) l’attaque dont la Villa Aghion, construite par les frères Perret à Alexandrie en 1926-1927, avait fait l’objet (ill. 1). Il semblerait pourtant que cette destruction soit le fruit d’une procédure légale.

Ouvrage de commande passé aux Frères Perret par Gustave Aghion, architecte appartenant à la haute société cosmopolite de la ville d’Alexandrie, l’Hôtel Particulier Aghion situé dans un quartier résidentiel cossu d’Alexandrie et constitué d’un bâtiment avec étage et jardin à l’arrière est achevé en 1927. Réalisant le bâtiment, le jardin et le mobilier de la salle à manger, Auguste et Gustave Perret y firent démonstration de ce qui deviendra par la suite constitutif du « vocabulaire Perret ». En effet, les ferronneries à motifs de palmettes, qui connaîtront une grande postérité dans les années 30, y trouvent leur première occurrence. De même, la rotonde semi-circulaire couronnant le hall (ill. 2), en saillie côté jardin, et habillée de cinq panneaux de claustras triangulaires en ciment armé constitue la première démonstration de rotonde à colonnades puisque les architectes en referont usage plus de vingt ans plus tard au Musée des Travaux Publics à Paris. Mais il faut également souligner l’exemplarité de cet édifice en termes de façade, le remplissage y étant assuré par l’usage d’un béton armé sans enduit et par des briques égyptiennes différemment appareillées. Les jeux de bichromie et de relief tendent ainsi à créer des effets entre les bandes lisses et saillantes de la structure (ill. 3 à 5).


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2. Auguste Perret (1874-1954) et
Gustave Perret (1876-1952)
Hôtel Aghion, vue de la façade sud,
Etat ancien, non datée
Alexandrie
Photo : Archives IFA, 535 AP 655/4
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3. Auguste Perret (1874-1954) et
Gustave Perret (1876-1952)
Hôtel Aghion, vue de la façade principale,
Etat ancien, non datée
Alexandrie
Photo : Archives IFA, 535 AP 655/4
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Appartenant à une riche famille juive d’Alexandrie, la famille Aghion, l’édifice aurait semble-t-il été vendu après la révolution nassérienne et le départ précipité des propriétaires. Alexandrie compte désormais plus de 6 millions d’habitants, et la crise du logement est telle que les terrains valent de l’or. Les exemples survivants d’architecture moderne se font de plus en plus rares et les quelques défenseurs de ce patrimoine de plus en plus acharnés. Pourtant, si toutes les informations recueillies jusque-là tendaient à démontrer que le propriétaire agissait dans la plus grande illégalité, il n’en est apparemment rien. Il semblerait en effet que le classement de l’édifice n’ait pu être appliqué au motif que le permis de démolir avait été obtenu antérieurement à la décision ministérielle de classement. Ce qui explique l’attaque dont la Villa Aghion a été victime 28 août 2009. Une pelleteuse venue à l’aube éventrer la façade côté jardin, dont la coupole ne tient plus que par une opération du Saint-Esprit, l’a laissée depuis dans un état non seulement déplorable, mais menaçant, précipitant d’autant plus toute potentielle entreprise de sauvegarde.


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4. Auguste Perret (1874-1954) et
Gustave Perret (1876-1952)
Hôtel Aghion, vue de la façade nord,
Etat août 2008
Alexandrie
Photo : C. Daridan & S. Manzoni
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5. Auguste Perret (1874-1954) et
Gustave Perret (1876-1952)
Hôtel Aghion, vue de la façade nord,
Etat mai 2010
Alexandrie
Photo : C. Daridan & S. Manzoni
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6. Auguste Perret (1874-1954) et
Gustave Perret (1876-1952)
Hôtel Aghion, vue de la façade sud sur jardin,
Etat novembre 2010
Alexandrie
Photo : C. Daridan & S. Manzoni
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La prise de conscience de l’intérêt de ce patrimoine, notamment auprès des instances égyptiennes, aurait dû établir son droit d’être transmis aux générations futures mais il n’en sera à priori rien, à moins d’un miracle. Car il semblerait que le propriétaire de la Villa Aghion ait approché les autorités françaises pour négocier un potentiel rachat qui permettrait de sauver l’édifice de la démolition. Les troubles que connaît l’Égypte actuellement rendent d’ailleurs ce genre de transactions très courantes, les immeubles gagnant ainsi plusieurs étages du jour au lendemain et les villas étant abattues comme autant de châteaux de sable. Cependant, repensant au potentiel rôle de la France, on est en droit de se demander dans quelle mesure cela pourrait se faire quand on sait que le bassin de giration situé à Balard construit en 1942 par les Frères Perret et appartenant jusque-là au Ministère de la Défense a été détruit en 2010 au profit du « Pentagone Français » ! Alors si la France ne pouvait procéder au rachat de ce bien, on devrait être en mesure d’aspirer à ce que cette dernière négocie tout au moins un délai d’étude. En effet, si l’aura de l’architecture Perret est désormais internationale, nous nous devons d’évoquer que leur travail l’était aussi, y compris à l’étranger. Le patrimoine français ne peut à lui seul expliquer l’ampleur de leur action architecturale : la Villa Aghion en est l’exemple ! Le simple fait que cet hôtel particulier ait été le premier de deux autres projets architecturaux achevés à Alexandrie, devrait permettre de comprendre l’importance de l’empreinte qu’Auguste et Gustave Perret ont laissée sur l’histoire architecturale et patrimoniale d’une ville mais aussi d’un pays en péril de ses identités.

Ne pourrait-on après tout se plaire à rêver en ce lieu d’un musée de l’Histoire de la communauté juive d’Alexandrie ? A l’aube d’une ère nouvelle en Egypte, l’action culturelle de la France ne saurait en tous cas être plus opportune.


Cléa Daridan, dimanche 1er mai 2011





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