Une Pietà de Frère Luc à Saint-Nicolas-du-Chardonnet


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1. Claude François, dit Frère Luc
Pietà
Paris, église Saint-Nicola-du-Chardonnet
Photo D. Rykner
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Lors d’une visite récente à l’église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, un tableau présenté comme de l’école française du XVIIIe siècle a été reconnu par Pierre Curie comme un tableau typique du peintre récollet Claude François, dit Frère Luc (ill. 1). Cette attribution a été confirmée par Sylvain Kerspern, spécialiste de l’artiste.

Les tableaux de Frère Luc ne sont pas rares, et le sont même de moins en moins, tant les découvertes récentes sont nombreuses, même si elles sont encore souvent inédites. Né en 1614 à Amiens, l’artiste entra dans l’atelier de Simon Vouet dans les années 1630. Il fit profession aux récollets de Paris en 1645 et se consacra essentiellement aux décors de cet ordre jusqu’à sa mort en 1685. Il fit, en 1670-1671, un voyage au Québec afin de décorer le couvent de cet ordre, ce qui explique que plusieurs œuvres de sa main soient conservées au Canada.

Notre tableau est à rapprocher de la Mise au tombeau de l’église Notre-Dame-et-Saint-Loup de Montereau (Seine-et-Marne). La composition est simplifiée, mais la Vierge est dans une attitude très voisine, ainsi que le saint Jean qui lève les bras au ciel sur la droite. Le visage de la Vierge, typique de l’artiste, est également proche de la Mater Dolorosa du Musée de Tours. Frère Luc, qui a séjourné à Rome, regarde vers les modèles italiens, Annibale Carrache en premier lieu. Le Christ est dans une position très proche de celui des Pietà de cet artiste, notamment le tableau du Louvre et celui de Naples (Museo di Capodimonte).
Sylvain Kerspern souligne que la chronologie des œuvres de Frère Luc est complexe à établir, faute de repères certains. Il semble néanmoins qu’à un style classicisant, en phase avec l’atticisme parisien des années 1640 dont témoignerait le Repos de la Sainte Famille (église de La Chapelle-la-Reine, daté de 1647) - s’il revient bien à notre artiste, et non comme cela est parfois avancé à Charles Errard - ou le Saint François (musée d’Orléans) succède une période plus "baroque" à laquelle pourrait appartenir ce tableau, qui serait alors datable des années 1660.

D’autres tableaux de Frère Luc sont conservés dans les églises parisiennes : quatre toiles représentant des scènes de la vie de saint François d’Assise dans le chœur de Saint-Jean-Saint-François (malheureusement souvent fermée) et un Saint Pierre d’Alcantara ravi au ciel par les anges dans l’église Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle.

Pour conclure, il est intéressant de noter que cette toile, d’un artiste attachant au style aisément reconnaissable, a été identifié dans une des églises parisiennes les plus importantes pour l’étude du XVIIe siècle français. Nombreux sont les historiens de l’art ayant visité cette église - dont l’auteur de ces lignes avoue faire partie - sans avoir su reconnaître le peintre, faute peut-être d’avoir vraiment regardé l’œuvre. Cela peut laisser espérer d’autres découvertes dans les églises de la capitale où les tableaux anonymes sont encore nombreux.

Didier Rykner

Merci à Pierre Curie de nous avoir autorisé à publier sa trouvaille, à Sylvain Kerspern d’avoir bien voulu nous confirmer l’attribution, et à Jérôme Montcouquiol pour l’aide qu’il nous a apportée pour écrire ce court article.

Addendum (en ligne le 12 avril 2003) :

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2. Frère Luc
Pietà
Collection Particulière
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Nous avons l’occasion de publier également ici une esquisse de Frère Luc pour une autre Pietà (ill. 2). Cette petite toile (36,5 x 28 cm), conservée dans une collection particulière parisienne, montre un Christ dans une position proche de celle de l’église parisienne. La composition en est en revanche fort différente, le peintre représentant ici la scène précédant immédiatement celle de Saint-Nicolas-du-Chardonnet. Les deux anges, avec leurs belles draperies mauves et leurs ailes bleutées sont absolument comparables. D.R.
Bibliographie succincte récente :

Marie-Thérèse Laureilhe, Le Frère Luc (1614-1685) : Récollet, peintre de saint François, Bulletin de la Société de l’Histoire de l’Art Français, 1982 (publié en 1984), p. 49-57.
Sylvain Kerspern et Monique Billat, Résurrection d’une œuvre. Un tableau du XVIIe siècle, catalogue d’une exposition à Dammarie-lès-Lys en 1992.
Denis Lavalle, Un chef d’œuvre de frère Luc : l’adoration des mages de Guerville, Revue de l’Art, n°99, 1993.
Françoise Nicolle, Frère Luc. Un peintre du XVIIe à Sézanne, Sézanne, 1996 (ouvrage au style curieux, mais qui a le mérite de reproduire en couleur plusieurs tableaux de Claude François).
Un tableau de Frère Luc, déposé en 2000 au musée des Beaux-Arts d’Orléans, est publié dans le catalogue Les Maîtres retrouvés (notice de S. Kerspern).


Didier Rykner, lundi 7 avril 2003





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