Le projet destructeur d’agrandissement du Musée Lorrain à Nancy


Après une période terrible de vandalisme dans les années 70, Nancy, l’une des plus belles villes de France, a respecté et mis en valeur ses monuments historiques. Le maire actuel, Laurent Hénart, fut l’adjoint à la culture de son prédécesseur, André Rossinot, et il est notoirement connu pour être un ami du patrimoine. Son projet de rénovation du Musée Lorrain est donc incompréhensible et on ne peut pas croire qu’il voudra aller jusqu’au bout. On ne peut pas croire non plus que le ministère de la Culture, garant du patrimoine et qui ne cesse depuis peu de s’indigner à voix haute du vandalisme à l’étranger, clamant que la culture permet de faire reculer la barbarie, laissera faire ces travaux.


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1. Plan du Musée Lorrain avec le palais du Gouvernement
© Agence de Développement et d’Urbanisme
de l’Aire Urbaine Nancéienne
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2. Vue aérienne du Musée Lorrain et du palais du Gouvernement
correspondant au plan de l’ill. 1
Photo : Google Earth

De quoi est-il question ici ? Tout simplement de démolir une aile du XVIIIe siècle construite au cœur du Palais Ducal, classée monument historique, à proximité de la place de la Carrière inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, et de la remplacer par une construction en verre dépoli comme on les adore de nos jours.
Pour bien comprendre, il est nécessaire de décrire l’ensemble architectural formé par les différents bâtiments et de regarder un plan et une vue aérienne (ill. 1 et 2). Au nord de la place de la Carrière1 se trouve le Palais du Gouvernement, construit par Emmanuel Héré. Naguère occupé par l’armée, il a été cédé en 2000 à la ville de Nancy et fait désormais partie de l’ensemble du Musée Lorrain.
Prolongeant ce palais, on trouve une petite aile du XVIIIe siècle (dite Petite Carrière), qui fait un angle presque droit avec le bâtiment principal du Musée Lorrain, le palais Ducal, qui date de la Renaissance. Il se prolonge le long de la Grande Rue avec le bâtiment Morey qui a une aile en retour, séparée du couvent et de l’église des Cordeliers (qui font partie également du musée) par la rue Jacquot.


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3. Jardin du palais Ducal
Au fond, à gauche, ancienne gendarmerie du XIXe siècle,
à droite, anciennes écuries du XVIIIe siècle
Ces deux bâtiments doivent être détruits et
remplacés par l’aile en verre
Photo : Didier Rykner

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4. Muret séparant l’ancienne
gendarmerie et les anciennes
écuries.
Photo : Didier Rykner

La cour intérieure est occupée par un jardin, dit « jardin du palais Ducal », et fermée à l’est2 par deux bâtiments qui dépendent également du musée Lorrain (ill. 3) ; l’un au nord est une ancienne gendarmerie construite au XIXe siècle, l’autre au sud, élevé par l’architecte Charles-Louis de Montluisant au XVIIIe siècle et qui était à l’origine l’écurie, sur lequel nous reviendrons plus longuement plus tard. Ces deux édifices se trouvent dans le prolongement l’un de l’autre et sont séparés par une muret moderne sur lequel ont été plaqués des éléments anciens (ill. 4). Sur le plan établi par l’Agence de Développement et d’Urbanisme de l’Aire Urbaine Nancéienne (ill. 1), ils apparaissent comme un seul bâtiment.
De l’autre côté de ces édifices, s’étend un grand jardin (jardin public du Palais du Gouvernement) qui, au sud3 est fermé par la façade arrière du palais du Gouvernement, et qui donne à l’est sur le parc de la Pépinière. Il s’agissait au XVIIIe siècle d’une grande place arborée avec des parterres à la française, bordée par un mur construit par un ingénieur du roi nommé Baligand. On voit parfaitement cette disposition sur un plan datant de 1754 (ill. 5). Ce mur, rythmé de pilastres, existe encore, et forme une partie de la paroi est de l’ancienne gendarmerie du XIXe siècle et de la vieille écurie du XVIIIe siècle (ill. 6).


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5. Extrait d’un plan de Nancy datant de 1754
Photo : Inventaire général
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6. Vue des anciennes écuries du XVIIIe siècle (à gauche)
et de l’ancienne gendarmerie du XIXe siècle (à droite)
On voit l’ancien mur de la place, datant du XVIIIe siècle
avec ses pilastres
Tout cela doit être détruit (ou seul le mur conservé, inclus
dans le bâtiment en verre...)
Photo : Didier Rykner

Le projet retenu, celui de l’architecte Philippe-Charles Dubois, prévoit de détruire entièrement ces deux constructions et avec elles le mur du XVIIIe siècle. Non seulement ces éléments historiques seront démolis, mais ils seront remplacés par un de ces gestes architecturaux qu’affectionnent tant nos édiles, à base de verre dépoli dénaturant également définitivement cet ensemble (ill. 7 et 8).


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7. Maquette du projet de rénovation et d’agrandissement
du Musée Lorrain
© Cabinet Dubois et Associés
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8. Maquette du projet de rénovation et
d’agrandissement du Musée Lorrain
© Cabinet Dubois et Associés

L’agrandissement du musée a selon l’architecte pour objectif de « clarifier l’entrée du musée, l’entrée actuel n’étant pas très identifiable pour le grand public4 »… Cette entrée qui se trouve actuellement fort logiquement sur la Grande Rue serait donc plus « identifiable » en la créant dans le jardin ! Ce nouveau bâtiment sera construit à la place des « deux bâtiments de fond de cour » qui - c’est toujours l’architecte qui parle - font « un obstacle visuel très fort entre les deux jardins ». C’est ainsi donc que Philippe-Charles Dubois qualifie les écuries du XVIIIe siècle classées monument historique qu’il se propose de « déconstruire » : « un obstacle visuel très fort ». Et par quoi va-t-il remplacer cet « obstacle visuel très fort » ? Par une galerie vitrée, forcément transparente5 (!) qui « met en relation les deux jardins ». Et tout cela pour créer l’« espace de billetterie » et de « boutiques » qu’attendait de toute éternité ce palais. On n’est pas loin ici de la même folie qui a prévalu à Versailles (voir l’article) : détruire un monument historique pour soi-disant « mieux accueillir le public ». Le visiteur, comme souvent désormais, commencera alors sa visite en sous-sol, soit pour aller vers les salles d’expositions temporaires qui y seront construites, soit vers l’auditorium (un musée se doit désormais de disposer d’un auditorium, même lorsqu’il en existe déjà à proximité, comme ici au Musée des Beaux-Arts), soit vers les collections permanentes…
Et que deviendra le palais du Gouvernement ? Rien du tout, pour l’instant ! On nous dit qu’il est impossible d’en faire des salles d’exposition, ce qui est évidemment absurde puisque celui-ci est parfois utilisé de cette manière, comme nous avons pu le constater.


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9. Façade de l’hôtel Durzy, siège du Musée Girodet
avant les travaux d’agrandissement
Photo : Croquant (GNU Free Documentation License)
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10. Vue de la façade du Musée Girodet après travaux
© Cabinet Dubois et Associés

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11. Vue de la façade arrière du Musée Girodet après travaux
© Cabinet Dubois et Associés

Il paraît que ce projet est le moins violent de ceux proposés par les architectes ayant participé au concours. On nous assène donc le même argument que celui pour Dominique Perrault à Versailles ! En quoi cela est-il rassurant ? Les architectes répondent à un cahier des charges. La première responsabilité est celle du maître d’ouvrage qui l’élabore ce cahier des charges et qui doit veiller que celui-ci soit en phase avec les contraintes qui pèsent sur un monument historique. Nous l’avons déjà dit, mais rappelons-le puisque les responsables ne semblent pas l’avoir compris : ces bâtiments sont classés et bordent une zone du patrimoine mondial.
Signalons par ailleurs que l’architecte Dubois est également à l’origine de l’agrandissement du Musée Girodet de Montargis. Bientôt inauguré, celui-ci est - d’après les projets et photos que nous avons pu voir - d’une brutalité inouïe : le bâtiment d’origine, qui date du XIXe siècle (ill. 9), s’est vu affublé sur sa façade d’une verrière de 250 m2 d’une laideur ahurissante qui la dénature complètement (ill. 10), et à l’arrière d’une construction de deux étages plus que médiocre qui cache l’intégralité du monument (ill. 11). Nous n’en avons hélas pris conscience qu’après que le désastre fut consommé. Nous en parlerons sans doute lors de son inauguration.

Le projet a tout de suite fait réagir les associations, mais celles-ci ont été prises de haut : le mur n’aurait aucun intérêt et, surtout, les anciennes écuries ne seraient pas du XVIIIe siècle, ou si elles le sont, elles auraient complètement brûlé dans l’incendie qui a touché le palais ducal en 1871.
Il a été présenté à la Commission nationale des monuments historiques le 23 février 2015. Plutôt que de le repousser en bloc et de demander de revoir leur copie, celle-ci a préféré l’atermoiement, conditionnant son accord à un rapport demandé à l’INRAP (Institut nationale de recherches archéologiques préventives), portant aussi bien sur la cour et les vestiges qu’elle contient que sur l’aile devant être détruite.
Le rapport à été remis depuis déjà plusieurs semaines, et nous avons demandé, au nom de la transparence qui s’impose dans ce genre de dossier (d’autant qu’il s’agit d’un document public), à pouvoir le consulter. Cela nous a été refusé. On se contente de nous remercier « de l’intérêt que [nous] port[ons à ce] projet » et qu’on communiquera « dans un cadre global ». En gros : « circulez, il n’y a rien à voir, on vous dira quelle décision nous avons prise ».
Plus grave : il semble que la Commission nationale des monuments historiques ne sera pas consultée à nouveau comme il serait normal, et que l’inspecteur des monuments historiques, François Goven, s’apprête à donner son accord au projet. Ni celui-ci, ni la direction des Patrimoines n’ayant - comme c’est désormais l’habitude de cette administration - daigné nous répondre, nous en concluons que nos informations sont exactes.
On lit parfois aussi que le mur serait intégré dans le bâtiment de verre, ce qui est ridicule : d’une part car on détruirait tout de même les anciennes écuries, d’autre part car l’avantage supposé (et que nous contestons) de la nouvelle construction qui « met[trait] en relations les deux jardins » est encore moins crédible.


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12. Attribué à Charles-Louis de Montluisant (1717-1780)
Projet d’élévation de l’écurie du palais Ducal
Plume, encre brune
Nancy, archives départementales
Photo : D. R. (domaine public)
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13. Charles-Louis de Montluisant (1717-1780)
Anciennes écuries du XVIII siècle
On voit que le bâtiment est le même que celui de l’élévation
projetée (à l’exception du nombre de fenêtres mansardées
et du linteau cintré de la porte
Ce bâtiment doit être détruit et remplacé par l’aile en verre
Photo : Didier Rykner

Les résultats du rapport de l’INRAP, dont nous avons tout de même pu prendre connaissance dans ses grandes lignes, confirme entièrement ce que nous avons écrit plus haut : le mur est bien celui du XVIIIe siècle, le bâtiment de droite est bien l’ancienne écurie du XVIIIe siècle. Mieux encore, sa charpente est celle d’origine, la dendochronologie ayant révélé que les abattages des arbres ont eu lieu en 1737. Quant à sa façade sur cour, si une photographie du début du siècle montre qu’elle avait été lourdement remaniée, une restauration datant des années 30 lui a rendu l’ordonnancement qu’elle avait au XVIIIe siècle, comme le prouve la comparaison avec une gravure de l’époque6 (ill. 12 et 13).

L’alternative est donc simple : soit le projet va jusqu’au bout et pour agrandir un musée on détruit une aile du XVIIIe siècle classée et on défigure par une aile contemporaine médiocre un des plus beaux lieux de Nancy, soit on revoit entièrement ce projet absurde, on conserve l’intégralité des bâtiments tout en utilisant le palais du Gouvernement pour agrandir le musée. Cela coûterait moins cher, d’autant que le financement (40 millions pour la première phase, 100 millions pour l’ensemble) n’est pas encore trouvé. Il est temps de vraiment donner à la pétition lancée par le collectif Emmanuel Héré et qui s’adresse au maire de Nancy la publicité et le succès qu’elle mérite. Le vandalisme qui menace le Musée Lorrain est tout simplement intolérable.


Didier Rykner, dimanche 20 mars 2016


Notes

1En réalité, la disposition de l’ensemble que l’on va décrire se trouve sur un axe légèrement décalé, le nord dont nous parlons étant plutôt légèrement nord-ouest.

2En raison du décalage de l’axe dont nous parlions dans la note précédente, on est en réalité entre est et nord-est.

3Nous ne précision plus par la suite qu’en raison du décalage de l’axe, le sud correspond un peu au sud-est, l’est est un peu nord-est, le nord est un peu nord-ouest et l’ouest est un peu sud-ouest, il suffit de se référer au plan et à la vue aérienne (ill. 1 et 2) pour comprendre.

4Ces propos et ceux qui suivent sont tirés d’une vidéo mise en ligne sur Youtube.

5On sait que la prétention à la transparence des architectures en verre n’est jamais vraie.

6La principale différence est le percement de quatre mansardes supplémentaires.





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