Le Bon-Pasteur et Saint-Bernard, deux églises en péril au cœur de Lyon


La sous-protection du patrimoine français est un fait avéré que trop de gens ignorent. Si l’inscription ou le classement monuments historiques ne sont hélas pas la garantie d’une bonne conservation, leur absence rend encore plus difficile la sauvegarde des édifices lorsqu’ils sont menacés.
Tel est le cas de deux églises lyonnaises de la Croix-Rousse comparables à la fois par leurs dates de construction et la présence dans chacune d’entre elle de très beaux vitraux de Lucien Bégule.


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1. Clair Tisseur (1827-1896) et
Joseph-Etienne Malaval (1842-1898)
Eglise du Bon-Pasteur à Lyon
Photo : Didier Rykner
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2. Clair Tisseur (1827-1896)
Façade de l’église du Bon-Pasteur à Lyon
Photo : Didier Rykner
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3. Lucien Bégule (1848-1935)
Les Vertus théologales : la Foi, la Charité et l’Espérance
Vitrail
Etat du 10 janvier 2011
Depuis, le vitrail de gauche (La Foi)
a été en partie brisé dans l’arc du haut.
Lyon, église du Bon-Pasteur
Photo : Thierry Wagner
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La première, l’église du Bon-Pasteur (ill. 1), est dans un état de péril grave qui n’est dû qu’à l’impéritie qui préside à sa gestion.
Edifiée entre 1875 et 1882, elle bénéficie d’un ensemble tout à fait remarquable de vitraux de Lucien Bégule. Le chœur est orienté vers le nord, en haut de la pente, tandis que les portes de la façade donnent curieusement sur le vide (ill. 2), le parvis prévu à l’origine n’ayant jamais été construit. La rentrée se fait sur le côté droit, ce qui pose d’ailleurs des problèmes d’accueil du public, les normes de sécurité ne permettant pas d’en recevoir un trop grand nombre qui ne pourrait sortir rapidement en cas de sinistre.
La paroisse ayant été créée le 29 mars 1856 par décret1, jour correspondant à la naissance du prince Impérial, l’église fut placée sous le patronage des souverains qui avaient dit vouloir devenir les parrains de tout enfant né à cette date. La première pierre fut finalement posée le 25 août 1869 par l’impératrice et le prince impérial mais les travaux ne commencèrent réellement que six ans plus tard sur les plans de l’architecte Clair Tisseur tandis que la flèche fut élevée par son successeur, Joseph-Etienne Malaval.


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4. Lucien Bégule (1848-1935)
Vitraux
Lyon, église du Bon-Pasteur
Photo : Didier Rykner
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5. Lucien Bégule (1848-1935)
Saint Polycarpe
Vitrail du haut de la nef
Lyon, église du Bon-Pasteur
Photo : Thierry Wagner
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Outre les vitraux (ill. 3 à 5), l’église contient un certain nombre de décors et d’œuvres intéressants. Dans le chœur, Tony Tollet a réalisé deux peintures murales représentant La Récolte de la manne et La Multiplication des pains2. Sur la façade, le sculpteur Jules Comparat a exécuté vers 1879 les trois tympans (ill. 6 et 7), et dans l’église même le décor sculpté ainsi que la chaire et le maître-autel.


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6. Jules Camparat
Laissez venir à moi les petis enfants
Tympan central
Lyon, église du Bon-Pasteur
Photo : Didier Rykner
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7. Jules Camparat
L’Adoration des Mages
Tympan droit
Lyon, église du Bon-Pasteur
Photo : Didier Rykner
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Le bâtiment ne connaît en effet aucun désordre structurel. En revanche, sa désaffectation de fait3 (elle n’est plus utilisée depuis 1984) pose non seulement un problème pour son avenir, mais elle fait peser aujourd’hui des menaces graves pour sa conservation.
Mal sécurisée, de nombreux intrus on pu y pénétrer et y vandaliser gravement l’intérieur. Les photos dont nous disposons en témoignent :


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8. Lucien Bégule (1848-1935)
Vitrail de la nef, détail
A gauche, état du 10 janvier 2011
A droite, état du 31 janvier 2012
Lyon, église du Bon-Pasteur
Photos : Thierry Wagner
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9. Lucien Bégule (1848-1935)
Sainte Blandine, vitrail du haut de la nef, détail
A gauche, état du 10 janvier 2011
A droite, état du 31 janvier 2012
Lyon, église du Bon-Pasteur
Photos : Thierry Wagner
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10. Lucien Bégule (1848-1935)
Vitrail de la nef, détail
A gauche, état du 10 janvier 2011
A droite, état du 31 janvier 2012
Lyon, église du Bon-Pasteur
Photos : Thierry Wagner
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- certains vitraux de Lucien Bégule (ill. 8 à 10) ont été en partie brisés et ce vandalisme est très récent puisque des photos prises le 10 janvier 2011 les montrent intacts. Cela concerne aussi bien les vitraux de la nef, de style néogothique, que ceux, remarquables, qui se trouvent sur la tribune au revers de la façade. Même l’un des vitraux modernes exécutés sur des cartons de Geormillet (et d’une réelle qualité), qui ont remplacé la verrière du chœur4 détruite lors d’un incendie en 1987, a été brisé à sa base.
Certes, les dégâts sont pour l’instant réparables. Mais à quel coût, alors que ces déprédations étaient parfaitement évitables ?


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11. Jules Comparat
Chaire
Etat du 31 janvier 2012
Lyon, église du Bon-Pasteur
Photo : Didier Rykner
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12. Jules Comparat
Chaire
Etat du 31 janvier 2012
Lyon, église du Bon-Pasteur
Photo : Didier Rykner
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- la chaire en pierre a été cassée, sans doute à coup de masse (ill. 11 et 12) ; une photographie prise le 7 novembre 20085 montre que les dégâts étaient déjà faits à cette date. Or, les morceaux cassés jonchent le sol depuis plus de trois ans sans que rien n’ait été entrepris pour les conserver dans la perspective d’une future restauration. Cela compromet l’existence de cette chaire et ces fragments peuvent servir aux vandales pour briser les vitraux.


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13. Intérieur de l’église du Bon-Pasteur à Lyon
Etat du 31 janvier 2012
Photo : Didier Rykner
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- une grande partie de l’intérieur, y compris les stalles et certaines sculptures, a été taguée (ill. 13). L’église avait été utilisée comme atelier jusqu’en 2008 par les étudiants de l’Ecole des Beaux-Arts toute proche (et qui a depuis déménagé). Pourquoi pas, après tout, cette utilisation n’était pas pire qu’une autre à défaut d’une poursuite du culte dans les lieux. Mais les restes de celle-ci dans la nef (des palissades peinturlurées) n’ont pu qu’inciter les « visiteurs » à poursuivre ce travail sur les murs même du bâtiment.

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14. Plaque en marbre portant le nom des habitants
de la paroisse morts pour la France, vandalisée
Derrière, le maître-autel de l’église du Bon-Pasteur, tagué.
Etat du 31 janvier 2012
Photo : Didier Rykner
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L’église est donc dans un état pitoyable, et ces premières déprédations en entraineront sans aucun doute de nouvelles tant que l’endroit ne sera pas correctement sécurisé et, surtout, tant qu’une utilisation compatible avec ses qualités architecturales et artistiques ne sera pas imaginée. Que les moyens manquent pour restaurer, cela est peut-être admissible. Que l’on ne procède pas aux opérations de prévention minimum (fermeture efficace des accès, nettoyage des débris, récupération des morceaux pour une future restauration...) témoigne au mieux d’une négligence coupable, au pire d’une volonté de voir les choses s’aggraver pour invoquer un jour la nécessité d’une destruction. Une grande plaque de marbre portant le nom des morts pour la France pendant la guerre de 1914-1918 n’a pas été davantage respectée que l’autel tagué que l’on voit à l’arrière plan de notre photo (ill. 14). Rappelons que l’église n’est toujours pas officiellement désaffectée au culte.
L’absence de sortie par la façade, qui interdit une ouverture large au public, ne peut être un obstacle à sa réutilisation : depuis la destruction de la caserne qui empêchait sa construction, rien n’empêche de mettre en place un escalier qui pourrait passer sur un arc au-dessus de la rue Neyret. La ville de Lyon s’était d’ailleurs à l’époque engagée à construire cet accès, une promesse qui court toujours…


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15. Tony Desjardin (1814-1882)
Eglise Saint-Bernard, Lyon
Photo : Didier Rykner
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16. Etais posé pour consolider
l’église Saint-Bernard de Lyon
Etat du 31 janvier 2012
Photo : Didier Rykner
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17. Eglise Saint-Bernard vue de la
place Colbert, Lyon
Photo : Didier Rykner
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La seconde église, Saint-Bernard (ill. 15), est dans un état tout aussi préoccupant que le Bon-Pasteur, mais pour des raisons différentes, étant menacée d’effondrement. Et bien que sa situation semble stabilisée par les étais mis en place par la mairie (ill. 16), comment se satisfaire de cette situation ? L’architecture, due à Tony Desjardin, est belle, bien qu’inachevée, d’autant qu’elle s’insère harmonieusement sur les pentes de la Croix-Rousse, dominant de sa silhouette la place Colbert (ill. 17). Lucien Bégule a laissé aussi dans cette église plusieurs vitraux (ill. 18), l’un des plus intéressants, dont la protection extérieure est en partie arrachée, ayant été caillassé (ill. 19).
On notera aussi avec intérêt la présence d’un vitrail (d’un atelier que nous n’avons pas identifié, mais qui n’est pas de Bégule) copiant celui de Saint Ferdinand par Ingres réalisé pour la chapelle de Neuilly et dont Jacques Foucart avait déjà signalé la postérité abondante.


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18. Lucien Bégule (1848-1935)
Sainte Véronique et saint Longin
Vitrail
Eglise Saint-Bernard
Photo : Didier Rykner
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19. Lucien Bégule (1848-1935)
Laissez venir à moi les petits enfants
Vitrail
Eglise Saint-Bernard
Etat du 31 janvier 2012
On voit un trou provoqué par un
jet de caillou provenant de l’extérieur.
Photo : Didier Rykner
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20. Saint Frédéric et Saint Ferdinand
Vitraux dans l’église Saint-Bernard
Auteur non identifié, mais
le Saint Ferdinand est dérivé d’Ingres
Photo : Didier Rykner
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Qu’attend donc la ville de Lyon pour prendre en charge ces deux édifices et réaliser au moins les travaux minimums que nous évoquions plus haut ? Nous avons pu interroger Georges Kepenekian, adjoint au maire chargé du patrimoine. Celui-ci semble plus fataliste que décidé à prendre ces dossiers en main : « L’église du Bon-Pasteur et l’église Saint-Bernard sont de la responsabilité de la direction de l’immobilier. Le coût des travaux à effectuer est déjà conséquent et nous réfléchissons aux modalités nécessaires pour les effectuer. Nous avons cherché à voir comment réhabiliter l’église du Bon-Pasteur afin que des compagnies d’artistes de théatre puissent s’y installer pour travailler dans un espace adapté et haut en volume. Nous avons l’intention pour cette église de lancer des études d’ici la fin de ce mandat, et nous étudierons sur le prochain mandat les possibilités de réalisation de cette rénovation. »

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21. Vitrail de Lucien Bégule
(voir ill. 19), vu de l’extérieur
La protection est en partie arrachée
et le vitrail a été brisé.
Lyon, église Saint-Bernard
Etat du 31 janvier 2012
Photo : Didier Rykner
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Il n’y a donc aucun espoir que la situation s’améliore à court terme d’autant que, pour l’église Saint-Bernard, l’adjoint au maire nous a confirmé que rien n’était prévu sur le prochain mandat. Est-ce à dire qu’on ne peut même pas remettre en place les grillages extérieurs qui protègent les vitraux (ill. 20) ?
M. Kepenekian nous a envoyé la convention patrimoine entre la ville et l’Etat, qui devrait être signée prochainement et qui porte sur les années 2012-2016. Si un certain nombre de chantiers sont planifiés, y compris dans des églises (notamment Saint-Pothin, Saint Irénée et Saint Bruno-des-Chartreux), effectivement rien ne concerne le Bon-Pasteur ni Saint-Bernard qui, de toute façon, ne sont même pas considérées comme faisant partie du patrimoine historique de la ville puisqu’elle ne sont ni inscrites ni classées. Elles n’apparaissent pas non plus parmi les protections supplémentaires prévues dans ce plan.

Notre article n’a pas pour objectif de dénoncer la politique patrimoniale de la ville de Lyon car nous n’avons pas encore suffisamment d’éléments qui nous permettraient de penser que celle-ci est bonne ou mauvaise, faute de l’avoir encore étudiée en détail (contrairement à celle de la municipalité parisienne, par exemple). Il reste que le montant prévu pour le patrimoine sur la totalité du mandat, soit 10 millions d’euros, est terriblement faible pour une ville de la taille de Lyon. Et force est de constater que le désintérêt évident pour ces deux églises et leurs vitraux est problématique. Si Saint-Bernard, dont les structures sont stabilisées et dont les vitraux (à l’exception de celui dont le grillage protecteur est détérioré) et le mobilier ne semblent pour l’instant pas en péril, peut sans doute attendre un peu, il n’en est absolument pas de même du Bon-Pasteur, victime d’un vandalisme récent qui risque de se poursuivre si rien n’est fait rapidement, et dont la restauration coûtera encore plus cher qu’elle ne l’est aujourd’hui (en espérant que les vitraux ne seront pas définitivement perdus).

On ne peut donc se satisfaire du statu quo de fait qui entoure ces deux monuments. Et puisque la protection au titre des monuments historiques – qui n’est certainement pas la panacée mais qui présente au moins le mérite de reconnaître l’importance artistique ou historique d’un bâtiment ou d’une œuvre – ne dépend de rien d’autre, selon la loi, que de son importance « du point de vue de l’histoire de l’art et de l’histoire », nous demandons officiellement, comme c’est la possibilité pour tout citoyen, l’inscription rapide de ces deux églises et le classement des vitraux qui les embellissent6.

On conclura cet article en signalant, à propos de Lucien Bégule, un excellent site Internet créé par Thierry Wagner qui tente de répertorier, et de publier à terme les photographies de tous les vitraux créés par ce maître verrier. Le même auteur - que nous remercions pour l’aide qu’il nous a apporté pour l’élaboration de cet article - a publié un petit livre sur ce sujet que l’on peut se procurer ici.

English Version


Didier Rykner, mercredi 15 février 2012


Notes

1Une église provisoire avait été construite à cet endroit.

2Nous n’en avons malheureusement pas de bonnes photos.

3La véritable désaffectation attend encore la décision de l’évêque.

4Ces premiers vitraux mis en place dans l’église étaient dus à Laurent de Tours.

5Nous remercions Thierry Wagner de nous l’avoir communiquée.

6Nous avons envoyé la demande ce jour par courrier recommandé à la DRAC de Rhône-Alpes et nous tiendrons au courant les lecteurs de La Tribune de l’Art du sort qui sera réservé à cette requête. Rien n’interdit d’ailleurs à ceux-ci de l’appuyer également par un courrier recommandé envoyé à la DRAC.





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