A proximité immédiate du parc national du Marquenterre, ce petit port de pêche, seule station balnéaire du Nord exposée au Midi, a accueilli Jules Verne, Colette, Toulouse-Lautrec, et bien d’autres. Il se caractérise par un tissu de constructions de briques pour l’essentiel, petites maisons de pêcheurs en rez-de-chaussée et villas balnéaires de deux étages au plus (ill. 1). La Grand rue, qui mène du port au quartier des bains, rassemble l’essentiel des commerces installés dans des maisons d’un étage. L’église présente un beau clocher de pierre du quinzième siècle conservé lors de la reconstruction sous le Second Empire (ill. 2), dont l’intérieur est un petit conservatoire de la piété du XIXe siècle avec ses vitraux, ses saints de plâtre et ses magnifiques ex-votos de bateaux. L’architecture balnéaire déploie un répertoire pittoresque de briques vernissées, de lambrequins de bois, et de toitures ardoisées, tout un patrimoine maintenant étudié et reconnu2.
Or, en 2009, le Maire du Crotoy a délivré un permis de construire, au milieu de la Grand rue, sur la parcelle de l’ancienne Poste (ill. 3), pour un bâtiment de cinq niveaux contenant la nouvelle Poste et onze logements sociaux (ill. 4 et 5).
Le projet est en rupture manifeste avec le gabarit de la rue : les maisons mitoyennes sont en rez-de-chaussée d’un côté, à R +1 (comme toutes les maisons de la Grand rue) de l’autre. De plus, comme la nouvelle poste passe de 10 mètres à 16 mètres de hauteur, l’immeuble projeté viendrait installer ses hautes toitures (ill. 6) largement au dessus de celle de l’agglomération (ill. 7), rivalisant de façon grotesque avec le clocher roman et les deux tourelles néogothiques de la belle villa de la rue Pierre Guerlain (l’homme qui lança la station). Si ce projet n’était pas abandonné, la silhouette du port vu depuis les écluses du « bassin de chasse », que Seurat a immortalisé dans un tableau conservé au Detroit Institute of Arts, serait gravement altérée pour la première fois.
Mais il y a pire si l’on peut dire. Comme la commune du Crotoy a été classée comme site remarquable par décret du 18/9/19983 , l’Architecte des bâtiments de France devait être consulté. Or, à la veille de sa mutation pour une autre région, l’ABF alors en charge, avec un manque évident de jugement, a émis un avis favorable.
Un recours juridique a été engagé pour « erreur manifeste de jugement ». En première instance le tribunal administratif d’Amiens a prononcé en février 2012 une annulation seulement partielle du permis de construire, pour manque de parkings. Un appel a été immédiatement introduit devant le tribunal de Douai. Mais de son côté le Maire du Crotoy, qui soutient le projet pour d’obscures raisons, a donné en juillet 2012 un permis modificatif, mettant à disposition de l’immeuble des places de parking appartenant à l’espace public. Un second recours a été engagé contre cette cession gratuite d’un bien public pour des intérêts privés. On est dans l’attente des jugements.
Voilà un nouveau cas exemplaire d’atteinte au patrimoine, qui peut triompher si les garde-fous prévus par la loi se révèlent défaillants : un maire, entrepreneur des BTP, béotien, aveugle aux intérêts à long terme de sa commune et un Architecte des Bâtiments de France qui, sans doute dans la précipitation d’une mutation proche, manque de l’élémentaire jugement, et voilà une petite station qui vit d’un tourisme maintenant international, sous le charme d’une authenticité de plus en plus rare, qui perd le verrou d’un gabarit historique au cœur de son agglomération.
Quand on passe les bornes, il n’y a plus de limites, comme disait Alphonse Allais. Dans cette affaire, c’est le cœur du Crotoy qui est touché, mais tout le pourtour de la baie est menacé, comme le signalait une récente pétition sur internet.







