Réputés disparus pendant la guerre, deux Donatello réapparaissent


Le Bode Museum organisait cet été une exposition qui vient juste de se terminer – et que nous n’avons pu voir que dans ses derniers jours -, consacrée aux œuvres disparues ou gravement endommagées à Berlin en 19451. Remarquablement faite, elle présentait des objets récemment restaurés qui étaient restés en réserves depuis la guerre, un grand nombre d’entre eux ayant été restitués par l’Union soviétique à l’Allemagne de l’Est en 1958. Malgré les dégâts subis, certaines œuvres sont désormais à nouveau présentables et gardent encore quelque chose de leur beauté passée (ill. 1 et 2).


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1. Michelozzo (1396-1472)
Madonne Orlandini, vers 1425-1430
Photographie avant restauration
Marbre - 80 x 60 cm
Berlin, Bode Museum
Photo : Bode Museum
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2. Michelozzo (1396-1472)
Madonne Orlandini, vers 1425-1430
après restauration
Marbre - 80 x 60 cm
Berlin, Bode Museum
Photo : Didier Rykner

D’autres hélas, comme ces deux Tullio Lombardo (ill. 3 à 5) - l’un des plus grands sculpteurs de la Renaissance italienne -, sont dans un état qui fait peine à voir. Celui de gauche, à peu près irrécupérable, est dans l’état dans lequel il fut trouvé à Berlin en 1945/46. Celui de droite (ill. 4) a été restauré dans les années 1960 pour essayer de lui rendre l’aspect du marbre.


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3. Tullio Lombardo (1460-1532)
Porteurs de boucliers, après 1493
Marbre
Berlin, Bode Museum
Photo : Didier Rykner
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4. Tullio Lombardo (1460-1532)
Porteur de bouclier, après 1493
Marbre
Berlin, Bode Museum
Photo : Didier Rykner

Beaucoup d’œuvres, sculptures et tableaux, étaient encore récemment considérées comme détruites, dont pas moins de trois Caravage. Des salles de l’exposition montraient les excellentes photos en noir et blanc de certains de ces tableaux (dont les Caravage), tirées aux dimensions d’origine (ill. 6). Le résultat était saisissant : connaissant le style de ces peintres, on se représentait parfaitement, et beaucoup mieux que par les reproductions dans les livres, les toiles disparues.


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5. Exposition « Le Musée disparu »
Photographies des deux Tullio Lombardo avant la guerre
Photo : Didier Rykner
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6. Exposition « Le Musée disparu »
Une salle avec photographies d’œuvres disparues (de gauche
à droite : Tintoret, Guido Reni, Zurbaran, Ribera, Caravage
et Caravage. Au centre : Aristée, plâtre d’après le marbre
de Giovanbattista ou Domenico Pieratti, manquant depuis 1945
Photo : Didier Rykner

Des moulages anciens, souvent d’excellentes qualité, de sculptures également disparues, étaient aussi exposées.
Ainsi, par exemple, on pouvait voir des reproductions et photos anciennes de deux œuvres de Donatello, un Saint Jean-Baptiste en bronze (ill. 7) et un relief de La Flagellation en marbre. Les cartels précisaient « Original manquant depuis 1945 » (ill. 8).


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7. Moulage en plâtre du Saint Jean-Baptiste
de Donatello en bronze
qui était porté manquant
depuis 1945
Berlin, Bode Museum
Photo : Didier Rykner
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8. À gauche, photographie, et à droite moulage en plâtre
de la Flagellation de Donatello (et atelier) en marbre qui était
portée manquante depuis 1945
Photo : Didier Rykner

Le colloque organisé les 17 et 18 septembre 2015 à l’initiative du Bode Museum et avec la totale collaboration scientifique du Musée Pouchkine2 réservait une surprise de taille : les deux originaux n’ont pas disparu, en tout cas pas totalement. Ils sont toujours conservés à Moscou, et leur existence a été pour la première fois depuis la guerre révélée à la communauté scientifique. Certes, cela faisait longtemps que l’on se doutait que de nombreuses œuvres que l’on pensait disparues ne l’étaient pas. Mais on ne disposait d’aucune preuve, et on ne savait pas desquelles il s’agissait. Le mystère demeure pour l’essentiel, mais les musées russes commencent à s’ouvrir, ce qui est une excellente nouvelle. Nous n’avons pu avoir aucune certitude, dans un sens ou dans l’autre, sur d’autres œuvres disparues, notamment sur les tableaux. Ceux-ci étaient, dans les ouvrages un peu anciens, clairement considérés comme détruits en 1945. C’est le cas, par exemple pour Caravage, dans les Caravaggio Studies de Walter Friedlander, publiées en 1955 et rééditées notamment en 1974, mais aussi dans le Tout l’œuvre peint, nouvelle édition mise à jour de 1988. C’est aussi celui de Guido Reni dont l’édition italienne de 1988 du catalogue raisonné de Stephen Pepper indique à propos de la Vierge à l’enfant avec saint Antoine et saint Paul qu’il est « distrutta nel 1945 ». Désormais, la prudence est de mise et il faut préférer à la mention « détruite » celle de « non localisée depuis 1945 ». Le cartel des peintures de l’exposition portaient d’ailleurs la mention : « présumé détruit à Berlin en 1945 » (et non pas « détruit à Berlin ») et ceux des sculptures « Original manquant depuis 1945 ».
Peut-on espérer un jour revoir les Caravage, ou le Guido Reni, ou encore le grand tondo de Botticelli ? Le mystère reste entier, mais l’espoir de voir réapparaître telle ou telle de ces œuvres insignes existe désormais.


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9. Donatello (vers 1386-1466) et atelier
La Flagellation, vers 1430
Moscou, Musée Pouchkine
Anciennement à Berlin, Staatliche Museen, Kaiser-Friedrich-Museum
© Archiv SBM. Staatliche Museen zu Berlin – Preußischer
Kulturbesitz. Skulpturensammlung und Museum für Byzantinische Kunst
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10. Présentation, pendant le colloque
« Le Musée disparu » du relief de La Flagellation
qui était réputée détruite et qui se trouve
aujourd’hui au Musée Pouchkine
Photo : Didier Rykner

Les deux Donatello redécouverts (ils étaient, dans l’exposition même, signalés comme « manquants ») sont dans un état précaire voire médiocre. Aucune photo n’est encore disponible et nous ne pouvons publier ici que celles prises pendant la conférence. La chaleur a brisé le relief de La Flagellation en plusieurs morceaux (dont quelques-uns, à la périphérie, manquent) et les photos laissent penser que sa surface est altérée, mais une restauration semble possible (ill. 9 et 10). Le Saint Jean-Baptiste a perdu sa base et ses pieds, ainsi que les bras, sa patine a totalement disparu (ill. 11 et 12). Mais l’œuvre garde malgré tout belle allure, et pourra être en partie restaurée.


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11. Présentation, pendant le colloque « Le Musée disparu »
du Saint Jean-Baptiste de Donatello qui était
réputé détruit et qui se trouve aujourd’hui au Musée Pouchkine
(à gauche, avant la guerre, à droite, état actuel)
Photo : Didier Rykner
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12. Présentation, pendant le colloque « Le Musée disparu »
du Saint Jean-Baptiste de Donatello qui était réputé détruit
et qui se trouve aujourd’hui au Musée Pouchkine
(à gauche, avant la guerre, à droite, état actuel)
Photo : Didier Rykner

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13. Tino da Camaino (vers 1280/85-1337)
Vierge à l’enfant, vers 1335
Marbre
À gauche, seul fragment conservé (Bode Museum),
à droite, photographie de l’œuvre avant la guerre
Photo : Didier Rykner

Ces deux sculptures ne forment sans doute qu’une partie de ce qui est encore conservé en Russie, à Moscou et à Saint-Pétersbourg. En 1995 pour les peintures, puis en 2006 pour les sculptures, les musées de Berlin avaient publié le catalogue de leurs œuvres disparues pendant la Seconde Guerre mondiale. Leur nombre est impressionnant, notamment celui des sculptures, même si l’on retire celles pour lesquelles un fragment a été retrouvé (ill. 13), ce qui augure probablement d’une destruction.
Certaines œuvres sont peut-être encore en bon état, des bunkers ayant servi de réserves semblant avoir été épargnés. Il était donc difficile, lors de ce colloque, de ne pas aborder la question qui vient immédiatement à l’esprit : celle d’une éventuelle restitution. Aussi bien du côté Allemand que du côté Russe, ce sujet a été volontairement mis de côté, les conservateurs directeurs des musées choisissant de se concentrer sur l’aspect scientifique, le reste relevant selon eux de la politique et de la diplomatie.

Soyons lucide : il est peu probable que la Russie accepte des restitutions. Une loi de 1998 considère que tous les biens culturels transférés en Russie pendant la Seconde Guerre mondiale sont désormais définitivement intégrés au patrimoine national3. C’est d’ailleurs probablement la crainte de revendications allemandes qui a bloqué, depuis vingt-cinq ans, la mise au jour de ces objets. L’essentiel, comme l’ont souligné les participants au colloque, est bien qu’ils reviennent dans le circuit des musées internationaux, qu’ils puissent à nouveau être restaurés, étudiés et exposés. La seule solution sensée paraît être de figer la situation actuelle, les œuvres demeurant présentées dans les musées russes et pouvant être prêtées sans risque de revendications aux expositions internationales.


Didier Rykner, mardi 6 octobre 2015


Notes

1« Das verschwundene Museum. Die Berliner Skulpturen- und Gemäldesammlungen 70 Jahre nach Kriegsende » (« Le musée disparu. Les collections berlinoises de sculptures et de peintures 70 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale »), Berlin, Bode-Museum, 19 mars-27 septembre 2015. Commissariat : Julien Chapuis. Le catalogue, en allemand et en anglais, est sous presse.

2« Donatello und das verschwundene Museum » (« Donatello et le musée disparu »), colloque international organisé au Bode-Museum les 17 et 18 septembre 2015, sous la direction de Julien Chapuis et de Neville Rowley.

3Sur cette loi, on peut lire cet article publié dans Annuaire français de droit international et disponible sur internet.





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