Les nouvelles salles de la Pinacoteca di Palazzo Chiericati à Vicence


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1. Andrea Palladio
Palazzo Chiericati, Vicence
Photo : Benjamin Couilleaux
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Située au cœur de la Vénétie, entre Padoue et Vérone, Vicence est une ville de renommée planétaire pour son riche patrimoine bâti de Palladio, inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1994. Projeté en 1550 par le fameux architecte pour le comte Gerolamo Chiericati, le Palazzo Chiericati compte parmi ces chefs-d’œuvre de la Renaissance (ill. 1). Bâtie pratiquement en face de l’iconique Teatro Olimpico, la demeure fut véritablement achevée à la fin du XVIIe siècle avec une certaine fidélité aux plans d’origine. La famille Chiericati la vendit en 1839 à la ville de Vicence, qui souhaitait y présenter ses collections artistiques. Après une longue campagne de restauration, la Pinacoteca di Palazzo Chiericati fut officiellement inaugurée le 18 août 1855. Elle comprend un important ensemble de peintures produites en Vénétie de la fin du Moyen Âge au XVIIIe siècle, du niveau des musées des Eremitani à Padoue et du Castelvecchio à Vérone. Des décors peints sur les murs du palais, dus en partie aux meilleurs peintres véronais du XVIe siècle (Battista Zelotti, Domenico Brusasorci et Battista del Moro), complètent cet ensemble remarquable.

D’importants travaux entrepris en 2009 ont porté sur le bâtiment proprement dit, composé de trois ailes distinctes dans le temps (palladienne, du XIXe et du XXe siècle), mais aussi sur le parcours des collections entièrement repensé1. Fin 2013 a rouvert l’aile palladienne, essentiellement occupée par les décors de la Renaissance au rez-de-chaussée et un grand salon d’honneur à l’étage orné de tableaux baroques monumentaux. La seconde phase a concerné l’aile du XXe siècle, entièrement rouverte le 7 octobre 2016 avec la nouvelle présentation des peintures des Quattro et Cinquecento. La visite commence au rez-de-chaussée avec une grande pièce réunissant pour la première fois le cycle de tableaux profanes le plus important jamais entrepris à Vicence. Ces sept grandes lunettes ornaient jusqu’au XIXe siècle la salle du conseil du palais du Podestat, siège de l’autorité représentant la Sérénissime République de Venise qui domina Vicence de 1404 à 1797. En dehors d’un tableau tardif de Jacopo Bassano, la série se répartit entre deux des plus grands maîtres vicentins du Seicento : Giulio Carpioni et surtout Francesco Maffei, artiste d’une virtuosité baroque audacieuse, parfaitement à l’aise dans les grandes machines allégoriques (ill. 2). Le centre de cette salle est occupé par une copie moderne de la maquette d’argent offerte au sanctuaire local du Monte Berico après la peste de 1576-1577 ; l’originale, fondue sous l’occupation française, est visible dans une toile de jeunesse de Maffei exposée là, où elle est tenue par saint Vincent.


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2. Francesco Maffei (1605 ?-1660)
La Glorification du podestat Girolamo Priuli, 1649
Huile sur toile - 340 x 445 cm
Vicence, Musei Civici
Photo : Musei Civici
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3. Paolo Veneziano (documenté entre 1333 et 1358)
Saint François d’Assise, la Dormition de la Vierge,
Saint Antoine de Padoue
, 1333
Tempera et fond d’or sur panneau - 112 x 77 cm
89 x 23 cm et 90 x 23 cm
Vicence, Musei Civici
Photo : Musei Civici
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Se poursuivant au premier étage, l’itinéraire devient strictement chronologique. Après un petit fonds lapidaire médiéval, apparaît une enfilade de petites pièces, certes un peu sombres, mais mettant bien en valeur les œuvres, et d’abord les fonds d’or du Trecento, où se détache la première création connue de Paolo Veneziano, le plus important peintre vénitien d’alors (ill. 3). La pinacothèque peut également s’enorgueillir de montrer une importante Crucifixion du jeune Hans Memling.


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4. Galerie Bartolomeo Montagna et la fin du Quattrocento à Vicence
Palazzo Chiericati, Vicence
Photo : Benjamin Couilleaux
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5. Bartolomeo Montagna (vers 1449-1523)
La Vierge à l’Enfant sous une pergola entre
saint Jean-Baptiste et saint Onuphre

Huile sur panneau transposé sur toile 195,7 x 160 cm
Vicence, Musei Civici
Photo : Musei Civici
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À la fin du Quattrocento et au début du siècle suivant domine la figure de Bartolomeo Montagna (ill. 4), fournissant Vicence et ses environs de retables ou tableaux de dévotion privées, où la leçon contemporaine de Giovanni Bellini est interprétée avec une sensibilité toute personnelle (ill. 5). L’étage se conclue superbement avec une évocation de l’église vicentine de San Bartolomeo, victime d’un édit du gouvernement vénitien du 16 mai 1771 supprimant les monastères au nombre réduit de religieux (ill. 6). Sobrement reconstitué, l’espace de la nef est flanqué de tableaux d’autels dus encore à Bartolomeo Montagna - auteur également de la grande pala du maître-autel d’une composition encore bellinienne -, mais aussi Cima da Conegliano, ainsi que les Vicentins Marcello Fogolino et Giovanni Bonconsiglio dit Marescalco, dont la Déploration sur le Christ mort appartient à la production de jeunesse tout en affirmant une séduisante maturité par son intelligence atmosphérique et sa force psychologique (ill. 7).


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6. Reconstitution de l’église San Bartolomeo
Palazzo Chiericati, Vicence
Photo : Benjamin Couilleaux
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7. Giovanni Bonconsiglio (vers 1465-1535/1537)
Lamentation sur le Christ mort, vers 1495
Huile sur panneau - 178 x 159,6 cm
Vicence, Musei Civici
Photo : Musei Civici
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Place au Cinquecento au second étage, aménagé selon la même muséographie. Près d’une dizaine de tableaux influencés par Giorgione comme le jeune Titien (hélas tous deux absents des collections de Vicence) donnent une vision éloquente de la peinture en Veneto durant le premier quart du XVIe siècle, où l’on retient une Vierge à l’Enfant en majesté avec sainte Catherine, sainte Marie-Madeleine et un donateur de la première période de Jacopo Bassano, d’une originale naïveté, et une Vierge à l’Enfant avec saint Joseph et sainte Catherine d’Alexandrie de Giovanni Cariani, l’un des meilleurs maîtres de la période (et, à notre sens, encore sous-estimé), mais aussi un Franceso Vecellio (frère de Titien, hélas moins doué que son cadet) tout à fait convenable (La Sainte Famille avec le petit saint Jean-Baptiste et sainte Catherine), et un Polidoro da Lanciano des plus pittoresques (La Sainte Famille avec sainte Anne) avec son saint Joseph âgé marchant à l’aide d’une sorte de déambulateur... Une alcôve confronte avec pertinence deux interprétations classicisantes de la Madone au milieu du XVIe siècle, l’une sculptée avec un bas-relief en terre cuite patinée de Jacopo Sansovino, l’autre peinte avec une Vierge à l’Enfant entre une sainte et saint Pierre de Véronèse, d’une qualité affirmée par un excellent état de conservation (ill. 8).


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8. Paolo Caliari dit Véronèse (1528-1588)
La Vierge à l’Enfant entre une sainte
et saint Pierre
, vers 1555-1560
Huile sur toile - 119,4 x 97,4 cm
Vicence, Musei Civici
Photo : Musei Civici
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9. Salle des retables
Palazzo Chiericati, Vicence
Photo : Benjamin Couilleaux
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L’approche intimiste de l’accrochage atteint ses limites avec les grands retables maniéristes, à notre goût accrochés un peu bas et ne pouvant être appréciés à leur juste valeur avec suffisamment de recul (ill. 9). C’est d’autant plus regrettable que sont alignés une Adoration des Mages de Giovanni De Mio, certes usée mais révélatrice de l’esthétique si particulière de ce peintre itinérant d’origine vénète, un impressionnant Saint Augustin soignant les infirmes peint par le jeune Tintoret pour l’église vicentine de San Michele, ou encore un Noli me tangere de Paolo Lomazzo, ce Milanais autrement connu comme théoricien de l’art. Jacopo Bassano s’en sort mieux puisqu’il est représenté par deux petits panneaux oblongs d’une Annonciation, certainement destinés à un meuble, et surtout un moyen format fascinant, La Vierge avec l’Enfant et les anges avec les instruments de la Passion reflétant tant l’orientation stylistique et expressive de la maturité de l’artiste que la piété exacerbée de l’art de la Contre-Réforme. Une petite section évoque la présence nordique en Vénétie autour d’un Paysage de Paolo Fiammingo d’un ténébrisme proche de Tintoret, un Noli me tangere de Pozzoserrato, cet Anversois travaillant du côté de Trévise, et un Repos pendant la Fuite en Égypte de Lambert Sustris, appartenant à la période padouane du peintre d’Amsterdam, et sa touche a macchia témoignant de la modernité picturale vénitienne (ill. 10). Une Sainte Famille avec sainte Élisabeth et le petit saint Jean-Baptiste du Bolonais Prospero Fontana conclut cet itinéraire de la Renaissance.


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10. Lambert Sustris (vers 1510/1515-après 1553)
Repos pendant la Fuite en Égypte, vers 1540-1548
Huile sur panneau - 77,8 x 96 cm
Vicence, Musei Civici
Photo : Musei Civici
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11. Giulio Carpioni (vers 1613-1678)
Les Nymphes recueillant le
corps de Léandre
, 1676-1677
Huile sur toile - 438 x 285 cm
Vicence, Musei Civici
Photo : Musei Civici
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Le visiteur arrive ensuite dans le grand salon susmentionné, où sont visibles d’imposantes et belles toiles de maîtres locaux tels Giulio Carpioni (ill. 11) mais aussi un lot de Luca Giordano des plus appréciables. Dans le prolongement, trois salles attenant à ce salon permettent de donner un avant-goût des futures salles du Seicento, chacune consacrée à un artiste né et/ou actif essentiellement à Vicence : Francesco Maffei, décidément l’un des pinceaux les plus débridés de son temps, dont on retiendra une Décollation de saint Jean-Baptiste citant celle de Caravage à Malte ; Pietro della Vecchia, connu pour ses pastiches de Giorgione, auteur de quatre gigantesques têtes de vieillards au vérisme accru par leurs dimensions ; et Giulio Carpioni, doué autant dans des bacchanales vulgarisant celles de Nicolas Poussin que des figures monumentales d’une intonation caravagesque tardive mais singulière (Joueuse de luth). Espérons que cette présentation simple mais rendant justice aux œuvres sera conservée pour les prochains travaux de l’aile du XIXe siècle, qui devra donc achever le parcours avec les Sei et Settecento. Pour cette dernière période, il n’est pas inutile de rappeler que le Palazzo Chiericati possède deux toiles majeures de Tiepolo, une Immaculée Conception autrefois dans l’église locale de l’Araceli et Le Temps découvrant la Vérité et chassant le Mensonge ornant auparavant le plafond d’un palais ou d’une villa, ainsi que l’un des plus beaux tableaux religieux de Piazzetta, L’Extase de saint François (provenant également de l’Araceli), qui complèteront avec délice les nouvelles salles d’une des pinacothèques désormais parmi les plus agréables d’Italie du Nord2. Un effort matériel qui se poursuit dans le monde virtuel car la pinacothèque de Vicence possède un site web parmi les plus riches et instructifs des musées de la péninsule.


Benjamin Couilleaux, mercredi 11 janvier 2017


Notes

1Les expositions temporaires n’ont pas été oubliées, leur place se trouvant dans une partie des salles du rez-de-chaussée. Jusqu’au 29 janvier, sous le format d’une exposition dossier, le Palazzo Chiericati présente un chef-d’œuvre de la peinture de la Renaissance détenu par une banque italienne : la Crucifixion Nicolini di Camugliano de Giovanni Bellini, prêtée par la Banca Popolare di Vicenza. Cette présentation fait écho au cinquième centenaire en 2016 de la mort de Bellini, au sein d’un parcours intégrant le Baptême du Christ du maître vénitien in situ dans l’église Santa Corona et la célèbre Transfiguration de Capodimonte, à l’origine dans la chapelle Fioccardo du Duomo de Vicence, exceptionnellement prêtée fin 2016 au Palazzo Leoni Montanari.

2Rajoutons que le dernier niveau, au comble, abrite d’une part les réserves de peinture et le fonds d’arts graphiques, d’autre part le legs du marquis Giuseppe Roi constitué de tableaux et dessins du XVe siècle au XXe siècle dans une muséographie évoquant une maison de collectionneur.





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