Les univers de Georges Lacombe (1868-1916)


Saint-Germain-en-Laye, Musée départemental Maurice Denis et Versailles, Musée Lambinet, du 13 novembre au 17 février 2012.

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1. Georges Lacombe (1868-1916)
Marine bleue, effet de vagues, 1894-1895
Peinture à l’œuf sur toile - 49,5 x 65,5 cm
Rennes, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMNGP/ J-M Salingue

Surnommé le « Nabi sculpteur » Georges Lacombe fut aussi peintre, poète, érudit, et créa des œuvres d’une « exquise gaucherie »1, pétries pourtant de références littéraires et artistiques. Alors que ses contemporains se passionnaient pour ces matériaux nobles que sont le bronze et le marbre, il choisit le bois, ce qui lui valut le doux sobriquet d’« imagier attardé du Moyen Age »2 et devint pour finir le « Nabi oublié »3 ; beaucoup de ses réalisations se trouvent d’ailleurs dans des collections privées.
Le Musée Maurice Denis et le Musée Lambinet se sont associés pour lui rendre justice : tandis que Versailles expose ses dessins par thèmes - les portraits, la nature, les études préparatoires et la caricature - Saint-Germain-en-Laye déploie 150 peintures, sculptures, esquisses et photos selon un parcours chronologique et thématique qui montre l’évolution de son art successivement marqué par la rencontre de Paul Sérusier et de Paul Gauguin puis de Théo Van Rysselberghe.

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2. Georges Lacombe (1868-1916)
Vohor, vague verte, vers 1896-1897
Peinture à l’œuf sur toile - 100 x 72 cm
Indianapolis, Museum of Art
Photo : Indianapolis, Museum of Art

L’ouvrage publié à cette occasion ne se présente pas sous la forme d’un catalogue avec des notices, tout simplement parce que le catalogue raisonné de l’artiste est paru en 1998. Les essais explorent chaque étape de sa carrière, étudient l’influence éventuelle de ses contemporains, surtout celle de Gauguin, abordent la place du dessin dans sa création, l’importance de la musique et du théâtre, son intérêt pour la science également visible dans l’exposition ; enfin son entourage familial et amical joua un rôle important, ne serait-ce que sa mère qui brodait avec talent et dont on pourra voir des réalisations à Saint-Germain-en-Laye. Tout un chapitre est en outre consacré aux archives qui permettent d’enrichir la compréhension de son œuvre et de celle des Nabis.

Les premières toiles de Georges Lacombe sont empreintes de réalisme. Mais les marines qu’il peignit dans la région de Camaret en 1886 et 1897, usant de couleurs pures et d’un graphisme élégant, témoignent déjà d’un souci décoratif et d’une contagion du japonisme ambiant. Comme les Nabis qu’il côtoya après avoir fait la connaissance de Sérusier en 1893, il regarda les estampes d’Hiroshige ou d’Hokusai. L’exposition a permis de redécouvrir la Lame violette dans une collection privée, joliment complémentaire de la Mer jaune du musée de Brest, tandis que la Vague bleue (ill. 1) offre une vision onirique, édénique de l’océan, qu’expriment assez bien ces vers de Lacombe lui-même : « La mer trace comme à plaisir ses magnifiques réseaux, ses dentelles d’écaille et de plumes d’oiseaux ». Car il s’agit bien de « traduire une vague et non de la copier. »4. Prêtée par le musée d’Indianapolis, la Vague verte présente un paysage dont l’horizon haut, le cadrage serré, le point de vue surélevé donnent un sentiment d’oppression que l’on retrouve chez Hiroshige (ill. 2). Mais l’artiste mêle d’autres références à celles du Japon et cette composition fait clairement écho à celle de Gauguin, Au-dessus du gouffre, et de façon plus inattendue aux Blanches Falaises de Rügen par Friedrich. Dépourvue d’anecdote, la nature de Lacombe devient symbole : symbole de vie et de puissance. Les rochers sombres et hiératiques aux profils anthropomorphes lui donnent cependant un aspect inquiétant et placent les merveilles naturelles dans l’univers du mythe et du fantastique.


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3. Georges Lacombe (1868-1916)
Christ, 1898-1899
Acajou - 274 x 216 cm
Brest, Musée des Beaux-Arts
Photo : MBA de Brest
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4. Georges Lacombe (1868-1916)
Marie-Madeleine agenouillée, 1896-1897
Acajou - 108 x 42,5 x 53,5 cm
Lille, Palais des Beaux-Arts
Photo : RMNGP/Ph. Bernard

Une autre section et un autre chapitre du catalogue abordent le symbolisme dans les créations du peintre. Le Cheval au bain (vers 1894-1895) par exemple, répond aux préceptes de Paul Sérusier avec ses aplats de couleurs, sa palette restreinte et ses effets graphiques pour traduire les eaux au-dessus desquelles semble flotter l’animal. L’atmosphère de la Forêt au sol rouge (1891) est tout aussi mystérieuse, le tableau est d’ailleurs assez semblable au Bois sacré de Sérusier peint à la même époque. En sculpture, Lacombe s’intéresse, comme les artistes de Pont-Aven, à des sujets bretons, danses traditionnelles et légendes, qu’il fait émerger de la matière en bas-reliefs.
Mais l’œuvre phare de cette partie est le grand Christ en croix (ill. 3). Car si Lacombe était un anticlérical notoire et indécrottable, il n’était pas dépourvu de spiritualité et son œuvre sans cesse revient sur les thèmes de la naissance, de la vie, de la mort. Cette statue trahit la fascination de l’artiste pour l’Égypte ancienne, à une époque où l’égyptomanie est à la mode, du Roman de la Momie de Théophile Gautier (1858) à l’Aïda de Verdi (1871). Le corps du Christ n’est ni cloué, ni émacié, ni meurtri, il est vigoureux, victorieux, dans une pose statique, hiératique, frontale, tel un pharaon dont le sculpteur admirait les statues au Louvre ; même son pagne et sa couronne ont quelque chose d’égyptien. Là encore, Lacombe multiplie les références et s’inspire aussi du Christ de la collégiale Saint-Salvi d’Albi (XVIIe) qu’il a dessiné. L’artiste mélange les influences et les religions, dans un syncrétisme caractéristique des Nabis, tels Sérusier, Vallotton ou Ranson qui mêle le Christ et Bouddha, passionnés qu’ils étaient par la théosophie dans les années 1880. La figure d’Isis bien sûr est un bel exemple de symbolisme ésotérique.
Moins provocante, la Madeleine, aux volumes simplifiés, aux formes épurées, s’inspire de modèles très divers (ill. 4) : Elle emprunte le motif des sillons parallèles à la Grèce archaïque, et notamment à l’Héra de Samos, elle copie les coiffures et les poses des Égyptiennes antiques, elle reprend enfin les mains surdimensionnées, aux doigts serrés et raides, d’une Vierge romane acquise par le Louvre en 1894.


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5. Georges Lacombe (1868-1916)
La Naissance, 1894-1896
Noyer - 68 x 142 x 6 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMNGP/G. Blot
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6. Georges Lacombe (1868-1916)
L’Existence, 1894-1896
Noyer - 68,5 x 142 x 6 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMNGP/G.Blot

Lacombe sculpta en outre des panneaux de bois pour orner les quatre côtés de son lit ; censés rester cachés du public, ils n’en sont que plus audacieux. Sur les longs côtés, un homme et une femme allongés l’un près de l’autre symbolisent L’Amour et La Mort ; au pied du lit surgit La Naissance (ill. 5) de manière très crue, tandis que L’Existence (ill. 6), qui se trouve à la tête, est plus ésotérique, traduite par un réseau de lignes dans lesquelles on devine des visages mais aussi des symboles sexuels moins immédiatement lisibles. Cette œuvre semble finalement reprendre l’interrogation de Gauguin : D’où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

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7. Georges Lacombe (1868-1916)
Baie de Saint-Jean-de-Luz
(Côte de Sainte-Barbe)
, vers 1904
Huile sur toile - 50 x 61 cm
Collection particulière
Photo : Musée Maurice Denis

Lacombe et sa famille partirent pour Biarritz en 1902-1903. Il peignit alors La Baie de Saint-Jean-de-Luz (ill. 7), première tentative néo-impressionniste qui marque une transition dans sa peinture et rappelle les toiles de Maximilien Luce comme le Bord de mer, la pointe du Toulinguet (1893). L’artiste se lia d’amitié avec Théo van Rysselberghe qu’il rejoignit à plusieurs reprises entre 1904 et 1906 dans sa maison de Cavalière près du Lavandou. Tous deux peignirent alors des tableaux très semblables bien que Lacombe gardât une certaine indépendance et ne mît pas toujours la division de la touche au service de la lumière, choisissant par exemple de représenter des sous-bois dans des tons verts sombres et bruns.

La section intitulée « Retour au style » fait référence à cette génération de sculpteurs français – Bartholomé, Bourdelle, Bernard, Maillol, Lacombe... - qui, sans provoquer une résurgence du néoclassicisme à proprement parler, regardèrent la sculpture antique qu’ils traduisirent avec une économie de moyens et une épuration des formes, à la recherche de clarté, loin du tumulte de Rodin. Ainsi L’Aurore offre-t-elle son « corps ample et impassible, comme s’il appartenait encore à une région d’ombre et de sommeil d’où la tête émerge seule. »5

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8. Georges Lacombe (1868-1916)
Cheminée du château de Launay, 1910-1912
Ève, Prométhée dérobant le feu ou La Forge de Vulcain, Adam
Bois - 83 x 207 cm
Genève, Association des amis du musée du Petit Palais
Photo : Musée Maurice Denis

L’exposition propose aussi la reconstitution de la cheminée du château de Launay (ill. 8) pour laquelle Lacombe a réalisé un grand panneau sculpté : Adam et Ève dans le jardin d’Eden encadrent une composition centrale où le thème de la faute originelle est puisé dans la mythologie et non dans la Bible puisque il s’agit de Prométhée volant le feu. Le jeu de méplats est marqué par Donatello tandis que les figures d’Adam et Ève en ronde-bosse sont plus épurées que les personnages centraux. Ève présente quelque ressemblance avec « La Belle allemande », Madeleine du gothique tardif réalisée par Gregor Erhart ; sa morphologie est aussi celle des Tahitiennes de Gauguin, telle la jeune fille de Te nave nave fenua (Terre délicieuse), sorte d’Ève exotique.
Le sculpteur restera fidèle au bois jusqu’à la fin de la première guerre mondiale - période à laquelle l’exposition consacre une salle à travers la Petite tricoteuse. Au début du siècle, il s’intéressa au bronze, à la terre cuite et à la céramique, autant de moyens d’éditer ses œuvres ce que le bois ne permet pas.
Il est en tout cas difficile de cloisonner son art nourri de multiples références antiques, religieuses et romantiques, faisant de lui le peintre, le sculpteur et le poète d’« Ève, Vénus, Hélène ou Marguerite aussi. »6

Commissaires : Frédéric Bigo, Françoise Roussel-Leriche, Gilles Genty.

Collectif, Les univers de Georges Lacombe, 1868-1916, 2012, Silvana Editoriale, 239 p., 30 €. ISBN : 9782908309300.


Informations pratiques : Musée départemental Maurice Denis, 2 bis rue Maurice Denis 78100 Saint-Germain-en-Laye. Tél : 00 33 (0)1 39 73 77 87. Ouvert de 10h à 17h30 du mardi au vendredi, jusqu’à 21h le premier jeudi du mois, de 10h à 18h30 samedi et dimanche. Tarif : 4,50 € (réduit : 2,50 €). Sur présentation d’un billet plein tarif acheté au musée Lambinet à Versailles, l’exposition du musée Maurice Denis est à tarif réduit et vice versa.

Musée Lambinet, 54 Boulevard de la Reine, 78000 Versailles. Tél : 01 39 50 30 32. Ouvert tous les jours sauf le vendredi de 14h à 18h. Tarif : 4€ (réduit : 2,50€)


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, mercredi 12 décembre 2012


Notes

1Expression de Maurice Denis pour l’art de Maillol. Catalogue de l’exposition p.96.

2Gustave Coquiot, « Georges Lacombe », Cubistes, Futuristes, Passéistes. Essai sur la Jeune Peinture et la Jeune Sculpture, Paris, 1914. in Catalogue de l’exposition p.46.

3André Chastel « Nabi oublié. Georges Lacombe sculpteur fin de siècle », Le Monde, 27 mars 1969.

4Frédéric Bigo, « Les Univers entremêlés de Georges Lacombe », catalogue de l’exposition p. 117.

5Pierre Hepp, « Georges Lacombe », L’Art et les artistes, n°50, octobre 1924. in catalogue de l’exposition p. 161.

6Vers de Georges Lacombe cité dans le catalogue de l’exposition p. 190.




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