Le Centre national du costume de scène de Moulins : une réalisation exemplaire


La Tribune de l’art s’attache suffisamment souvent à dénoncer le saccage du patrimoine, la « maltraitance » de monuments classés ou le caractère contestable de certaines « réhabilitations » pour se féliciter lorsqu’advient le phénomène inverse et reconnaisse de vraies réussites. C’est bien le cas à Moulins où la création d’une institution unique en son genre et dans sa mission patrimoniale (la conservation des costumes de scène) s’allie avec le sauvetage d’un monument historique et s’accompagne d’une restauration réussie, y compris dans sa partie entièrement contemporaine, due à Jean-Michel Wilmotte. Cette réalisation date déjà de 2006 mais La Tribune de l’art n’a pas eu l’occasion de la mentionner.

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1. Moulins, CNCS,
escalier en grès de Coulandon
Photo : Jean-Marc Tessonnier
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2. Moulins, CNCS, escalier en grès de Coulandon
Photo : D. R.

Ce lieu remarquable sur le plan architectural l’a pourtant échappé belle : abandonné, délabré, il était voué à la destruction. Le « Quartier Villars » faisait pourtant partie intégrante du paysage moulinois et présentait d’évidence un intérêt patrimonial majeur. En 1762, la décision d’implanter un régiment de dragons et de cavalerie à Moulins avait été prise, dans le cadre de la réforme de l’armée due au duc de Choiseul. Les travaux d’endiguement de l’Allier par Louis de Régemortes permettant de sécuriser le quartier de la Madeleine, favorisaient un nouvel urbanisme, conçu dans l’esprit néo-classique. Ces édifices militaires devaient être les premiers d’un ensemble qui ne sera pas réalisé. Il s’agissait d’édifier un grand bâtiment en fond de cour pourvu de deux ailes en retour d’équerre formant une place d’armes fermée par un portail monumental flanqué de deux pavillons du côté de l’Allier. Les deux ailes prévues ne furent pas achevées et furent remplacées par des ailes à frontons tandis que le portail monumental ne vit jamais le jour. On donna d’emblée à cet ensemble le nom du maréchal de Villars, natif de la ville. La première pierre du bâtiment fut posée en 1770 en vue d’une construction dirigée par Joseph Ezevard, entrepreneur, adjudicataire des casernes, et l’architecte Desvaux, ingénieur des Ponts et Chaussées ; il est toutefois probable que les plans en furent donnés ou conseillés par Jacques-Antoine Denis, l’architecte de l’Hôtel des Monnaies à Paris. Le chantier apparaît aujourd’hui aux historiens comme un exemple remarquable de l’invention architecturale de la fin du XVIIIe siècle avec sa maçonnerie clavée et ses tirants de fer incorporés, ce qui forme comme une sorte de première idée de ce que sera le béton armé. Les trois splendides escaliers en grès rose et jaune de Coulandon (ill. 1 et 2) armés de fer, avec leurs garde-corps et paliers, témoignent d’une grande perfection dans la taille de la pierre et d’une ingéniosité rare quant au plan, destiné à permettre une mobilisation rapide des troupes. De la même manière, afin de rendre le bâtiment incombustible, on substitua aux planchers le procédé original dit des « voûtes byzantines », voûtes plates de briques appareillées sous-tendues par des tirants de fer. Le programme de cet ensemble fut amplifié par Plouvier en 1776 et le grand corps de logis achevé en 1782. Les casernes furent finalement remises à la ville de Moulins en 1810 par décret impérial et transformées en dépôt de mendicité. Récupérées en 1844 par le Ministère de la guerre, elles se virent adjoindre les écuries retrouvant ainsi leur destination première (ill. 3). Le dernier régiment de cavalerie quitta les lieux en 1929.

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3. Moulins
Le Quartier Villars, régiment de cavalerie, vers 1900
carte postale
Photo : D. R


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4. Moulins, CNCS, état actuel vue aérienne
Photo : Service Com/Moulins Communauté

Endommagé en 1940 par des tirs d’artillerie allemands, le bâtiment principal fut surélevé après la seconde guerre mondiale et occupé par la gendarmerie jusqu’en 1981, puis délaissé et bientôt en piteux état, prenant l’eau de toutes parts. Ce n’est qu’en 1984 que cet ensemble de dix bâtiments réunis autour d’une place d’armes sur une surface de 4 hectares, suscita l’intérêt et fut en partie (l’intégralité du bâtiment principal) classé monument historique (décret du 28 novembre 1984), échappant in extremis à la démolition. Le projet de création du Centre national du costume de scène permit toutefois, sous l’inspiration du député-maire Pierre-André Perissol, ministre du logement en 1996, d’inscrire le sauvetage du monument dans un grand projet de niveau national et qui bénéficie aussi de l’investissement du département et de la ville (mais curieusement pas de la région). Après restauration des toitures et des lucarnes, il fallait à la fois restituer l’état d’origine des principaux éléments classés, réhabiliter l’ensemble, reconstruire une aile trop abîmée pour être sauvée et adapter le tout à son nouvel usage, une entreprise unique au monde destinée à conserver et préserver le patrimoine des costumes de scènes, dont celui détenu par trois grandes institutions française, cofondatrices de l’établissement public (CNCS) : L’Opéra de Paris, la Comédie française et la Bibliothèque nationale de France (département des arts du spectacle).

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5. Moulins, CNCS
Façade du bâtiment principal restauré
Photo : Jean-Marc Tessonnier

Dix ans de travaux et 22,5 millions d’euros furent nécessaires pour aboutir à l’ouverture du site en 2006. Le plan général, les plus beaux éléments classés, l’intégrité du bâtiment furent respectés tandis que l’aile détruite se voyait substituer un pavillon destiné à accueillir les espaces de travail et de conservation (ill. 4). La rénovation du bâtiment principal est due à François Voinchet, Architecte des Monuments historiques (ill. 5). C’est cependant à Jean-Michel Wilmotte et Jacques Brudin que furent confiés les aménagements intérieurs des salles d’expositions qui comprennent huit salles vitrines conçues comme de petites scènes et une grande salle équipée d’un cintre de théâtre. Le bâti nouveau destinée à la conservation des collections, quant à lui, qui se situe à la gauche du bâtiment principal, est un volume contemporain et strict, qui s’insère toutefois parfaitement dans un ensemble dont il respecte les proportions et la rigueur massive tout en évoquant le textile pas sa maille d’acier qui recouvre le béton (ill. 6 et 7) ; il recèle les espaces de conservation et de réserves, 1730 m2 équipés de compactus, installations qui sont à la pointe des techniques conservatoires (ill.8).

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6. CNCS
Vue montrant le bâtiment (à gauche) de la conservation
des collections, architecte Jean-Michel Willmotte
Photo : Jean-Marc Tessonnier
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7. CNCS, Jean-Michel Wilmotte
Bâtiment des réserves
Photo : Jean-Marc Tessonnier


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8. Compactus, bloc mobile de
conservation des costumes
dans les réserves
Photo : Jean-Marc Tessonnier

La mission du CNCS, établissement public de coopération culturelle (EPCC) depuis le 1er janvier 2009, est de conserver et de valoriser au mieux le riche patrimoine des costumes de scènes détenu par ses trois institutions fondatrices. Ce sont environ 9000 pièces (dont 5000 pour l’Opéra de Paris, 1438 pour la BNF et 671 pour la Comédie française) qui sont ainsi préservées dans des installations spécialement conçues, auxquelles s’ajoutent accessoires divers mais aussi toiles peintres, éléments de scénographie et autres documents. La sélection de ces pièces exceptionnelles (sur des fonds beaucoup plus importants, tel celui de l’Opéra qui comptait entre 80 et 100.000 costumes déclassés en 1994) a été menée en fonction de leur ancienneté, de leur intérêt historique, textile, technique, artistique, de la qualité des productions ou des dessinateurs etc. Ce patrimoine couvre une période qui va de la fin du XIXe siècle à nos jours : l’ancienneté assez relative de ces collections plaide à elle seule pour la création d’une telle institution puisque les costumes de la Comédie française et surtout de l’Opéra, jadis concédé à des gestionnaires privés, une fois utilisés ou repris pendant quelques saisons, n’étaient guère conservés très longtemps, sans parler des incendies, faillites et autres aléas de l’histoire. C’est pourquoi on n’en possède peu antérieurs aux années 1880 dans les collections publiques. Le fonds du CNCS s’enrichit aussi bien entendu d’acquisitions et de dons permettant de pérenniser tout un pan de l’histoire culturelle bien souvent liée à l’histoire de l’art. On ne peut que regretter qu’une telle institution n’ait pas existé depuis le XIXe siècle car ce patrimoine tout entier aurait été, s’il avait été conservé, un extraordinaire outil de travail pour l’historien de l’art. Le CNCS comprend aussi un auditorium et une documentation ouverte aux chercheurs sur demande. Institution unique au monde dans ce domaine, le centre qui, pour des raisons évidentes, ne présente pas d’exposition permanente (à l’exception d’une future salle Noureev consécutive à une donation) organise toutefois par roulement quasiment continu des manifestations temporaires susceptibles d’être reprises dans de prestigieuses itinérances (comme récemment à Sao Paulo et Singapour et prochainement en Russie). Il est placé sous la direction de Martine Kahane, assistée de Delphine Pinasa, directrice déléguée, personnalités bien connues dans ce domaine particulier et venues, entre autres, du Palais Garnier.
Le pari qui consistait à installer « en région » une institution majeure de conservation du patrimoine vivant était risqué dans un pays aussi centralisé que la France ; quelques années seulement après son ouverture, le CNCS tient ses promesses puisqu’au-delà de sa mission conservatoire et de sa probable montée en puissance, il organise des expositions qui remportent d’ores et déjà un grand succès et drainent un public qui dépasse de loin le vivier local (plusieurs centaines de milliers de visiteurs en trois ans).

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9. Ivan Bilibine et Léon Bakst
Costume pour les représentations
de Boris Godounov à l’Opéra de Paris en 1908
Moulins, CNCS
Photo : Jean-Marc Tessonnier

Depuis son ouverture, le CNCS a présenté huit expositions parmi lesquelles « J’aime les militaires » dont La Tribune de l’art a rendu compte lors de sa reprise par le Musée de l’armée, « Costumes des Mille et une Nuits », « Théodore de Banville et le théâtre » et plus récemment « Rudolf Noureev ». Une nouvelle exposition vient d’être inaugurée, consacrée aux « Opéras russes. A l’aube des ballets russes », projet qui évoque l’activité de Serge de Diaghilev avant les fameuses saisons des Ballets russe, dans le cadre, essentiellement, de l’Opéra de Paris, et montre 130 costumes exécutés pour quatre productions de chefs d’œuvre de l’opéra russe (Boris Godounov, Khovantchina, Ivan le terrible, Snégourotchka(ill.10 )) entre 1908 et 1913. Si ces costumes, somptueux, ont servi encore pendant des années dans diverses reprises de ces productions, il ont ensuite disparu de la scène et n’ont jamais été exposés (ill.9 ). Ils forment un ensemble exceptionnel de beauté et de modernité qui reflète la création artistique de l’époque et révèle aussi l’image poétique que véhiculait le répertoire russe à Paris, image elle-même inspiratrice de bien des artistes dans ces années. On sait que l’influence de l’œuvre de Diaghilev sur l’art moderne fut considérable. Comme pour chacune de ces manifestations, le Centre publie un catalogue scientifique qui est aussi un bel ouvrage.

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10. Vitrine consacrée à
Snégourotchka de Rimski-Korsakov
Photo : CNCS Moulins


On ne peut qu’encourager la visite à Moulins, qui permettra à l’amateur d’admirer de splendides costumes dans des scénographies inventives (ici de Giuliano Spinelli), de prendre la mesure de la beauté architecturale du lieu et, pourquoi pas, de revoir dans la cathédrale l’admirable Triptyque du Maître de Moulins ou de découvrir d’autres richesses, dont le Musée Anne de Beaujeu aux collections insuffisamment connues.

Opéras russes, à l’aube des Ballets Russes, 12 décembre 2009 – 16 mai 2010.

Catalogue par Martine Kahane, Mathias Auclair, Aurélien Poitevin, Marie Vacher et Claude Fauque, Opéras russes, à l’aube des Ballets Russes, coédition CNCS/Les Editions du Mécène, 160 pages, 35 euros, ISBN : 978 2 358960 052.

Informations : Centre National du Costume de scène et de la Scénographie, Quartier Villars, Route de Montilly, 03000 Moulins. Ouvert tous les jours de 10 à 18h. fermeture exceptionnelle les 25 décembre et 1er janvier et 1er mai et lors du montage des expositions.Tarifs 5 euros, Demi Tarif pour les 12-25 ans, demandeurs d’emploi et groupes, gratuit pour les moins de 12 ans.

Infos : http://www.cncs.fr/


Jean-David Jumeau-Lafond, vendredi 18 décembre 2009




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