Les trésors du cabinet des dessins du musée Condé à Chantilly


Chantilly, Musée Condé, jusqu’au 13 juin 2004

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1. Hans Holbein l’Ancien (1460-1524)
Autoportrait
Pointe d’argent, craie et sanguine - 13 x 10 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : Giraudon Bridgeman

Quoi de plus réjouissant qu’une ballade en autocar, surtout quand celle-ci a pour destination Chantilly et pour objet la visite en son musée Condé d’une infime partie, mais ô combien choisie, de la collection du cabinet des dessins (2.500 pièces) de son généreux donateur ! Organisée sous l’égide de l’Institut de France, cette promenade nous était proposée dans le cadre de la semaine du dessin qui sacre désormais chaque année, fin mars ou début avril, Paris capitale mondiale de cette discipline. L’exposition qui nous attend au bout de cette merveilleuse route ombragée nous invite, à travers une sélection de quatre-vingt dix de ses œuvres graphiques, à connaître, reconnaître et apprécier tout ce qui fit l’esprit de son unique collectionneur : son amour pour l’Histoire et tout ce qui brillamment l’illustra.

Henri d’Orléans (1822-1897) n’eut très jeune d’autre alternative que de conserver et perpétuer l’héritage transmis en 1830 par les princes de Condé. Cette charge inattendue, le jeune duc saura avec rectitude puis avec passion lui donner toutes ses lettres de noblesse. Jusqu’à la fin de ses jours, le maître des lieux et de ses trésors, trouvera toujours prétextes à nourrir sa passion sans cesse dévorante.

A travers ce petit billet d’humeur, une fois encore et comme souvent, je tenais à rendre hommage au travail d’un des principaux responsables et artisans de cette riche exposition, Madame Nicole Garnier-Pelle Conservateur en chef du Patrimoine chargée du musée Condé. On ne dit ni n’écrit jamais assez combien la personnalité du gardien du savoir d’un lieu - fut-il ou non modeste - est primordiale pour le rayonnement de ses collections. Non seulement notre conservateur à le sens aigu des relations humaines mais son indispensable catalogue (le dernier en date) nous prouve une fois de plus que compétence peut sans fard rimer avec élégance.

Et voici à présent, quelques exemples d’œuvres offertes au regard du public que nous sommes tous et nécessitant un départ imminent en car ou tout autre moyen de transport.

Cet exceptionnel Autoportrait (ill. 1) de Hans Holbein L’Ancien (1460-1524), pointe d’argent avec rehauts de craie et de sanguine sur papier préparé, a servi d’étude à l’émouvant visage inscrit parmi les mendiants et lépreux demandant l’aumône du retable de saint Sébastien, œuvre aujourd’hui conservée à l’Alte Pinakothek de Munich et datée de 1516. L’extrême finesse du trait de la barbe, de la chevelure comme du regard renforce bien ici l’aspect psychologique du modèle et le peintre nous montre ainsi de façon éclatante tout le brio révélé par les écoles du Nord à l’époque de la Renaissance.
Que dire également de cette « Grâce rétrogradée » acquise en 1862 par le duc d’Aumale et qui était à l’époque considérée comme un authentique chef-d’œuvre de Léonard. Si désormais ce portrait à la pierre noire de cette femme nue en buste nommée Monna Vanna ou encore Joconde nue n’est plus par les spécialistes considérée comme autographe, elle reste néanmoins proche de son maître et probablement d’un de ses élèves Salai ou Melzi. Qu’importe l’auteur, il reste l’œuvre ! Une maîtresse pièce qu’on imaginerait bien et pourquoi pas reprise même infiniment par le créateur d’une autre Joconde, habillée celle-là…


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2. Raffaello Sanzio, dit Raphaël (1483-1520)
Homme nu à demi-drapé
portant un fardeau

Sanguine - 32,1 x 16,1 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : Giraudon Bridgeman

Impossible de ne pas être ébloui par la lumière rouge et intense émanant de cette spectaculaire feuille à la sanguine représentant un Homme à demi drapé portant un fardeau (ill. 2) de Raphaël (1483-1520). Même si certains experts rejettent la prestigieuse attribution, préférant y voir la main de son élève Gianfranco Penni, il est des moments ou le parti pris se doit d’être quasi dictatorial afin de ne surtout pas bouder son plaisir. Et quand bien même l’œuvre serait finalement d’un artiste anonyme, trouveriez-vous d’un seul coup le dessin sans saveur ? Allons, allons plus d’hypocrisie, le mot va si mal avec jubilation. Mais plutôt que de vous décrire cette étude, dont « le fini » se retrouve placé au premier plan à gauche du Couronnement de Charlemagne dans la fresque de la chambre de l’Incendie du Bourg au Vatican, venez plutôt la voir afin de vous faire votre propre opinion.

Laissez vous à présent captiver par Acis et Galathée un des nombreux dessins à la plume et encre brune de Nicolas Poussin (1594-1665) que possède le musée, dont le trait de génie fut entre autre d’avoir su rendre littéralement en trois dimensions ce qui n’était qu’à l’époque concevable qu’en deux. La métamorphose prend forme finement sous la main de Poussin après avoir été le fruit des pensées d’Ovide.
Difficile de passer sous silence un des bijoux du cabinet des dessins : l’Album de voyage en Espagne, Maroc et Algérie, janvier-juin 1832 de Eugène Delacroix (1798-1863). Figurant à la vente après décès de l’artiste de 1864, S.A.R. le duc d’Aumale alors exilé en Angleterre le fit acheter par Adrien Dauzats parmi l’un des sept albums orientalistes présentés. L’artiste et surtout le sujet surent bien évidemment motiver le choix de son acquéreur. L’exposition permet de tourner une des pages du précieux carnet et de nous dévoiler alors l’intimité d’un intérieur mauresque marquée par la présence de deux silhouettes de femmes.

De Delacroix à nouveau, que penser de cet Attila foulant aux pieds l’Italie et les Arts, projet aquarellé d’une commande passée en 1833 par Adolphe Thiers pour la décoration du Palais-Bourbon et qui nous entraîne dans un univers certes coloré mais à la luminosité voilée, au rendu global bouché, plus proche plutôt d’œuvres de la fin de sa vie et dont cette technique fut si souvent empruntée par Pierre Andrieu, l’un de des derniers élèves du maître.

Toute la puissance et la noblesse du cheval, même et surtout s’il est de trait, court en ce moment dans une des ailes du Château, grâce à la verve aquarellée d’un Géricault (1791-1824) éternel et inspiré, et pour cause ! En tout, c’est une petite centaine de dessins qui vous attend jusqu’au 13 juin prochain au musée Condé. Il y a, et il y a toujours eu de la magie dans cet écrin, ce lieu, ce domaine féerique que l’Institut de France sait exploiter en donnant à son conservateur la liberté de pouvoir y exercer ses talents, ceux-là mêmes que nous évoquions précédemment. Le Château de Chantilly et ses collections comptent parmi nos plus beaux fleurons, je compte sur tous ceux qui ne les connaissent pas encore comme sur ceux qui en sont déjà adeptes pour s’y rendre, souvent et toujours. C’est l’Exception, rendez-vous compte !

local/cache-vignettes/L112xH149/a0ec0c0f085499d7-1842c.jpgNicole Garnier-Pelle, Trésors du cabinet des desssins du musée Condé à Chantilly : Histoire de la collection du duc d’Aumale, Co-édition Somogy, éditions d’Art / Musée Condé, Chantilly, 2005, 135 p., 27 €, ISBN : 2-85056-866-X

Voir le site du Musée Condé


Edwart Vignot, samedi 21 mai 2005





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