Philippe Le Leyzour, ancien directeur du Musée des Beaux-Arts de Tours, réagit à l’affaire Cligman


La rubrique Courrier des lecteurs est restée un peu vide depuis deux ans, non parce que nos lecteurs ne réagiraient plus, mais parce que nous incluons les réactions à la suite des articles, ou que le plus souvent ils interviennent désormais directement dans les commentaires. Ceux-ci, cependant, n’étant accessibles qu’aux abonnés, nous pensons nécessaire de présenter, sous la forme d’un article, celui qu’a écrit Philippe Le Leyzour. Il est en effet légitime d’écouter celui qui fut, pendant seize ans et jusqu’en 2011, directeur du Musée des Beaux-Arts de Tours.

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Jardin du Musée des Beaux-Arts de Tours
Photo : Didier Rykner

Ayant dirigé le musée des Beaux-Arts de Tours pendant quinze ans, de 1996 à 2011, j’ai toujours été très sensible à l’harmonieuse beauté de son jardin.
Remarquablement entretenu par le Service des espaces verts de la Ville de Tours, il rassemble et, dans une large mesure, sublime l’architecture des bâtiments historiques (tour gallo-romaine,vestiges de l’amphithéâtre antique, palais archiépiscopal des XVIIe et XVIIIe siècles, la cathédrale elle-même qui se dresse fièrement derrière lui) et l’impressionnante beauté des plantations (cèdre monumental, ifs, parterre, plates-bandes régulières à la française ; arbres et buissons en arrière-plan, en un charmant désordre « à l’anglaise »). Rien n’y semble insignifiant ni médiocre et l’on parvient même à oublier les pitoyables grillages empêchant de trop s’approcher des balustrades des terrasses, en ruine depuis des dizaines d’années.

Cette poésie rend d’autant plus choquante la perspective d’une construction contemporaine dont on ne peut comprendre la légitimité à l’endroit où elle est prévue. La collection Cligman, que je ne connais pas, serait-elle aussi exceptionnelle que la Ville de Tours le prétend, ne peut justifier l’irrémédiable destruction de la tranquille beauté du lieu. D’autres solutions existent : couvrir la cour à l’arrière du musée, aménager les combles du palais XVIIIe siècle et de la salle du Synode, repenser l’utilisation des espaces en sous-sol, libérés par le déménagement des réserves sur le site de la Camusière, à défaut utilisation d’autres espaces en ville comme le château de Tours, etc.

Outre l’harmonie du jardin, sa complexité archéologique à proximité immédiate de la cité antique, l’existence même sous le parterre d’une superbe galerie souterraine à la belle stéréotomie, datant sans doute du 17e siècle, rendent déraisonnablement aventureux le projet Cligman tel que la presse nous le présente. Il est vrai que cette large galerie souterraine traverse le jardin à la française en diagonale, commençant derrière le cèdre et s’achevant approximativement, si je me souviens bien, au pied de la plus large terrasse longeant le mur de l’amphithéâtre. Evidemment bien connue du Service des bâtiments de la Ville, celui-ci aura très certainement signalé son existence aux promoteurs du projet Cligman. On ose espérer que le bâtiment envisagé ne devrait donc pas menacer l’intégrité de la galerie : je n’ai aucune compétence d’architecte mais je m’interrogerais tout de même sur sa possible déstabilisation en raison des travaux des fondations, sans parler de la destruction d’autres vestiges moins spectaculaires dont les archéologues peuvent avoir connaissance.

Le site est très protégé. Il se peut cependant qu’il soit livré au vandalisme. Faut-il désespérer de la loi ? Faut-il désespérer de ceux qui ont le devoir de la faire appliquer ? Faut-il laisser agir ceux d’entre eux qui trahissent leur mission en la pliant au caprice des puissants ?

Philippe Le Leyzour


La Tribune de l’Art, mardi 13 septembre 2016





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