Hervé Joubeaux, ancien directeur du Musée des Beaux-Arts de Chartres, réagit à sa fermeture


Nous avons reçu d’Hervé Joubeaux, ancien conservateur du Musée des Beaux-Arts de Chartres, cet article qu’il nous semble important de porter à la connaissance de nos lecteurs. Il réduit à néant plusieurs arguments de la municipalité justifiant la fermeture du musée, au premier rang duquel l’état du bâtiment, dû à l’absence de travaux... qui étaient de la responsabilité de la Ville, non du Département.

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1. Ancien palais épiscopal de Chartres
Musée des Beaux-Arts
Façades arrière
Photo : Herve.deem (CC BY-SA 3.0)
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Pauvre musée des beaux-arts ! Pauvre palais épiscopal ! Ayant eu l’honneur de diriger ce musée de 1996 à 2002, je suis particulièrement touché, mais malheureusement pas étonné, par la nouvelle de sa fermeture (voir l’article). Au moment de ma prise de fonction, j’avais d’abord été émerveillé par l’exceptionnelle beauté du site et des bâtiments (pourtant déjà en fort mauvais état à l’époque) ainsi que l’importance et la qualité des collections (beaucoup d’œuvres de grand intérêt sont depuis longtemps en réserve faute de place et les 5000 m² évoqués dans votre article pourraient sans difficulté être utilisés pour les présenter toutes et leur associer tous les autres espaces, publics ou non, dont un musée moderne a besoin pour assurer la conservation et la valorisation de son patrimoine) mais vite désenchanté par le manque d’intérêt des édiles pour cette institution.

Si la municipalité précédente n’affichait pas le même dédain que l’actuelle pour le musée, elle avait tout de même comme préoccupation essentielle d’en réduire les coûts (et donc les moyens) de fonctionnement et n’a jamais envisagé sérieusement le plan de rénovation dont ce musée avait pourtant un besoin absolu. Seuls quelques travaux d’extrême urgence ont été mis en œuvre à la fin des années 1990, suite à un avis défavorable d’ouverture au public émis par la commission de sécurité, mais plusieurs espaces importants avaient dû être fermés au public, les travaux exigés par la commission pour les maintenir ouverts ayant été jugés trop onéreux. Bien au contraire, la Ville avait lancé un projet poétiquement intitulé « Lumières de Chartres » qui devait notamment prendre la forme d’un espace d’interprétation de la cathédrale situé à l’autre extrémité du parvis et aurait inéluctablement signé l’arrêt de mort du musée des beaux-arts. J’avais tenté d’expliquer, peine perdue, que le musée avait tout ce qu’il fallait pour jouer ce rôle : à la fois son implantation dans un bâtiment indissolublement lié à la cathédrale et des collections comportant un très grand nombre d’œuvres d’art et de documents historiques qui permettaient d’en éclairer l’histoire1.

J’avais d’ailleurs organisé en 2002, avec le soutien scientifique de la DRAC Centre (services de l’Inventaire et des Monuments historiques) et en écho à l’exposition « 20 siècles en cathédrale » présentée à Reims en 20012, une exposition intitulée « Trésors de la cathédrale de Chartres3 » qui rassemblait de nombreuses œuvres insignes conservées à la cathédrale mais qui n’étaient plus exposées depuis plusieurs années4 et d’autres appartenant au musée des beaux-arts, acquises pour la plupart au XIXe siècle après leur dispersion à l’époque révolutionnaire. L’objectif était, au-delà de l’exposition temporaire, de montrer que ces deux collections rassemblées formaient un ensemble exceptionnel et que l’ancien palais épiscopal devenu musée des beaux-arts constituait un écrin idéal pour le présenter. La présence permanente du trésor de la cathédrale aurait inévitablement dynamisé la fréquentation touristique du musée5 : il suffisait de mettre en place un billet commun pour la visite de la cathédrale et du musée, en particulier pour les groupes, et d’organiser une communication adaptée. L’État et le clergé étant à ce moment favorables à cette solution, nul doute qu’un peu de bonne volonté de la part de la Ville aurait permis de la faire aboutir. Las, la nouvelle municipalité, élue quelques mois plus tôt, m’intima l’ordre incompréhensible de mettre fin à cette exposition dans les plus brefs délais. Certes le projet « Lumières de Chartres » fut également, du moins sous sa forme initialement prévue par l’équipe municipale précédente, passé à la trappe, mais évidemment pas au profit du musée des beaux-arts...

L’argument sempiternellement invoqué par les municipalités successives pour ne pas faire d’investissements dans ces bâtiments n’est évidemment pas recevable : le bail emphytéotique conclu en 1913 entre le Département et la Ville prévoyait sans ambiguïté, comme c’est généralement le cas pour ce type de bail de longue durée, que le locataire devait prendre à sa charge tous les travaux d’entretien revenant usuellement au propriétaire. Certes, le bâtiment occupé par l’armée pendant la Première Guerre mondiale et laissé à peu près à l’abandon jusqu’à l’installation du musée à la fin des années 30, avait déjà subi de nombreuses dégradations. Mais des travaux de modernisation (électricité, chauffage) avaient été mis en œuvre pour l’installation du musée et ces efforts auraient dû été poursuivis dans la deuxième moitié du XXe siècle. Hélas, dans les années 1990, de nombreux éléments d’architecture s’affaissaient, l’électricité était défaillante et le chauffage à air pulsé, en soi peu adapté à la bonne conservation des collections, était devenu incontrôlable. On peut imaginer que si la Ville avait voulu, à cette époque favorable, rénover son musée des beaux-arts et renégocier le bail dont la date d’expiration approchait, des aides de l’État, de la Région, du Département (propriétaire) auraient permis, quitte à échelonner les travaux sur plusieurs mandats, de sauver des bâtiments exceptionnels et des collections remarquables. D’autres villes d’importance comparable ont, en le faisant, démontré que c’était faisable : mais il fallait le vouloir. Faute de volonté, on en est maintenant à des bâtiments en péril et des collections invisibles.


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2. Chevet de la cathédrale de Chartres
L’ancien palais épiscopal lui fait face
Photo : Didier Rykner
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3. Site de l’ancien palais épiscopal de Chartres
Photo : Marianne Casamance (CC BY-SA 3.0)
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Et quels bâtiments ! Magnifiquement situés au chevet d’une des plus belles cathédrales de France (ill. 2) inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, dominant la vallée de l’Eure du haut de leurs jardins en terrasse (ill. 3 et 4) ; mais l’aspect actuel de leurs façades défraîchies ne permet guère d’imaginer les fastes de la grande salle à l’italienne, dont la galerie instable n’est plus accessible depuis longtemps, de la chapelle, chef-d’œuvre néo-classique précoce, aux murs grisâtres et à l’éclairage sinistre, de la salle synodale de la fin du Moyen Âge dont la voûte de bois est masquée par des modifications ultérieures, de l’appartement privé des évêques, enrichi de boiseries Louis XV, que des étais empêchent de s’effondrer tout à fait. Mais ne craignons rien, tout cela est classé monument historique depuis 1906...


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4. Jardins en terrasse au chevet de la cathédrale
de Chartres et devant le Musée des Beaux-Arts
dans l’ancien palais épiscopal
Photo : Didier Rykner
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5. Francisco de Zurbarán (1598–1664)
Sainte Lucie
Huile sur toile - 115 x 68 cm
Chartres, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner
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Et quelles collections ! On pourrait ajouter à tout ce que vous avez cité, et sans bien sûr épuiser la liste, la Sainte Lucie de Zurbarán (ill. 5) ou le Singe peintre et le Singe antiquaire de Chardin (ill. 6 et 7). On peut certes penser qu’il aurait mieux valu, tout au long du XXe siècle, renforcer les points forts du musée (peinture française, mobilier, objets d’art) plutôt que de développer à chaque génération de nouvelles sections (art moderne, art contemporain, collections océaniennes, …) qui ne sont certes pas sans intérêt mais dont il était assez évident qu’elles ne pourraient pas toutes faire l’objet d’un développement suffisant pour devenir exemplaires. Loin de moi l’idée de limiter ces collections à une « thématique précise » (les cosmétiques, au hasard ?), simplement celle de donner à cet ensemble encore plus de force et de cohérence. Mais ne craignons rien, tout cela est protégé par la loi Musées de France depuis 2002...


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6. Jean-Siméon Chardin (1699-1779)
Le Singe peintre
Huile sur toile - 28,5 x 23,5 cm
Chartres, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN-GP/D. Arnaudet
Photo :
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7. Jean-Siméon Chardin (1699-1779)
Le Singe antiquaire
Huile sur toile - 28,5 x 23,5 cm
Chartres, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN-GP/D. Arnaudet
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Ah c’est vrai, j’oubliais, « personne ne vient à Chartres pour le musée des beaux-arts ». On se demande bien pourquoi, après tant d’efforts conjugués pour le mettre en valeur !


Hervé Joubeaux, mercredi 28 décembre 2016


Notes

1Le catalogue de l’exposition « La cathédrale de Chartres dans les collections du musée », organisée en 1994 par Maïthé Vallès-Bled et Claude Stéfani, en témoigne.

2Catalogue sous la direction de Catherine Arminjon et Denis Lavalle. Paris : éditions du Patrimoine, 2001.

3Catalogue par Vincent Cochet, Françoise Jouanneaux, Hervé Joubeaux et alii, Trésors de la cathédrale de Chartres, Deauville : Illustria, 2002.

4Le trésor de la cathédrale a longtemps été présenté dans la chapelle Saint-Piat, au chevet de la cathédrale mais des problèmes de conservation, de sécurité et d’accessibilité avaient conduit à sa fermeture au public. Deux importantes pièces d’orfèvrerie, dûment répertoriées par le service de l’Inventaire mais introuvables au moment de la mise en place de l’exposition, avaient par ailleurs montré l’urgence de sécuriser les éléments du trésor conservés à la cathédrale.

5La fréquentation de la cathédrale était estimée à l’époque, sans doute un peu généreusement, à 2 millions de visites par an. La fréquentation strictement patrimoniale et culturelle était évidemment inférieure mais constituait, et constituerait toujours, un vivier considérable de visiteurs potentiels pour le musée.





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