Intégralité du débat sur les monuments historiques, par ordre chronologique des interventions


Ce débat a été lancé par une brève mise en ligne le 8/10/05. Les interventions sont publiées dans le Courrier des lecteurs et, parallèlement, sur une page reprenant chronologiquement l’ensemble des contributions afin d’en faciliter la lecture.

Brève publiée le 8/10/05

Dans la rubrique Opinions du dernier numéro (daté du 7/10/05), Roland Recht dénonce la baisse des moyens financiers affectés par le ministère de la Culture à la restauration des Monuments Historiques (diminution que tout le monde a pu constater, sauf le ministre lui-même qui a récemment polémiqué sur ce sujet avec Le Monde). Mais il ne s’arrête pas là, et s’insurge, selon nous à juste titre, contre le scandale que constituent bien des restaurations abusives réalisées sous la direction de certains architectes en chef des monuments historiques (il y a, heureusement, des exceptions). Il souligne notamment que, contrairement aux restaurateurs des musées, ils ne sont soumis à aucun contrôle et ne doivent s’entourer d’aucun avis avant de réaliser leurs travaux. Nous renvoyons à cet article qui dit tout haut, sans langue de bois, ce que chacun sait dans le milieu de l’histoire de l’art. Même Versailles, dont Roland Recht fait une exception, n’en est hélas pas une, les restaurations en cours ou prévues (suppression du bosquet de la Reine pour reconstituer le labyrinthe, reconstruction de la grille d’honneur1,...) sont tout aussi catastrophiques.
Dans le même numéro, le budget du ministère est analysé de manière très fine, ce qui permet de constater une baisse ahurissante de 26% des crédits d’acquisition des musées. Ce que beaucoup craignent est peut-être en train d’arriver : l’argent du mécénat, plutôt que de venir en plus des crédits accordés par l’Etat ce qui a permis récemment des achats spectaculaires, risque bien de les remplacer...

Didier Rykner

Courrier d’Olivier Poisson (16/10/05)

C’est avec stupéfaction que je lis dans la brève où vous rapportez les propos de Roland Recht à propos des architectes des Monuments historiques, la phrase suivante : « Il souligne notamment que, contrairement aux restaurateurs des musées, ils ne sont soumis à aucun contrôle et ne doivent s’entourer d’aucun avis avant de réaliser leurs travaux ». Une telle assertion est bien évidemment fausse, et en plus elle est ridicule. Les interventions de restauration conduites par le Service des MH sont, depuis très longtemps, soumises à une procédure qui impose de commencer par ce que l’on appelle une étude préalable ; cette étude préalable, avant d’être approuvée - il s’en produit plusieurs centaines chaque année -, est examinée dans chaque région par un conservateur du patrimoine historien d’art (qu’on appelle le conservateur des Monuments historiques), qui rend un avis écrit ; elle est de plus examinée par l’Inspection générale, systématiquement par l’inspecteur général architecte, et en tant que de besoin par l’inspecteur général historien d’art ; dans un grand nombre de régions, la pratique se répand en outre de discuter ces études en « réunion d’approbation d’études », où la pluralité des avis et la collégialité sont plus grandes ; dans bon nombre de régions, d’ailleurs, la fonction de Conservateur régional des MH (c’est-à-dire l’autorité habituelle qui approuve les études et projets par délégation du Préfet de région) est occupée par un conservateur du Patrimoine. J’ajoute que pour tous les projets de grande importance ou posant des problèmes de doctrine délicats, les études sont soumises à l’avis de la Commission nationale des Monuments historiques, où sont représentés des historiens d’art, avant que le ministre lui-même ne se prononce en dernier ressort. Il y a en outre, dans un certain nombre de cas, des comités scientifiques ad hoc réunis à l’initiative du Service pour suivre tel ou telle opération.
Vous imaginez bien que pour les projets de Versailles, ce n’est pas l’idée saugrenue d’un architecte seul et incontrôlé qui est susceptible d’aboutir aux travaux ! On peut, bien entendu, légitimement contester le bien-fondé du choix retenu, je n’entre pas dans ce débat (il s’agit d’ailleurs de débats peu courants en France, et il serait opportun que La Tribune de l’Art s’intéresse plus à ces sujets...), mais la vision caricaturale et superficielle que vous relayez ainsi d’une administration qui, à mon avis, n’a jamais été aussi rigoureuse et scrupuleuse dans ses interventions que maintenant, est choquante.

Olivier Poisson
Conservateur général du patrimoine
Inspecteur général des Monuments historiques


Réponse de Didier Rykner (16/10/05)

Précisons tout d’abord que je ne m’attaque pas à l’administration des monuments historiques dans sa totalité. Il est évident que de nombreux architectes et inspecteurs des MH font leur travail le mieux possible. Cela n’empêche pas des abus, parfois irréversibles, qui méritent que l’on s’interroge sur un système loin d’être toujours parfait.
Quand Roland Recht écrit (et que je le relaie) « ne sont soumis à aucun contrôle », je pense qu’il faut comprendre (et c’est comme cela que je l’interprète) « sans l’avis des spécialistes de ces sujets hors du service des Monuments Historiques ». Le processus décisionnel que vous décrivez ne concerne en général que des membres de ce service. Si tant de débats sur le bien fondé des restaurations ont lieu, c’est bien parce que les spécialistes des sujets abordés ne sont pas consultés et que cela se fait sans eux, dans la majorité des cas. Que le ministre, comme vous le soulignez, ait le pouvoir de se prononcer en dernier ressort ne me semble pas très rassurant, celui-ci n’ayant en général aucune compétence particulière dans ces domaines.
Ce qui se passe à Versailles, c’est à dire la négation de l’histoire de ce château au XIXe siècle qui vise à revenir à un état XVIIe siècle qui n’existe plus depuis longtemps, et qui parfois n’a même jamais existé, est très regrettable. Croyez-vous vraiment que les historiens de l’art (au moins ceux du XIXe siècle) aient vraiment leur mot à dire sur ces restaurations ?
Le vrai problème à mon sens est la toute puissance de certains architectes en chef des monuments historiques, qui touchent un pourcentage sur des travaux qu’ils décident eux-mêmes, et qui savent très bien imposer leurs idées.
Tout cela pose de vraies questions, et vous avez raison, il faut en débattre. Je vous remercie d’y contribuer. J’invite d’ailleurs les lecteurs de La Tribune de l’Art, notamment les spécialistes du patrimoine, qu’ils soient ou non dans l’administration des monuments historiques, à participer à ce débat.

Didier Rykner

Courrier de Céline de Potter (21/10/05)

Il est bien difficile lorsque l’on n’est encore qu’une jeune étudiante en histoire de l’art, préparant par ailleurs le concours de conservateur du patrimoine, de prendre part à un débat dans lequel, je pense, il faudrait l’avis de personnes de terrain et/ou d’expérience pour avancer (celui de Monsieur Roland Recht en tout premier lieu, puisqu’il est à l’origine de l’assertion qui nous occupe).
Cependant, il est tout aussi difficile de se taire lorsque l’on touche à ce qui est, à mon avis, l’un des principaux enjeux de l’histoire et de la conservation de l’art aujourd’hui, à savoir la transmission d’un patrimoine dont nous sommes tous convaincus ici de l’importance et du bien-fondé. Tout d’abord je voudrais préciser que les conservateurs des monuments historiques, peut-être moins présents sur la place publique que les conservateurs de musée, sont, comme ces derniers, recrutés et formés à l’Institut national du patrimoine. Les monuments historiques constituent, au même titre que l’archéologie, les archives, l’inventaire, les musées et le patrimoine scientifique, une spécialité au concours qui donne lieu, ensuite, à la formation adéquate. D’autre part, il existe, au même titre que le Centre de recherche et de restauration des musées de France (www.c2rmf.fr), un Laboratoire de recherche des monuments historiques (www.lrmh.fr) destiné à encadrer les restaurations de monuments historiques et à les soutenir sur le plan scientifique. La restauration des monuments historiques ne me semble donc pas plus ou moins bien contrôlée que celle des œuvres de musée. Elle est au contraire, tout autant que cette dernière, sujette à l’empirisme des situations et surtout à la nécessité de faire des choix. C’est donc plutôt sur une éthique de la restauration qu’il faudrait se pencher.

Bien que placé sous l’égide de l’ICOM et de l’UNESCO, ce type de réflexion varie encore selon les pays et les écoles de pensée, et reste souvent soumis à une gestion au cas par cas. Il pose néanmoins de vraies questions, telles que le respect ou non de l’évolution historique de l’objet patrimonial (évidente en architecture certes, mais toute aussi présente dans le cas des repeints en peinture ou des restaurations des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles sur la statuaire antique), l’information qu’il faudrait donner à ce sujet (je milite pour ma part pour la mise en place de cartels de restauration dans les musées) et, surtout, les priorités d’utilisation des budgets de plus en plus restreints accordés aux institutions patrimoniales au point d’avoir peut-être à choisir bientôt, comme ce fut le cas aux Pays-Bas et comme ça l’est aujourd’hui en Belgique, entre continuer d’augmenter les collections ou restaurer celles que l’on possède pour mieux les conserver. Monuments historiques et musées, mêmes nécessités.

Céline De Potter
Etudiante en troisième cycle d’histoire de l’art

Courrier d’Anne Vuillemard (24/10/05)

Le courrier de M. Poisson en réponse aux propos de Roland Recht dans le Journal des arts montre à quel point le sujet est sensible, entraînant presque toujours des réactions courroucées. Il est pourtant vrai que les historiens de l’art n’ont pas la place qui leur revient sur les chantiers. Il n’est pas concevable qu’un architecte en chef, un inspecteur général et un conservateur soient compétents pour répondre à toutes les questions posées par la restauration d’un édifice. C’est pourquoi il est nécessaire de faire appel à des historiens de l’art s’étant illustrés par leurs travaux dans tel ou tel domaine. Il est idyllique de dire que tous les chantiers importants bénéficient d’une semblable expertise. La réalisation d’une thèse sur la polychromie de l’architecture en Alsace me permet d’affirmer qu’aucun historien de l’art n’a été impliqué durant les 25 dernières années dans le dégagement, la restauration, voire la reconstitution, de différents décors. Dans le reste de la France, on peut également se demander quel historien de l’art a été consulté avant la remise en couleur de la cathédrale de Toul ou de la basilique de Paray-le-Monial. Ces reconstitutions ont pourtant rendu définitivement impossible l’accès à la matière, ne laissant subsister qu’une image. Les colloques permettent souvent l’exposition de quelques restaurations exemplaires issues d’une véritable collaboration mais la situation sur le terrain est bien différente. Parce que notre discipline s’est peut-être trop souvent éloignée de la matérialité des œuvres, son discours est souvent perçu par les techniciens comme vain et éloigné de la réalité des chantiers. Pourtant, comme les architectes, comme les restaurateurs, les historiens de l’art doivent jouer un rôle actif dans la conservation du patrimoine. Dans ce but, ils devraient au cours de leur formation être davantage sensibilisés aux problèmes techniques et théoriques que pose la restauration afin de permettre la naissance d’un véritable dialogue. Ceci autoriserait à prendre une position qui ne soit ni empreinte de confiance aveugle ni de méfiance a priori. Ils doivent démontrer que leur présence est nécessaire sur les échafaudages parce qu’un chantier doit demeurer un lieu d’échanges, d’enrichissement mutuel et parce que les Monuments historiques ne peuvent être à la fois dans l’action et dans la critique.
Il y a quelques années, un ACMH a évoqué le rôle des historiens de l’art et des archéologues dans Science et conscience du patrimoine. En effet, il reprochait aux premiers « leur improductivité, leur stérilité, leur propension à se cantonner confortablement dans une attitude de critique a posteriori, leur incapacité également à fournir les éléments de connaissance opérationnelle permettant le choix, la décision et l’action, ou même, finalement, à partir du moment où la connaissance est exhaustive, leur relative indifférence à la qualité de la présentation de l’oeuvre, si ce n’est à la nécessité même de sa conservation ». Il qualifiait la demande de respect de l’authenticité d’une œuvre faite par un historien de l’art de « discours intégriste »2. De tels propos, montrent que l’interdisciplinarité tant prônée est encore loin d’être unanimement souhaitée et que les historiens de l’art doivent défendre leur implication dans la restauration.

Anne Vuillemard,
Docteur en Histoire de l’art

Remarque de Didier Rykner (24/10/05)

Ce courrier illustre parfaitement ce que nous voulions dire dans la brève reprenant à notre compte les propos de Roland Recht dans le Journal des Arts. J’invite les historiens de l’art ayant des exemples similaires (ou des expériences contraires) à participer au débat. Les architectes et inspecteurs concernés (ou les autres) peuvent évidemment répondre et enrichir le débat de leurs contributions.

Didier Rykner

Courrier de Bertrand Ducourau (26/10/05)

J’ai pris connaissance avec beaucoup d’intérêt du débat publié dans votre tribune suite à la mise en cause du service des monuments historiques par M.Recht. Je ne sais pas à dire vrai si c’est la question de la restauration qui est au coeur de l’enjeu, ou bien la condamnation d’un service public perçu, comme le dénote bien l’article de Mme Vuillemard, comme une entité obscurantiste et décalée dans son siècle, coupée et à contre courant de la recherche, jalousement crispée sur son monopole décisionnel. Je trouve très simpliste le clivage qui consisterait à opposer les Historiens d’Art et les acteurs d’une restauration.
En tant que conservateur du patrimoine et acteur direct (mais non exclusif) de nombreux chantiers, je ne crois pas usurpé de me dire aussi historien d’art. Tout comme le sont les Conservateurs des antiquités et objets d’art dans les départements, et le sont aussi ces interlocuteurs constants que sont les "érudits locaux" ou les associations, souvent les seuls à s’être penché avec assiduité sur l’histoire d’une église perdue au fond d’une vallée pyrénéenne, une maison forte du Quercy, un équipement minier dans l’Aveyron... Je crois donc que sous le terme d’Historien d’Art sont désignés les Universitaires qui, rappelons le, sont présents dans toutes les instances de protection du patrimoine, Commission régionale du patrimoine et des sites, commission départementale des objets mobiliers, Commission supérieure des monuments historiques. Leur compétence y est unanimement perçue comme indispensable, et leur légitimité admise par tous.
En revanche, pour ce qui est des chantiers, ces historiens d’art universitaires ne sont des collaborateurs des services patrimoniaux que de façon occasionnelle. Pourquoi ? Déjà parce que rien, aucun texte ayant force juridique ne le prévoit. Un tel partenariat ne peut donc être que le fruit d’une relation inter-institutionnelle, qui tôt ou tard doit prendre la forme d’un projet culturel cohérent, profitable à chacune en tant qu’entité scientifique. Et je crois ici nécessaire de retourner à l’Université le compliment de l’obscurantisme qu’elle adresse au service des monuments historiques. S’il est évoqué le fait qu’aucun universitaire n’ait été associé en 25 ans sur des chantiers de polychromie en Alsace, je ne peux que répondre par l’exemple de nombreuses demandes de collaboration, jamais honorées par une université absorbée par ses propres projets de recherche qui ne coincident pas avec l’actualité des chantiers.

Je crois donc tendancieux de diffuser l’image d’une instance sachante, volontairement tenue à l’écart par une autre, opérationnelle mais défaillante du point de vue de la connaissance. Les partenariats entre les services patrimoniaux et les sections des sciences de la matière de plusieurs universités (Bordeaux, Toulouse) illustrent d’ailleurs précisément le contraire. Je ne crois pas qu’aucun service des monuments historiques n’ait un quelconque intérêt à agir en clandestinité par rapport à l’ensemble de ceux qui ont une voix légitime sur le présent et l’avenir du patrimoine. C’est même ce qui donne toute sa complexité à la notion de patrimoine et, plus concrètement, aux chantiers de restauration. En bientôt dix ans d’exercice, j’ai rarement eu le sentiment d’incarner une politique unilatérale, surtout exerçant dans une région principalement rurale où la moindre restauration ne se fait, comme partout ailleurs, sans l’accord du conseil municipal toujours soucieux, avec ses critères, de son bien commun. Pour ma part je suis convaincu d’un rapprochement nécessaire entre les services patrimoniaux et l’université. Mais ce rapprochement doit prendre la forme d’un véritable projet scientifique contractualisé (qui inclue aussi les sciences dites dures), et ne peut se limiter de façon factuelle et spectaculaire aux chantiers qui brillent d’un éclat élitiste, et qui ne sont que la part congrue des chantiers patrimoniaux et du domaine d’investigation qu’ils constituent.

Bertrand Ducourau
Conservateur des Monuments Historiques
DRAC Midi-Pyrénées


Remarque de Didier Rykner (26/10/05)

Il semble nécessaire de préciser à nouveau qu’il n’est pas question de jeter l’anathème sur l’ensemble de l’institution des Monuments historiques. Ce n’est aucunement mon intention, et je ne crois pas que c’était le sens de l’intervention d’Anne Vuillemard. Je tiens à préciser en outre, pour éviter que la discussion ne dévie, qu’il est évident que les conservateurs du patrimoine, et parfois les architectes des monuments historiques, sont des historiens de l’art et qu’il n’a jamais été question de leur contester cette qualité. Le débat porte sur la participation des historiens de l’art spécialistes aux restaurations concernant leur domaine de recherche. Un conservateur du patrimoine ne peut être expert en tout, et connaître parfaitement les peintures murales romanes et l’architecture des années 1930, les grilles en fer forgé du XVIIIe siècle et les tableaux religieux du XIXe…
Par ailleurs, on ne doit pas restreindre le débat aux seuls universitaires. On ne peut oublier les conservateurs de musée qui devraient pouvoir intervenir dans leur champ de compétence, en particulier la restauration des tableaux d’église, et les nombreux historiens d’art indépendant, ou appartenant à des institutions non universitaires. La controverse ne peut se concentrer sur une opposition réductrice monuments historiques / université.

Didier Rykner

Courrier d’Olivier Poisson (26/10/05)

Quelques mots en réponse à Anne Vuillemard et Didier Rykner m’apparaissent nécessaires.

D’abord, sur les intentions et la portée de ce débat : il est légitime qu’il ait lieu, mais sur des bases sereines, sans amalgame ni procès d’intention. Je n’ai jamais été courroucé, mais j’ai réagi comme tout professionnel le ferait en voyant son métier accusé publiquement de façon péremptoire et qui plus est, fausse, au moins sur la forme, comme je l’ai expliqué. Didier Rykner se défend d’ailleurs d’attaquer le Service des MH dans son ensemble, mais il utilise aussitôt, parlant des architectes en chef le vocabulaire des affaires louches et des pots-de-vin : tous les architectes du monde sont payés par honoraires, mais on ne dirait jamais de Jean Nouvel qu’il « touche un pourcentage » sur le musée du Quai Branly ! (j’ajoute que, assurant une mission de service public, les architectes des MH ont leurs honoraires fixés par décret, ce qui n’est sûrement pas le cas de leurs confrères du privé…). Quant aux « travaux qu’ils décident eux-mêmes », c’est bien entendu faux, encore une fois, administrativement et pratiquement, et je croyais l’avoir déjà expliqué dans ma première réponse. Alors, je veux bien qu’il y ait débat, mais à condition de ne pas instruire à l’aide d’une mythologie approximative un faux procès à l’encontre d’une administration que l’on ne connaît pas.

Sur le fond, qui est plus intéressant, je voudrais dire, mais brièvement car je voudrais laisser la parole à d’autres, que les spécialistes, c’est à dire les chercheurs pointus sur un édifice, ou une période, ou un type caractéristique sont loin d’être ignorés par les MH, je peux témoigner personnellement de concours sollicités, nombreux, d’études monographiques, de points documentaires ou archéologiques, d’analyses aprofondies, ou autres, qui leur sont demandés (et rétribués), inclus dans les études préalables ou parallèlement à elles ; évidemment il s’agit d’une pratique qui n’est pas institutionnelle, et qui dépend des besoins réels, des financements disponibles et aussi de la disponibilité des dits spécialistes, car la recherche universitaire a aussi ses calendriers, et ils ne concordent pas toujours avec celui des opérations projetées. On peut toujours regretter que, dans tel ou tel cas, le spécialiste n’ait pu intervenir – je ne connais pas le cas de l’Alsace - mais on ne peut pas, aujourd’hui, parler d’une étanchéité entre le monde des chercheurs et celui du patrimoine : ce serait, là encore, une contre-vérité.

Olivier Poisson


Réponse de Didier Rykner (26/10/05)

Je récuse l’interprétation d’Olivier Poisson de ma phrase : « Le vrai problème à mon sens est la toute puissance de certains architectes en chef des monuments historiques, qui touchent un pourcentage sur des travaux qu’ils décident eux-mêmes, et qui savent très bien imposer leurs idées. » Je crains qu’il ne me fasse là ce qu’il ne souhaite pas, c’est à dire un procès d’intention. Je reconnais cependant que le terme « qu’ils décident eux-même » est, stricto sensu, abusif. Il ne décident pas seuls. Ils sont simplement très fortement prescripteurs.
Selon le site de la Documentation Française vie-publique.fr, un rapport public de la Cour des Comptes disait en 2001 : « Quelque cinquante architectes en chef des monuments historiques (ACMH) ont le monopole de l’étude des restaurations à entreprendre et de la maîtrise d’œuvre de leur réalisation. Bien que fonctionnaires, ils sont rémunérés quasi-exclusivement par des honoraires, calculés à des taux leur assurant une rémunération moyenne de 13,1%, assise sur le coût de ces travaux, qu’ils proposent eux-mêmes d’effectuer ». Je dois avouer que je ne connaissais pas ce rapport quand j’ai écrit cette phrase. La Cour des Comptes semble dire sensiblement la même chose que moi. Ce système n’est pas « louche » ni malhonnête, il me semble simplement mauvais, car on ne peut être à la fois juge et partie.

Si le statut des ACMH est certainement à revoir, ce n’est cependant pas, à mon avis, le thème central du débat et je suis d’accord avec Olivier Poisson pour recentrer celui-ci sur le fonds. Nul doute que d’autres intervenants pourront nous apporter leur témoignage.

Didier Rykner


Courrier de Roland Recht (29/10/05)

Je ne voudrais pas demeurer absent du débat qu’a suscité ma chronique parue le 7 octobre dans Le Journal des Arts et que vous avez bien voulu relayer et nourrir dans votre si précieuse Tribune de l’art. L’importance du courrier que vous publiez est un signe de bonne santé du débat d’idées, ce dont je me réjouis.

M. Poisson, Inspecteur général des MH, n’a pas cru bon de revenir à la source, à savoir à mon article cité plus haut, ou alors il fait semblant d’en ignorer les principaux arguments. Il amalgame les commentaires très pertinents de M. Rykner à mes propos qu’il n’a pas, ou qu’il a mal lus. Du coup, c’est sa réponse qui devient caricaturale puisqu’il choisit quelques mots-clés et les brandit, rouge d’indignation. Permettez-moi de revenir à mon article : il portait sur 5 points.

1. L’insuffisance de la qualification des entreprises qui travaillent pour les MH et qui sont choisies en fonction de critères qui ne seraient jamais considérés comme suffisants dans le cadre du patrimoine muséal.

2. Je poursuivais : « C’est qu’il n’y a pas de verdict autre que celui de l’architecte en chef des MH, celui-là même qui a confié le travail à une entrerpise privée. » Il est clair que je parlais du chantier une fois commencé. A partir du début des travaux jusqu’à leur achèvement, je ne sache pas, sauf problèmes graves, que l’architecte ouvre son chantier à des experts qu’autorise leur seule compétence scientifique (je pourrais donner plusieurs témoignages personnels à ce sujet, concernant aussi bien les chercheurs que j’ai formés que moi-même).

3. La « situation proprement scandaleuse » qui est celle des architectes des MH de notre pays, je continuerai de la dénoncer. Au lieu de convoquer d’autres arguments, je me contenterai de renvoyer au rapport de la Cour des Comptes de 2001 et en particulier à la citation qu’en a extraite si pertinemment Didier Rykner (voir ci-dessus).

4. Brièvement je déplorais que l’œuvre d’architecture, pour ne prendre que cet exemple, ne soit pas considérée comme une entité historique, esthétique et organique au même titre qu’un tableau. Innombrables sont les interventions qui traitent le monument comme la médecine occidentale traite le corps, en le fragmentant, donc en évitant de se mettre à l’écoute de sa singularité et de son identité propres.
La lecture des publications que les historiens de l’art-architectes consacrent à la Bauforschung (la science du bâti) en Allemagne sur des monuments comme Spire, Ratisbonne ou Bamberg, et qui sont autant de guides définitifs pour les MH parce qu’ils restituent l’image la plus complète possible d’un monument dans son état présent, devrait remplir les architectes de notre pays d’une grande humilité, et nos historiens de l’art de regrets.
5. Je posais enfin la question de l’avenir à moyen et long terme du patrimoine monumental, question vitale à laquelle personne ne semble s’intéresser.

Roland Recht


Courrier de Patrick Ponsot (1/11/05)

Profession : architecte en chef ?

Je dirige depuis quinze ans des travaux de restauration de monuments (Chambord, Blois et quelques ruines alsaciennes), après dix passés à les entretenir. J’ai été admis à ce travail par cooptation (pompeusement appelé thèse, à l’issue d’un concours au long cours hérité d’un lointain dix-neuvième siècle), après avoir démissionné de l’administration. Comme si pour devenir professeur des universités, un instituteur devait se mettre à son compte, construire les bâtiments, recruter administration et assistants, proposer les programmes et faire payer ses élèves ! Que la Cour des Comptes trouve y à redire (le rapport de 2001 que vous citez), certes, mais je vous renvoie à un rapport de l’Inspection générale des Finances (Cailleteau 1996) qui avait fait, au grand dam de l’administration, litière de ces accusations. Pourquoi ? Parce qu’amalgamer, comme on le fait souvent, honoraires et rémunération n’est qu’une confusion malveillante : les honoraires rémunèrent le travail d’une entreprise (nos agences), la rémunération ce que verse cette entreprise à son dirigeant. Les meilleures années, j’ai été payé comme un professeur. Actuellement, années difficiles de réformes et d’effondrement des crédits, au mieux, comme un technicien d’une DRAC. Sans la protection sociale d’un salarié, ni l’espoir d’une retraite (c’est le prix de la liberté).

Il est à ce sujet très amusant de suivre le travail d’un inspecteur des impôts qui, comme régulièrement cela arrive chez un professionnel libéral, vient effectuer un « contrôle approfondi de comptabilité ». Fort de ce qu’il a lu sur nous dans les journaux (Figaro ou Journal des Arts, c’est selon), les premiers jours, c’est Jeanne d’Arc qui déboule à l’agence. Suit Sherlock Holmes : où diable cache-t-il cet argent ? Pour finir dans le prosaïque : petite agence, clients versatiles et tatillons ( la Culture), rentabilité médiocre. Pour les Finances, rien donc ni de très intéressant ni de très scandaleux. Voilà pour l’argent.

Et notre travail ? Quoi qu’il en paraisse, nos interventions sont très encadrées : réforme des études et des travaux d’un côté (qui, comme je l’ai dit ailleurs, a rapproché la France de ses obligations européennes3), Code des marchés publics de l’autre. A mon sens, la situation décrite par R. Recht est la caricature de ce à quoi la réforme de 1985 s’est attaquée4. Le programme des études puis des travaux est de la compétence de l’administration, pas de l’architecte. Le contrôle également (les techniciens proposent des avis, mais c’est l’administration qui décide). Quant à savoir si « augmenter un devis » est d’un quelconque gain pour l’architecte, c’est méconnaître que de toute façon, l’administration ou le donneur d’ordre travaillent à budget constant : augmenter un devis d’un côté, c’est une opération en moins de l’autre.

Pour que le tableau soit parfaitement noir, que l’architecte soit malhonnête est très insuffisant : les entreprises privées « qu’il choisit » pour travailler sur les monuments sont « nulles au regard des critères des musées ». Rien de nouveau sous le soleil : il y a quinze ans déjà, pour me présenter une restauration ratée de sculpture dans un musée, on m’avait dit : « on dirait une restauration MH ». L’architecte malheureusement (ou heureusement je ne sais pas) ne choisit pas l’entreprise : il établit le cahier des charges, point de départ de l’appel d’offres. C’est une commission administrative qui choisit, encore souvent le moins disant. Et, dans ce monde qui est le nôtre, il n’y a plus qu’à faire avec, pour le meilleur et pour le pire. Ce qui renvoie au point de vue très pragmatique de Paola Mora qui expliquait à ses étudiants de l’ICCROM ou de l’Institut : « la Teoria (de Brandi) est là pour lier les mains des mauvais restaurateurs ».

Pour finir ce tableau apocalyptique, le chantier resterait « hermétiquement clos, sauf problèmes graves » ? Je n’ai pas le souvenir d’avoir jamais interdit à quiconque l’accès à un chantier (la seule obligation de bon sens est un strict respect des règles de sécurité, en particulier de ne pas rester seul sur un échafaudage). Même en Alsace (mais est-ce la même ?), même aux étudiants de R. Recht. Je garde au contraire le souvenir de débats riches sur des études de décors sculptés, ou vifs sur les principes de restauration des décors peints (avec A. Vuillemard alors en thèse), comme de l’association systématique d’archéologues pour travailler sur les ruines, ou d’échanges trans-frontaliers avec la Suisse, l’Allemagne et l’Italie. Sans parler des laboratoires, privés ou universitaires.

Que conclure ? Que la situation qu’on nous présente n’a rien à voir avec le quotidien du Service. Que l’administration des Monuments historiques reste trop étanche et qu’elle communique mal, c’est évident. Mais ce déficit démocratique, est-il imputable à ce seul Service, ou est-ce un mal dans bien d’autres domaines de nos technocraties modernes ? Pour finir, à l’échelle de ce temps long qui est celui de l’administration, vingt ans sont-ils suffisants pour juger de l’efficacité de la réforme fondamentale de 1985 ?

Dans la situation de pénurie drastique qui s’annonce, je milite pour que l’amour des œuvres d’art nous rassemble. La joie donc, plutôt que cultiver les passions tristes aurait dit Spinoza.

Patrick Ponsot
Architecte en Chef des Monuments Historiques


, mardi 1er novembre 2005


Notes

1Voir notre article Versailles est aussi un château Louis-Philippe. Nous ne parlons ici que de certaines restaurations des Monuments Historiques sur les bâtiments et les jardins, pas de celles du musée, ni de la Galerie des Glaces.

2P.-A. Lablaude, « La restauration : science ou pratique ? », P. NORA (Dir.), Science et conscience du patrimoine, Actes des Entretiens du Patrimoine, Théâtre national de Chaillot, 28-30 novembre 1994, Paris, 1997, pp. 202-212. Sa vision des archéologues est encore plus caricaturale puisqu’il évoquait à la fois des pilleurs de tombes et les rapprochait des hommes préhistoriques ayant eu du mal à relever la tête au dessus du niveau du sol.

3« Décentralisation, démocratie et Monuments historiques », Momus, n°17, février 2005, p. 9, 10 (sous la signature de Paul Ayrème)

4Circulaire n° 63150 (ministère de la Culture) du 5 août 1985.





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