« On n’y peut rien ! » Quelques (mauvaises) nouvelles d’Italie


1. Bataille d’Anghiari : suite et fin (provisoire ?)

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1. Giorgio Vasari (1511-1574)
Bataille de Scannagallo
Florence, Palazzo Vecchio
Salle des Cinq-Cents
Photo : Wikimedia Commons

Les lecteurs qui ont suivi l’affaire de la Bataille d’Anghiari dans La Tribune de l’Art du 12 juin 2012 seront sans doute fort curieux d’en connaître l’épilogue. Les recherches de la fresque perdue de Léonard, ont cessé brusquement en septembre1). Elles n’ont conduit à rien, comme c’était prévu. Cette déconfiture met-elle un point final au mauvais feuilleton de Palazzo Vecchio ? Rien n’est moins sûr. Mais poursuivons ensemble le récit là où nous l’avions laissé en juin dernier.

On se souvient que la polémique faisait rage entre les partisans d’une chasse à la Bataille d’Anghiari, au prix de détacher tout ou partie de la fresque de Vasari dans le Salon des Cinq-Cents, et les défenseurs d’une conception plus respectueuse du patrimoine florentin. Les premiers, rangés derrière Maurizio Seracini, étaient convaincus d’avoir la science et la technique de leur côté. A les entendre, il s’agissait rien moins que de résoudre « la plus grande énigme de l’histoire de l’art » (dixit Matteo Renzi, le maire de Florence) contre une élite, manifestement obscurantiste et réactionnaire, lâchement opposée aux perforations allègrement pratiquées dans la Bataille de Scannagallo de Vasari. Les seconds n’avaient pas trop de mal à démontrer que la prétendue rigueur méthodologique étalée à coup de conférences de presse devant des journalistes affamés de scoop, cachait une campagne de marketing touristique et de propagande politique à la limite de l’imposture2. Les subsides du National Geographic, avide de publicité, ont permis à l’opération de durer quelques mois. Entre les deux camps, évoluant dans une zone indécise, les institutions concernées comme la Surintendance des biens culturels de Florence, l’Opificio delle Pietre Dure3 et le Ministère de la Culture, se sont renvoyé la balle, faute de preuves décisives. En effet, les échantillons prélevés par l’ingénieur Seracini (et analysés dans son propre laboratoire), n’ont jamais subi de contre-analyse officielle. Pire, malgré les assertions répétées de Seracini, le seul à y avoir vu des traces de pigments compatibles avec la Joconde [!], les prélèvements n’ont jamais fait l’objet d’un rapport scientifique écrit, du moins ce dernier n’a-t-il jamais été communiqué à ce jour (je l’avais demandé en vain et aucun des spécialistes que j’avais consultés n’en a eu connaissance). Devant l’impasse et soucieux de ne pas gâcher une promotion personnelle menée sur le thème, kitsch en diable, du Stil Novo de Dante à Twitter, Matteo Renzi expédia une lettre fracassante mais calculée à Ornaghi, le Ministre de la Culture du gouvernement Monti. Dans cette missive au ton indigné, la responsabilité du fiasco (pourtant annoncé par tous les observateurs sérieux) était entièrement imputée au Ministère et à travers lui au gouvernement italien, incapable, selon Renzi, de saisir l’enjeu culturel de la Bataille d’Anghiari. Le long texte de la lettre dont je donne la traduction française partielle ci-après, est un morceau d’anthologie de fausse franchise, comme savent la pratiquer nos hommes politiques. Il est bien possible que son but inavoué soit de trouver une solution politiquement honorable à un potentiel désastre médiatique. Mais il s’y exprime surtout une vision de la culture assez répandue, alarmante par sa rusticité, sa carence de jugement esthétique et de sensibilité patrimoniale, dont on aimerait être sûr qu’elle n’est pas propre à tous les gouvernants actuels, généralement incultes. Hélas, son impudeur candide nous assure, au contraire, qu’elle s’affiche d’autant plus franchement qu’elle se sait partagée. C’est pourquoi sa lecture fait partie des mithridatisations nécessaires à l’homme cultivé, qui n’est jamais assez informé de la barbarisation des esprits :

« Monsieur le Ministre, professeur Ornaghi,

Je vous écris pour vous informer des décisions de la Ville de Florence concernant la recherche de la Bataille d’Anghiari, après que vos services nous ont communiqué les déterminations qui empêchent à l’équipe de l’ingénieur Maurizio Seracini, directeur scientifique de la recherche, de procéder à la seconde phase de l’enquête, comme nous l’avions pourtant demandé.

Je résume les faits. Depuis près de cinq siècles la communauté florentine discute (et se dispute, nous sommes à Florence) sur la possibilité que le chef-d’œuvre de Léonard de Vinci soit caché dans le Salon des Cinq-Cents derrière une fresque de Vasari. Au cours des années, plusieurs groupes de recherches ont procédé à des enquêtes dans cette direction. Et même, il y a un peu plus de trente ans, des techniciens du Ministère, avec l’autorisation des Surintendances, ont procédé, en vain, au détachement (strappo) de plusieurs mètres carrés d’une autre fresque de Vasari sur le mur ouest. La fresque a ensuite été remise en place, à défaut de résultats appréciables.

Les recherches de l’ingénieur Seracini, soutenues par la Ville de Florence, l’Université de Californie San Diego et financées par plusieurs privés coordonnés dernièrement par le National Geographic, ont produit des résultats irréfutables. Le premier et le plus évident d’entre eux est que les théories émanant des services du Ministère, qui aboutirent au décollement de la fresque de Vasari sur le mur ouest, étaient totalement erronées, puisque Léonard avait réalisé son œuvre sur le mur opposé avant l’intervention architecturale du même Vasari.

En particulier, durant les enquêtes poursuivies entre novembre et décembre 2011, Seracini et son équipe - sous le contrôle direct du Ministère, avec les autorisations de la Ville et de la Surintendance et grâce à l’Opificio delle Pietre Dure - ont pu extraire des matériaux d’un interstice sous la Bataille de Scannagallo de Vasari : notre émotion a été grande quand nous avons trouvé des traces de substance colorée qui nous apportent finalement la certitude qu’une peinture est cachée sous l’œuvre de Vasari. Et la sonde, d’à peine quatre millimètres, qui a été introduite dans le mur montre de manière évidente la trace de coups de pinceau, comme en témoignent les images filmées déjà visionnées par vos services. Nous avons donc la certitude que sous le Vasari se trouve une œuvre picturale : ce n’est plus une hypothèse mais un fait. C’est un résultat historique, une pierre blanche dans cette recherche.

Grâce aux enquêtes menées avec le soutien économique du National Geographic, sans aucun frais pour la communauté, nous avons donc établi qu’il y a des traces de peinture sous la Bataille de Scannagallo. Cette hypothèse n’était pas confirmée jusqu’aux recherches de l’hiver dernier et elle était même totalement exclue par certains professionnels autorisés qui se sont opposés à la recherche en soutenant que nous nous trompions de paroi. Donc, ce n’était pas nous qui nous trompions. Et les techniques utilisées n’étaient pas non plus mauvaises, puisque malgré la dénonciation empressée de certaines associations et de certains comités à la justice, la Procure de la République a jugé devoir classer les accusations qui nous étaient adressées d’avoir « perforé » la peinture de Vasari.

En mars dernier j’ai demandé, en privé comme publiquement, l’autorisation à procéder à la deuxième phase des recherches. Nous avons finalement tiré au clair un fait irréfutable : sous le Vasari existe une œuvre picturale et les sources disent concordément que si personne n’a rien peint avant cela, seul Léonard a travaillé là durant la brève période du gouvernement de la République de Florence. Nous n’en doutons plus, nous savons qu’il y a quelque chose là-dessous. Il s’agit, raisonnablement, de la Bataille d’Anghiari. Mais dans quel état se trouve-t-elle ? Il n’en reste que des pans détruits et des fragments ou bien Vasari a-t-il voulu la protéger par un interstice pour la transmettre à la postérité, comme il l’avait déjà fait avec une fresque de Masaccio ? C’est le deuxième défi de cette recherche.

La réponse n’est pas difficile. Seracini a identifié certaines zones de la fresque de Vasari restaurées au XIXe siècle, plus proches de la zone où il pense que l’œuvre peut se trouver (à distance de quelques mètres des perforations autorisées par l’Opificio) et il a proposé de les détacher pour vérifier au moyen d’une microsonde dans quelle condition se trouve la Bataille d’Anghiari. Donc sans toucher le Vasari original, nous sommes en mesure de comprendre si le chef-d’œuvre de Léonard est encore dans des conditions acceptables ou non.

Nous ne demandons pas la Lune, ni des opérations complexes de détachement de la fresque, d’ailleurs déjà réalisées autrefois par des techniciens de votre Ministère. Nous nous limitons à demander d’ôter quelques centimètres de la restauration du XIXe siècle pour nous assurer de l’état de l’oeuvre de Léonard. Le retrait et la récupération d’éléments de restauration du XIXe siècle ont déjà eu lieu dans plus d’une circonstance et sur quantité d’autres œuvres d’art. La requête qui est la nôtre est simple et nous ne nous sommes pas aventurés dans des opérations hasardeuses et périlleuses. Après quelque mois d’attente, la réponse tombée de vos services ressemble à une sentence de Ponce Pilate : en fait, vos services autorisent ce qui était déjà autorisé avant la recherche des mois de novembre et décembre, c’est-à-dire les sept trous (dont le dernier ne fut pas pratiqué car trop loin de la zone à explorer), sans tenir compte de ce que demandait l’équipe de Seracini.

Cher Ministre, la ville de Florence n’acceptera jamais qu’une recherche scientifique rigoureuse, fondamentale pour notre histoire, puisse se transformer en un feuilleton de second ordre. Votre ministère, s’il le veut, a les instruments pour clore cette affaire en nous permettant de comprendre dans quel état se trouve la Bataille d’Anghiari localisée par l’équipe de Seracini et dont les premières traces ont déjà été prélevées et offertes à l’attention des analyses de laboratoire. La microsonde n’est pas en mesure de prélever plus de matériau à travers les trous pratiqués par l’Opificio ; je rappelle par ailleurs que nous sommes loin de la zone initialement indiquée.

Jamais autant que dans cette affaire vouloir c’est pouvoir. Mais si vous et vos collaborateurs préférez perdre du temps en gardant le silence, mon Administration ne s’amusera pas à renvoyer l’échéance pour jouir d’un peu de visibilité internationale. Nous, nous sommes sérieux et nous savons faire la distinction entre des recherches scientifiques sérieuses et des spots publicitaires. J’ai écrit au National Geographic - qui finance l’intervention et qui accorde à la Ville de Florence une contribution de 250.000 dollars, car l’administration locale a démontré que certaines opérations peuvent se faire non seulement gratuitement pour le contribuable, mais aussi avec un retour économique - pour faire savoir comment la faiblesse et le discours dilatoire des services du Ministère empêchent dans les faits d’obtenir les réponses que nous cherchons. J’ai donc invité l’institut privé qui soutient la recherche à suspendre les travaux, tant que nous n’aurons pas une autorisation claire de votre part, ou plus probablement de votre successeur.

Par correction j’ai le devoir de vous dire que la Ville va publier la recherche de Seracini afin de la proposer à l’attention des experts et des média du monde entier. Après l’imminente période électorale, centrale et locale, nous reproposerons au nouveau Gouvernement d’intervenir sur la Bataille d’Anghiari. Je suis le premier à vouloir que l’enquête sur Anghiari soit cantonné à un débat scientifique et non pas électoral. Je suis amer car je pense qu’il ne fallait pas un grand courage mais du simple bon sens pour autoriser à détacher les fragments comme le demande Seracini. Mais Florence a attendu presque cinq cents ans : à présent que nous avons la certitude qu’il existe au moins des traces de la Bataille d’Anghiari, cela ne change pas notre vie d’attendre un an de plus [...]

Nous pouvons être accusés de beaucoup de choses, mais pas de négligence envers la culture. La recherche de la Bataille d’Anghiari repose pour nous sur une logique d’investissement dans la culture comme défi identitaire de notre Ville. Ce n’est pas un spot électoral, mais une gigantesque opportunité pour notre histoire et pour notre futur. Si le Ministre craint aujourd’hui d’autoriser ce qu’on autorise constamment dans le monde lors d’une restauration, nous attendrons que le Gouvernement change. Nous attendrons encore quelque mois, mais nous porterons cette recherche à terme. Pour nous et pour nos fils.

Cordialement4 ».

Plusieurs passages éclatants, qui demandent à être décryptés et confrontés à la grise réalité, on été soulignés, que je rangerai sous trois thèmes introduits par Renzi lui-même : A) la recherche de la Bataille d’Anghiari est un succès ; B) elle est scientifique et non médiatique ; C) elle n’a aucun enjeu publicitaire ni politique.

Reprenons-les dans l’ordre. A) Dans sa péroraison effrontée des succès de Seracini, Renzi formule des propositions qu’il affirme correspondre à des faits : d’abord et contrairement à ses lointains prédécesseurs qui se concentraient sur le mur ouest, Seracini serait arrivé, grâce à sa méthode et à sa démarche scientifiques, à localiser le Léonard sous le mur est. Preuve en est que Seracini et Renzi ont raison, c’est que les chercheurs précédents, guère mieux identifiés pour l’instant, se sont trompés du tout au tout. Ainsi présentée, en effet, la question est réglée. Mais, demandons-nous, ces chercheurs malheureux étaient-ils des professeurs Tournesol égarés vers l’ouest par un mauvais pendule ? La réponse nous la connaissons bien, puisque je l’ai déjà donnée en note dans ma précédente chronique. L’instigateur de la première recherche n’était guère un « technicien du Ministère », c’était Seracini en personne, comme on peut le voir, jeune homme, sur une photo prise à l’époque devant le mur ouest du Salon des Cinq-Cents5. Ce tragique oubli du maire de Florence porte un sérieux démenti à l’infaillibilité de son compère ingénieur, mais aussi à la sincérité de son propre plaidoyer. Et si sa sincérité s’avérait intacte, c’est alors sa méconnaissance du dossier qui éclaterait au grand jour. En déclarant certifier le succès de Seracini en 2012 par l’erreur d’un autre, Renzi ignore-t-il vraiment que cet autre est, encore et toujours, Seracini en 1976 ? Or, puisque l’homme s’est déjà trompé une fois, pourquoi pas deux ? Je dois épargner au lecteur, et c’est dommage, l’analyse des déductions qui portaient Seracini à affirmer en 1976 que la Bataille d’Anghiari se trouvait certainement sous la couche picturale du mur ouest, mais je ne peux taire que ces anciens raisonnements, fondés sur des analyses thermiques et des analogies avec la Dernière Cène, affichaient le même aplomb que les nouveaux raisonnements de 2012, toutefois appliqués à l’endroit opposé. Si, pour reprendre les mots du maire de Florence, « les recherches de l’ingénieur Seracini, soutenues par la Ville de Florence [...] (ont produit des résultats irréfutables. Le premier et le plus évident d’entre eux est que les théories émanant des services du Ministère, qui aboutirent au décollement de la fresque de Vasari sur le mur ouest, étaient totalement erronées », force est de craindre le pire pour la suite, puisque les théories ici dénoncées furent bien celles de l’ingénieur en question.

Mais une autre preuve de même taille, et de même qualité, nous est administrée ensuite : les échantillons prélevés. Renzi réclame, malgré tout, pour ces échantillons douteux le statut de l’infaillibilité scientifique. Leur analyse aurait révélé des traces de couleur comparable à la Joconde, preuve, elle aussi « irréfutable », que la Bataille d’Anghiari, comme dit le maire, « est bien là-dessous ». Quelques remarques. On sait que jamais aucun échantillon ni aucune analyse n’ont fait officiellement l’objet d’une remise en bonne et due forme à l’Opificio delle Pietre Dure. Donc, pas de contre-expertise non plus. Après quoi les partisans de la Bataille d’Anghiari pourront bien dire que tous les résultats ont déjà été communiqués à la presse et à la télévision, ils ne feront que prouver, pour la ennième fois, leur méconnaissance navrante des protocoles scientifiques. C’est apparemment aussi le cas du maire de Florence, qui prétend obtenir une autorisation au seul vu d’images et non d’analyses chimiques et comparatives véritables. Sauf à croire, bien sûr, sans preuve dirimante et malgré la contradiction de restaurateurs chevronnés comme Cinzia Pasquali, que les pigments soit-disant analysés sont ceux de la Joconde... Au fond, le maire de Florence demande aux experts un acte de foi. Ultime considération de bon sens : Renzi et Seracini se plaignent de n’avoir pas été autorisés à sonder la zone cruciale où se cache, selon eux, le Léonard. Auquel cas comment des micro échantillons prélevés à plusieurs mètres de là, donc « loin de la zone initialement indiquée », offriraient-ils la moindre certitude valable ? Car de deux choses l’une, soit les trous pratiqués le furent trop loin de la Bataille d’Anghiari, en ce cas les prélèvements sont nuls, soit des « traces de la Bataille d’Anghiari ont été prélevées », en ce cas, Seracini ne peut arguer que la bonne zone de sondage se trouvait ailleurs. Le maire de Florence soutient indifféremment les deux propositions au mépris du principe de contradiction. On doit toutefois remercier Renzi d’avoir oublié dans sa missive l’indice éculé, source de fourvoiements, de la fameuse devise « Cerca Trova » (Cherche Trouve) qui campe sur un oriflamme vert de la Bataille de Scannagallo. Bien loin d’inviter les détectives du futur à traquer un Léonard caché, elle visait ces florentins exilés et alliés des Siennois contre Florence qui, cherchant une fallacieuse liberté, ne trouvèrent en 1554 que la défaite6.

Nous en venons au point B). Malgré sa conviction d’avoir la science de son côté, Renzi confond à tout moment science et média. Il accuse le Ministère de transformer en feuilleton une recherche qui a été, comme l’on dit maintenant, formatée sur son initiative comme un feuilleton américain, une detective story infidèle à l’histoire de l’art. Si la revendication d’être du côté des « gens sérieux » avait quelque poids, et si le reniement des spots publicitaires avait quelque crédibilité, il serait utile d’expliquer pourquoi des bandes-annonces rocambolesques du National Geographic ont circulé sur la Bataille d’Anghiari ; pourquoi la mairie de Florence a impunément cultivé le « marketing » de Léonard ; pourquoi enfin le manifeste politique de Renzi, Stil Novo, la rivoluzione delle bellezza da Dante a Twitter, chevauche le travers fondamental des média populaires, qui est d’être anticulturel et antiscientifique7. La même question se pose pour Seracini, dont le titre de gloire pleinement assumé est d’être le seul spécialiste jamais cité dans le Da Vinci Code et qui n’hésite pas, sur la lancée de l’Affaire de la Bataille d’Anghiari, à vendre à une agence de tourisme ses services de « world’s leading art sleuth », de plus grand détective d’art du monde, au modeste tarif initial de 900 €8. Encore une detective story. En résumé, on est curieux de savoir pourquoi, où et quand « la ville va publier la recherche de Seracini afin de la proposer à l’attention des experts et des média du monde entier ». On pensait que les experts et les gens sérieux, comme la lettre l’explique, avaient déjà toutes les preuves en main.

Enfin le point C). Non seulement, dit la lettre, la Bataille d’Anghiari ne serait pas un spot, mais elle ne serait pas le moins du monde un spot électoral. Quand il répète que la Bataille d’Anghiari n’a jamais représenté à ses yeux aucun enjeu politique, il faut croire le maire de Florence sur parole mais ne pas commettre (comme moi) la malice de vérifier sur son site électoral la modestie avec laquelle il s’enorgueillit d’avoir trouvé en Amérique les fonds pour promouvoir et valoriser la recherche... de la Bataille d’Anghiari !

La somme de tous ces « faits » démentis, de toutes ces « preuves irréfutables » démasquées, de tout ce « sérieux » et de toute cette « science » illusoires est assez accablante pour quiconque aime profondément l’art et la culture de Florence. Avec ces tristes pensées en tête et par un hasard pervers, j’ai rencontré récemment Matteo Renzi sur la Piazza della Signoria. Aussitôt ai-je décidé de l’interroger à brûle-pourpoint sur son bilan culturel. Avec l’affabilité bien connue qui fait son succès auprès des foules, le premier citoyen de Florence nous a répondu aimablement et vanté en particulier l’action de son administration en faveur des livres. Il est vrai qu’une bibliothèque ultramoderne, celle des Oblates, est désormais à la disposition des florentins et qu’elle pratique des horaires presque américains. Mais ce projet remonte à l’administration de Dominici, le maire précédent qui définissait, et c’est tout dire, la nouvelle bibliothèque comme un « lieu de lecture pour non-lecteurs ». Autant parler d’une médiathèque et non d’un lieu d’étude. Souvent, la nuance s’efface aussi dans l’esprit de nos bibliothécaires... Impossible de ne pas lui objecter la fermeture récente et dramatique de deux des plus importantes librairies de Florence, la Edison et surtout la Marzocco-Martelli (sans espérance de réouverture à cent-pour-cent, puisque les normes communales de Florence ne prévoient qu’une réouverture partielle des commerces et activités dites historiques en centre ville). Et je ne pouvais taire, hélas non plus, l’état de délabrement de la Bibliothèque Nationale Centrale, le long de l’Arno, l’abandon qui entoure la grande chapelle inachevée de Brunelleschi, via degli Alfani, et l’abjection de l’université limitrophe. Mais comment briser l’armure d’autosatisfaction politique de ce maire si semblable à tant d’autres et peut-être sincère dans sa conception anticulturelle de la culture ? En lui déclarant, la main sur le cœur, que « vue de l’étranger, la situation culturelle de Florence est désastreuse » ? C’est ce que j’ai fait. Réponse immédiate : « Je respecte votre opinion, mais on n’y peut rien9 ».

Une angoisse pour finir : si le gouvernement de l’Italie devait échoir bientôt à un homme sérieux de ce genre unique, qui juge ordinaire le « strappo » d’une restauration du XIXe siècle, et anodine la perforation d’un mur du XVIe siècle, pour qui science et média, recherche et marketing sont notions interchangeables, il faudrait bien encore trembler pour Vasari.
Et une conclusion désolée : je terminais notre précédente chronique en accusant l’administration florentine d’avoir gaspillé les fonds du National Geographic pour rien, alors que le patrimoine de Florence se délabre. J’ignorais à quel point j’avais raison. La morale de cette affaire a déjà fait le tour des milieux autorisés : pour environ 100.000 € il eût été possible de restaurer toute la Bataille de Scannagallo. L’imposture de la Bataille d’Anghiari aura coûté deux fois plus et la fresque de Vasari en sort un peu plus abimée.

2. Une Taupe sous Florence.

La mairie de Florence n’a pas seule la responsabilité de gérer et de préserver, en principe, le patrimoine florentin. La Région Toscane est une autre autorité politique et administrative compétente. Son emprise s’étend, par exemple, aux splendides villas médicéennes du Quattrocento, dont la fameuse Villa de Careggi, portant l’empreinte de Michelozzo, que le mythe de l’académie platonicienne de Ficin auréole de gloire, mais qui reste toujours fermée au public en attendant d’être restaurée (la responsable de la Région ne nous a pas encore répondu à ce sujet). Nous savons déjà quelle conception de la culture guide la mairie de Florence. Quel idéal culturel guide la Région ? Il suffit d’aller sur son site pour le comprendre : « La culture est à la Toscane ce que les puits de pétrole sont aux émirats10 ». Merveilleuse surimpression visuelle des torches pétrolières d’Abu Dhabi, des tours de Sienne et de San Gimignano ! Sublime synthèse des beaux-arts comme pompes à hydrocarbures ! Tout ce que le concept corrupteur d’une économie de la culture11 a charrié en Europe de purulence mercantile, éclate dans le furoncle bien mûr de cette définition. En vérité, si la Région n’a pas écrit que la culture est à la Toscane ce que les fromages sont à la France ou ce que les petites femmes sont à Paris, c’est qu’il y a des choses plus réelles derrière l’identification des collines florentines avec les dunes arabes : l’exploitation des sols et l’usage des sols.

Il n’y a pas si longtemps, le despotique président de la Région Toscane, Enrico Rossi, communiquait à la presse deux délibérations importantes approuvées par son Conseil Régional. Elles se prononcent en faveur du Train à Grande Vitesse (« TAV ») qui devrait traverser la Péninsule et passer à l’occasion sous la ville des Médicis. Elles autorisent l’excavation d’un double tunnel de huit kilomètres en ligne brisée sous Florence et la réalisation d’une immense gare souterraine de six étages, la « stazione Foster », destinée à accueillir des trains ultra-rapides comme le TGV. Coût officiel des travaux : environ deux milliards d’euro. Beaucoup plus en réalité. Impact de l’opération : excavation et stockage de trois millions de mètres cube de terre, initialement considérés polluants et dangereux. Mais un décret du gouvernement Monti (le « decreto Clini-Passera ») est passé par là et a opportunément déclassé le statut des déblais. Ces matériaux hier dits spéciaux (car imprégnés de béton, bentonite, polyvinylchlorures (PVC), vetrorésine, mélanges de ciments et d’huiles pour l’excavation mécanique) sont devenus aujourd’hui par enchantement de simples terres ordinaires. La commission européenne Entreprises et industrie ne s’est pas prononcée, on s’en doute bien, contre ledit décret, mais d’autres commissions, dont celle de l’environnement, sont saisies par les associations florentines qui s’opposent à la Région Toscane. Finalement, même cette dernière a dû reconnaître au mois d’avril 201212 que les terres d’excavations n’étaient guère réutilisables, car trop polluées. Cette admission en dit long sur les dangers qui menacent Florence.

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2. Fortezza da Basso
Florence
Photo : Sailko, Wikimedia Commons

Grâce aux associations telles que « Italia Nostra » et « NOTAV di Firenze » et grâce à la valeureuse association « Idra », autofinancée par les florentins, la cartographie précise du tracé nous est connue. Il traverse de part en part le sous-sol de Florence de Rifredi a Campo di Marte en faisant un coude sous la Fortezza da Basso, édifiée par Antonio da Sangallo le jeune à partir de 1532 (ill. 2).

Comme les deux mille autres édifices et habitations à risque recensés, la forteresse de Sangallo, pur chef-d’œuvre d’architecture militaire de la Renaissance, pourrait subir des lésions, à l’instar d’un autre monument célèbre, l’Arco dei Lorena, édifié en 1737 par Jean-Nicolas Jadot, actuellement Piazza della Libertà, à la verticale du double tunnel. Surtout, la Fortezza da Basso abrite le laboratoire de restauration de l’Opificio delle Pietre Dure, où sont déposées des peintures de Giotto, Paolo Uccello, Vasari et d’’autres artistes. Selon Mme Margherita Signorini13,19 restauratrice florentine (le deux sublimes Trionfo di Amore et Trionfo di Castità de Jacopo del Sellaio sont passés entre ses mains) ainsi que responsable nationale d’« Italia Nostra » - que je remercie spécialement pour sa conversation très instructive - les massives injections de ciment prévues lors du forage souterrain pour la consolidation inévitable de la forteresse ébranlée, risquent par la même occasion de boucher les puits de ventilation alimentant le système de climatisation et de purification d’air de l’immense salle qui conserve ces trésors. Citons seulement deux des chefs-d’œuvre qui bénéficièrent des soins attentifs de ce prestigieux « hôpital » de la peinture, comme l’appelle Mme Signorini : la Vierge au chardonneret de Raphaël (douze ans de restauration) et le grand Crucifix de Cimabue (quinze ans de restauration). Il y a peu de temps que l’Adoration des Mages, de Léonard, vient d’entrer à la Fortezza da Basso pour des analyses préliminaires. Plus que probablement la Taupe mécanique passera donc sous le chef-d’oeuvre de Vinci.

La Taupe devrait creuser le sol pendant une dizaine d’années au moins et empoisonner la vie et l’air de milliers de florentins. Ironie du sort, elle s’appelle Mona Lisa ! Seul son nom constitue le tribut payé par la « TAV » au patrimoine de Florence. Tout le reste ne sera que bruit, poussière et destruction. En 2010 les florentins en eurent un avant-goût avec la brutale disparition d’un vaste complexe architectonique du XIXe siècle, les Macelli de Giuseppe Poggi (le créateur de Piazzale Michelangelo), rasés sans autre forme de procès, avec la complicité passive du Conseil communal, pour faire place au chantier de la « TAV ».

3. Brèves de Venise.

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3. La tour que Pierre Cardin
veut faire édifier à côté de Venise
© Pierre Cardin/SPA

Mais les italophiles ont vraiment beaucoup de souci à se faire. Ainsi l’été passé les journaux parisiens ont-ils répercutés une polémique franco-italienne qui, à en juger par de faibles articles dans notre presse nationale14 n’a pas provoqué d’émoi excessif de ce côté-ci des Alpes. Ce n’est pas le cas en Italie, où, le 31 juillet 2012 est parue dans les colonnes de La Repubblica l’invective implacable de Salvatore Settis intitulée Le dernier affront fait à Venise : la Tour signée Cardin. Settis y traite non seulement du délirant « Palais lumière » (ill. 3), cette discrète tour de deux cents-cinquante cinq mètres de haut que le styliste d’origine vénitienne prétend élever à Marghera, mais aussi d’un futur centre commercial surélevé sur le Canal Grande, « megastore » disgracieux conçu par l’architecte Reem Kolhaas pour les Benetton, à deux pas de Rialto, au Fontego dei Tedeschi, et enfin des mastodontes flottants de quarante mille tonnes qui sillonnent quotidiennement la Lagune15. Depuis ce matin brumeux du 12 mai 2004 où un paquebot allemand de deux-cents mètres de long et du nom décidément fatal de Mona Lisa (comme la Taupe de Florence) s’est ensablé à trente mètres de la Riva degli Schiavoni16, aucune mesure sérieuse n’a été prise pour contrer une catastrophe écrite dans le futur de Venise. Mais la prose incisive de Settis (que m’avait envoyée Tomaso Montanari en me priant d’en diffuser le contenu) faisait écho à une belle analyse désenchantée de la politique culturelle et patrimoniale venitienne héritée de Cacciari, dans un document que nous devons à la plume de Pietra Reski : Ach Venedig ! successivement traduit en italien et mis en ligne le 12 juillet 2012 sous le titre Povera Venezia ! C’est à présent l’architecte Paolo Portoghesi qui a pris la relève sur l’Osservatore romano dans un article du 23 novembre (signalé par Michel-Yves Perrin) dénonçant l’horreur de ces attentats esthétiques.

La folie patente des projets Benetton et Cardin ne doit pas inciter à parier naïvement sur la sagesse des édiles vénitiens et sur la probité des affairistes. En voici la preuve : la tour Cardin se trouvant à la verticale des routes aériennes de l’aéroport Marco Polo, on pouvait supputer que l’Enac, la direction aéroportuaire, aurait émis un avis négatif contre ce projet, en raison d’un dépassement non réglementaire d’au moins cent mètres de hauteur. L’exact contraire s’est magiquement produit il y a deux semaines : l’Enac a donné son feu vert17. Si bien que le risque objectif d’un accident aérien n’a pas pu entraver la juteuse affaire de trois milliards d’euros avec laquelle Cardin charme et allèche les vénitiens les plus influents. Quant au sort du Fontego dei Tedeschi, construit en 1508 et racheté par les Benetton, ceux qui connaissent l’histoire récente de Venise doivent redouter quelque luxueux vandalisme. L’injure que les Benetton ont déjà commise dans le délicieux petit Teatro del Ridotto18, transformé en salle à manger ultra chic de l’hôtel Monaco, risque de se répéter sur le Canal Grande L’architecture et l’histoire seront une nouvelle fois violées par le commerce.

Divers maux sévissent partout contre le patrimoine mais il ne portent qu’un nom : rentabilité. L’accoutumance au mercantilisme mafieux baillé pour une « excellence », terme abject et cher aux médiocres, a conduit notre société au cauchemar culturel qu’elle mérite. Voilà ce qu’un petit livre de Paola Somma, Benettown, édité par Corte del Fontego en 201219 analyse avec lucidité dans le cas de Venise. Voilà ce que nous dénonçons nous-même depuis longtemps. Voilà ce qui ferait dire avec un haussement d’épaules au maire Matteo Renzi et à son homologue vénitien Giorgio Orsoni : « On n’y peut rien ! »


Stéphane Toussaint, dimanche 25 novembre 2012


Notes

1Comme le raconte notre collègue Tomaso Montanari dans le Fatto Quotidiano du 19 septembre 2012. Voir l’article intitulé : Renzi non buca più, jeu de mots sur « Renzi ne fait plus de trous » (dans Vasari) et « Renzi ne troue plus l’écran » (médiatique).

2Massimiliano Pieraccini, physicien de l’Université de Florence, a brillamment démontré que certaines « preuves » de la conférence de presse du 12 mars 2012 avaient été falsifiées (cf. notre Affaire de la Bataille d’Anghiari, à la note 11, sur ce site).

3A l’exception remarquable de Cecilia Frosinini qui s’était aussitôt dissociée de l’opération par une lettre bien sentie, à l’origine d’une pétition décisive (cf. l’Affaire de la Bataille d’Anghiari, sur ce site).

4Source : La Nazione. Rappelons les paroles de Montanari à ce propos : « La lettre est un texte clef pour ceux qui veulent comprendre Renzi, le porteur sain le plus incroyable de la politique italienne, au sens où il parle de culture en continuation sans en être le moins du monde affecté ».

5Cf. page 74 du mémoire de 1976 intitulé Development of Non-Destructive Techniques to Search for a Lost Mural By Leonardo da Vinci, co-écrit par Seracini avec H. Travers-Newton Jr, sous forme de tapuscrit (Final Report For Grant N. FC- 6-66619, 1976, Special Studies/Research), National Museum Act, The Smithsonian Institution, Washington, D.C. Ce mémoire est le compte rendu technique de la première « chasse » infructueuse à la Bataille d’Anghiari de Seracini.

6Voir à ce sujet la note sagace de Federico Giannini : La bufala del Cerca trova (Le bobard du Cerca trova) sur le site Finestre sull’arte, conçu et réalisé par de jeunes « laureati » italiens passionnés d’histoire de l’art.

7Cf. le compte-rendu de Claudio Giunta, qui trouve comme moi que le Maire de Florence triomphe dans le kistch.

9« su questo noi non possiamo nulla ».

11Qu’il me soit permis de renvoyer le lecteur à ce que j’en disais dans Humanismes et Antihumanismes de Ficin à Heidegger. Humanitas et rentabilité, Paris, 2008, passim.

12Par la délibération D.R.316 du 23/04/12.

13Voir son article dans le Nuovo Corriere Fiorentino du 1er mars 2012, intitulé : Les risques du patrimoine monumental et architectural de Florence et sa lettre à la Surintendance parue le 3 février 2012 dans La Repubblica di Firenze.

15Voir l’article de Florence Evin dans Le Monde du 10 juillet 2012.

16Dans un papier du 16 janvier 2012 sur La Reppublica, Settis rapporte erronément la date du 21 juin 2011.

18Très richement décoré, ce lieu de divertissements et de jeux (gérés par la Sérénissime) était fréquenté par la noblesse vénitienne et par Casanova. Il fut actif de 1638 à 1744 et ne devint théâtre qu’au XXe siècle. Il abritait notamment les spectacles brillants de Paolo Poli.

19Voir ce blog et voir aussi l’article de Tomaso Montanari sur le Fatto quotidiano du 7 mars 2012 : Un showroom appelé Venise.




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