Rembrandt Rothschild : les explications embarrassées du Louvre


JPEG - 24 ko
Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Portrait de Marten Soolmans, 1634
Huile sur toile - 210 x 135 cm
Paris, collection Éric de Rothschild
Photo : WGA (domaine public)

Alors que l’affaire des Rembrandt Rothschild (voir l’article) commence à être relayée largement dans la presse, d’abord internationale avec notamment El Pais il y a quelques jours, et désormais en France avec un long article d’Olivier Le Naire dans L’Express paru aujourd’hui, le Louvre a envoyé à plusieurs journalistes un communiqué un peu plus long que le premier qu’il nous avait fourni.

On y apprend ainsi plusieurs choses intéressantes, mais on s’étonne aussi de certaines affirmations.
Le Louvre confirme ce que nous savions par ailleurs sans en avoir la preuve : « Le directeur du département des Peintures n’a pas souhaité signer le certificat autorisant les deux tableaux à sortir du territoire français car son rôle est d’alerter sur les œuvres d’intérêt patrimonial ». Son rôle est effectivement de signer - ou pas - les certificats, et s’il ne signe pas, en tant que directeur de grand département1, l’objet doit passer devant la Commission consultative des trésors nationaux, ce qui n’a pas été le cas. Comme l’écrit Olivier Le Naire, on ne sait, ici, qui a signé ce certificat.

Tout de suite après, le communiqué explique : « Le président-directeur du Louvre est garant du budget du musée et délimite le cadre budgétaire dans lequel une acquisition peut se réaliser. Il est amené à faire des choix stratégiques. Dans ce cas précis, l’acquisition n’était pas envisageable, particulièrement à la même période que la Table de Teschen ». Cette phrase est particulièrement choquante. Car non seulement le président-directeur du Louvre n’a normalement - selon les textes - pas voix au chapitre dans le choix d’accorder ou non un certificat mais, surtout, dans ce domaine, les grands départements représentent tous les musées français. Le Louvre ne disposant, pas davantage que n’importe quel autre musée, de l’argent nécessaire à ces acquisitions, il est évident que ce financement aurait dû être trouvé par des moyens exceptionnels. Que le Louvre ne veuille pas se lancer dans cette quête est déjà problématique, mais qu’il parle au nom de tous les autres musées est encore bien pire. Le président-directeur du Louvre intervient au nom du Louvre sur un sujet sur lequel il n’a pas à statuer, et qui concerne tous les musées français.

On apprend également qu’une négociation entre le propriétaire et le Louvre « a eu lieu depuis fin 2013 », qu’elle a duré « près d’un an », qu’après un premier dépôt de demande de certificat, celui-ci a été retiré à la demande du Louvre et que « le Ministère de la Culture et de la Communication a échangé avec les propriétaires », puis que « L’acquisition s’avérant malheureusement difficile, le ministère, en accord avec le musée du Louvre, a autorisé l’exportation des deux tableaux ». On ne savait pas que le travail de ministre de la Culture ni celui de président-directeur du Louvre avaient vocation à être « faciles ». Depuis quand abandonne-t-on au début d’un processus (qui doit durer rappelons-le deux ans et demi après le dépôt de la demande de certificat), parce que c’est « difficile » ?
Que des négociations aient déjà eu lieu pour aboutir, en définitive, à un montant demandé par le propriétaire de 160 millions d’euros prouve, en tout cas, que celui-ci n’a vraiment rien fait pour faciliter un achat par l’État et que les paroles un peu sévères que nous avons eues à son égard n’étaient pas injustifiées. Redisons-le : nous ne demandons pas que ces tableaux soient donnés, mais que leur acquisition par un musée français soit rendue possible, grâce à un prix raisonnable et des délais accordés.

Le communiqué répète, par ailleurs, que « par principe, et pour en garantir l’efficacité et la cohérence sur le long terme, la procédure de classement d’une œuvre en Trésor national ne peut être mise en œuvre pour en ralentir la sortie. L’État doit en effet être en capacité financière d’acquérir les œuvres proposées » Comment l’État, qui n’a pas profité du délai assez long dont il dispose, sait-il a priori qu’il ne pourra acquérir ces œuvres. C’est, paraît-il, difficile, voire impossible. Comment a fait le Royaume-Uni pour réunir 95 millions de livres pour acquérir les deux Titien du duc de Sutherland (voir la brève du 1/3/12) ? Comment, par exemple, a fait le Rijksmuseum pour réunir beaucoup plus rapidement qu’en 30 mois les 25 millions d’euros nécessaires à l’acquisition aux enchères d’une sculpture d’Adriaen de Vries pour le Rijksmuseum ? Les Pays-Bas ont un PIB et une population environ quatre fois moindre que la France. 25 millions d’euros réunis en quelques semaines représentent beaucoup plus pour eux que 100 millions en deux ans et demi pour notre pays. Impossible n’est pas français ? Plutôt pas britannique ni néerlandais...

On lit encore : « Refuser l’exportation alors que l’acquisition n’est pas envisageable pourrait inciter certains collectionneurs indélicats à ne pas suivre la procédure légale ». La loi, telle qu’elle est écrite, prévoit qu’un certificat est refusé non parce qu’on a ou pas la possibilité d’acheter l’œuvre, mais parce que celle-ci est d’« importance patrimoniale majeure » ce qui est le cas - ce dont personne ne disconvient - pour ces deux Rembrandt. Comment peut-on refuser d’appliquer la loi sous prétexte que cela pourrait en inciter certain à ne pas la respecter ?

Enfin, on nous explique qu’« il aura fallu réunir 17 mécènes dont Gaz de France, Axa et Total pour que le Louvre puisse se porter acquéreur pour le musée des Beaux-arts de Lyon du Nicolas Poussin, La Fuite en Égypte (17 M€) » mais que « la réduction [d’impôt de 90% pour les entreprises] étant plafonnée à 50% de l’impôt dû [et] le prix à négocier s’élevant à plusieurs dizaines de millions d’euros, la procédure de classement qui aurait permis cette défiscalisation était inutile car la somme n’était pas défiscalisable en entier. ». Ce raisonnement n’a pas de sens : oui il est probable qu’aucune entreprise mécène ne pourrait payer le prix entier des Rembrandt en admettant qu’il se monte à 100 millions après expertise, puisqu’il faudrait alors trouver une entreprise payant 180 millions d’euros d’impôt (cela existe pourtant). Mais c’est oublier, ce qui est pourtant rappelé pour l’exemple du Poussin, que plusieurs entreprises peuvent participer à l’achat, pour des montants inférieurs à 50% de leur impôt dû.

Que faut-il conclure de ces explications qui ne convaincront personne ? Y-a-t-il d’autres éléments que l’on ne connaît pas et qui ont pu jouer dans la décision, notamment l’intervention du ministère des Finances qui aurait pu craindre de voir lui échapper des rentrées fiscales ? Cette question est-elle montée plus haut que le ministère de la Culture, voire jusqu’à l’Élysée comme certains le murmurent ? Une affaire à suivre, dans tous les cas.


Didier Rykner, mardi 24 mars 2015


Notes

1Rappelons que la signification du terme grand département est indépendante du Louvre. Le chef du grand département (qui correspond à un type d’objets) dépend directement du Ministère de la Culture.





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Politique : L’abandon des Rembrandt Rothschild, ou la fin des trésors nationaux

Article suivant dans Politique : La Grande Collecte Euro 2016 : Pellerin, c’est foot !