Le « désherbage » en question


L’article consacré à la Bibliothèque historique de la Ville de Paris qui a envoyé à la poubelle au moins deux bennes d’ouvrages et de revue à l’état neuf fait couler beaucoup d’encre. Nous avons reçu de nombreuses réactions allant toutes dans le même sens, c’est-à-dire se scandalisant de ce procédé (vous pouvez en lire des extraits ici), à l’exception d’une, envoyée par Juliette Jestaz, conservatrice des imprimés et des manuscrits à l’Ecole nationale supérieure des beaux-arts à Paris, que nous publions in extenso ici (ainsi que quelques éléments de réponse).
En essayant de calmer le jeu, nous souhaiterions organiser un véritable débat sur la manière dont doivent être gérées les bibliothèques spécialisées réservées aux chercheurs.

En effet, Juliette Jestaz regrette en préambule que nous ayons : « cru bon d’agiter la communauté des historiens de l’art pour un point technique, qui ne les intéresse pas, et ne relève absolument pas de la défense du patrimoine (des bibliothèques ou d’autres organes). »
Il est regrettable de penser que la manière dont sont gérées les collections d’une bibliothèque d’histoire et d’histoire de l’art ne concerne pas les chercheurs eux-mêmes, c’est-à-dire les utilisateurs de la bibliothèque. Au contraire, il nous semble parfaitement légitime, et même nécessaire, que les bibliothécaires comprennent que leur métier doit se faire au service des lecteurs et donc dans le cas précis des historiens et historiens de l’art.
Justifier ce qui s’est passé à la BHVP en affirmant qu’il s’agit d’une opération normale, conforme aux pratiques de la profession appelle au moins deux remarques. D’abord que tous les conservateurs de bibliothèques ne pensent pas la même chose, notamment ceux que nous avons contactés lors de la préparation de l’article. L’une d’elle s’est même déclarée scandalisée. Les règles du désherbage et de la mise au pilon à la Ville de Paris, dont des extraits nous ont été envoyés par Jean-Claude Utard, précise d’ailleurs que :

« le pilon consiste à éliminer des documents abîmés et obsolètes et à les remplacer par des titres en bon état ou plus actuels. Il ne peut s’appliquer, concernant une bibliothèque spécialisée, que sur des titres n’appartenant pas au cœur des collections mais destinés à fournir un appoint à des usagers et à un usage purement ponctuel (un annuaire par exemple). Il peut éventuellement s’appliquer à un titre commun, possédé en multiples exemplaires (une collection des journaux officiels). »

Il est clair que les ouvrages jetés par la BHVP ne correspondaient aucunement à ce critère. Quant au désherbage en tant que tel (c’est à dire sans détruire les ouvrages), il est précisé qu’il :

« consiste à retirer de la collection d’une bibliothèque les ouvrages qui ne sont plus consultés par le public de cet établissement parce qu’ils ne correspondant pas aux attentes actuelles de ce public et /ou parce qu’ils ne sont pas centrés sur les véritables spécialités de ces établissements mais, parce que ces titres gardent un intérêt intellectuel ou historique, à les adresser à une autre bibliothèque, soit à la réserve centrale des bibliothèques parisiennes où ils sont conservés et demeurent, sur demande, disponibles pour l’ensemble du public parisien, soit à une autre bibliothèque parisienne spécialisée. Ces transferts de fonds entre bibliothèques dépendant de la Ville de Paris, définis dans le cadre de la politique documentaire mise en place entre ces bibliothèques, restant à l’intérieur du cadre de la Ville de Paris, ne nécessitent pas de cadre juridique particulier. »

Si l’on admet que ces revues n’avaient pas leur place à la BHVP (ce qui est éminemment discutable), elles ne devaient en tout état de cause pas être jetées.

La seconde remarque est celle-ci : si ces pratiques sont considérées comme normales, au sein des bibliothèques et si, comme l’affirme Juliette Jestaz : « Toute la profession pourrait être alignée sur le pilori où vous clouez aujourd’hui Mme Toulet », nous pensons qu’il est urgent que les bibliothécaires ET les chercheurs se réunissent rapidement pour réfléchir ensemble, car cela les concerne TOUS. Nous invitons par ailleurs les conservateurs de bibliothèque et les chercheurs à nous envoyer leurs contributions à ce sujet que nous publierons dans cette rubrique Débats.

Pour résumer, cette affaire pose en réalité deux questions distinctes : la Bibliothèque historique de la Ville de Paris doit-elle conserver et proposer au public les revues dont elle a décidé de se séparer ? A notre avis oui, définitivement, mais le débat peut avoir lieu.
La seconde (à partir du moment où il serait répondu négativement à la première) : est-il légitime d’envoyer à la benne des ouvrages en bon état qui pourraient soit être cédés à d’autres bibliothèques (la meilleure solution), soit être donnés à qui veut venir les chercher, soit encore même être vendus au bénéfice d’autres acquisitions ? On ne comprend pas comment certains pourraient répondre par l’affirmative.

P. S. Il sera nécessaire ultérieurement de faire un point sur le scandale dans le scandale que constitue la gestion erratique et ubuesque de certains ouvrages publiés par la Ville de Paris. Signalons simplement que le Comité des Travaux historiques de la Ville de Paris, dans une collection consacrée aux graveurs du XVIIe siècle, a déjà publié trois volumes. L’un consacré à François de Poilly, un second à Gilles Rousselet (nous en avions parlé ici-même) et enfin en 2008 le catalogue raisonné de l’œuvre d’Abraham Bosse, par José Lothe. Ce dernier livre est toujours à Abbeville chez l’éditeur et n’a JAMAIS été diffusé !

Voir aussi la contribution de Séverine Lepape au débat.


Didier Rykner, vendredi 19 juin 2009





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