Rembrandt Rothschild : le trouble jeu du ministère de la Culture


La situation évolue très vite. Voir la brève publiée le 25/9/15, lendemain de la parution de cet article.

C’est un véritable jeu de poker menteur qui se déroule en ce moment autour des deux Rembrandt Rothschild, entre les Pays-Bas et la France. Hélas, l’un des joueurs – le ministère de la Culture français – est réellement en dessous de tout. Les événements le dépassent, il feint de les organiser !


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1. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Portrait de Marten Soolmans, 1634
Huile sur toile - 210 x 135 cm
Paris, collection Éric de Rothschild
Photo : WGA (domaine public)
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2. Rembrandt van Rijn (1606-1669)
Portrait de Oopjen Coppit,
épouse de Marten Soolmans
, 1634
Huile sur toile - 210 x 134 cm
Paris, collection Éric de Rothschild
Photo : WGA (domaine public)

Reprenons le fil des événements de ces derniers jours :

- Le Rijksmuseum annonce qu’il va essayer d’acheter les œuvres et qu’il est déjà à la recherche du financement (voir la brève du 24/8/15) ;

- Le 27 août, Claire Bommelaer révèle dans Le Figaro que les ministères de la Culture français et néerlandais avaient pourtant envoyé en juillet au propriétaire des tableaux, Éric de Rothschild, un courrier pour l’informer qu’ils envisageaient l’achat en commun, pour ensuite exposer la paire en alternance au Louvre et au Rijksmuseum ; le Louvre et le ministère expliquent alors doctement qu’ils ont pensé à cette solution en même temps qu’ils accordaient le passeport, ce qui est évidemment totalement faux. Si La Tribune de l’Art n’avait pas révélé le scandale, relayé ensuite dans de nombreux journaux, dont L’Express, le ministère n’aurait jamais rien tenté. Les nombreuses protestations ont simplement fini par convaincre le gouvernement qu’il faisait une grosse erreur.

- Trahissant d’une certaine manière les engagements pris avec le ministère français, les Pays-Bas confirment de leur côté vouloir acquérir les tableaux tout seuls, et présentent l’affaire comme presque terminée, le gouvernement néerlandais annonçant avoir trouvé l’argent pour l’un, et le Rijksmuseum confirmant être près de réunir le montant demandé pour l’autre (voir la brève du 21/9/15).

C’est alors que ce soir même, la ministre de la Culture, Fleur Pellerin, se plaçant toujours dans la perspective d’un accord franco-néerlandais dont les Pays-Bas ne veulent évidemment pas, annonce que « la France est en mesure d’acquérir pour le musée du Louvre l’un des deux tableaux peints par Rembrandt », le mécène étant la Banque de France qui apportera 80 millions (soit la moitié du prix), et qu’elle (Fleur Pellerin) « souhaite la confirmation prochaine de cette double acquisition au profit du Louvre et du Rijksmuseum », ce qui « constituerait une solution innovante renforçant la coopération culturelle entre la France et les Pays-Bas ».

Ce communiqué est un autre scandale et démontre, une nouvelle fois, l’incapacité du ministère de la Culture à protéger le patrimoine français.
Car la solution d’un partage entre deux musées, qui oblige à faire voyager les œuvres régulièrement, les mettant ainsi en péril, ne devrait être considérée que comme un pis-aller, qui aurait pour but, par exemple, d’éviter le départ des œuvres pour un pays lointain privant les Européens de ces tableaux majeurs de leur histoire.
Or, si les Pays-Bas sont manifestement en position d’acheter les deux toiles, la France l’est désormais également. Car qui peut croire que la Banque de France, dont le bénéfice annuel est de 2 milliards d’euros et qui est donc prête à débourser 80 millions pour acheter un des portraits, s’arrêterait en si bon chemin et n’accepterait pas de payer les 160 millions d’euros demandés pour les deux ? Qui peut croire, au pire, qu’il serait impossible de réunir 80 autres millions en mobilisant d’autres mécènes ? Rappelons qu’il y a quelques mois, le ministère et le Louvre affirmaient : « nous ne pouvons rien faire, c’est trop difficile » ! On voit bien désormais qu’il fallait classer ces tableaux trésors nationaux et qu’en travaillant vraiment, la solution n’était pas impossible à trouver. Mais ce ministère, complètement déconsidéré et qui pourtant continue à se mettre en avant sans vergogne, n’a de toute façon plus voix au chapitre.

Car un élément essentiel de l’équation ne semble pas avoir été pris en compte par Fleur Pellerin : le propriétaire. Nous avons certainement été un peu dur avec Éric de Rothschild dans notre premier article. C’était volontaire, afin de créer un électro-choc. Mais tout a démontré depuis que le vrai responsable de cet échec était bien le ministère de la Culture. Nous savons désormais qu’Éric de Rothschild, dont la famille a honoré la France de sa générosité depuis plus d’un siècle, a été très surpris de constater que celle-ci ne ferait rien pour retenir les tableaux. Il préférerait évidemment qu’ils restent dans notre pays. Et il ne souhaite certainement pas que les œuvres soient séparées dans un accord bancal qui obligerait à les partager entre deux musées.

Rien ne s’oppose désormais à ce que ces Rembrandt rejoignent tous les deux le patrimoine national, si ce n’est Fleur Pellerin et ses communiqués calamiteux. Nous avons d’un côté un acheteur potentiel, le gouverneur de la Banque de France, dont l’attachement à notre pays est connu et qui a les moyens d’acquérir les deux tableaux, de l’autre un vendeur qui souhaite conserver les œuvres en France et ne pas les séparer. C’est à eux, et à eux seuls de conclure aujourd’hui une acquisition qui restera comme la plus prestigieuse de ces cinquante dernières années.


Didier Rykner, jeudi 24 septembre 2015





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