L’œuvre de Perret à Amiens, le Grand Palais : existe-t-il encore une politique de mise en valeur du patrimoine ?


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Photo : Stéphane Grodée
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Faut-il en venir à défendre les beaux-arts et leur patrimoine contre l’art contemporain ? Ne peut-on plus espérer d’accord harmonieux ? Pour l’instant, il est malheureusement entendu que les œuvres du passé sont bien encombrantes et que leur conservation est ruineuse ; qu’elles ne peuvent intéresser que quelques nostalgiques, à moins … à moins de les revitaliser par une intervention du présent suffisamment hardie et libérée de la superstition du respect. L’affaire de la place Alphonse-Fiquet d’Amiens, transformée par Claude Vasconi à l’instigation de Gilles de Robien, n’est qu’une illustration parmi d’autres de ce topos, mais elle a l’avantage d’avoir touché le grand public et d’avoir provoqué un large déballage sur internet.


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La place Alphonse-Fiquet est l’une des dernières œuvres de Perret : il put enfin y développer ses idées sur l’architecture urbaine (Le Havre est plus tardif et moins achevé). On y trouve ce qui fait son génie : l’union parfaite entre la tradition académique classique et la rationalité technique moderne. L’affirmation des éléments utiles à une construction industrialisée et à des fonctions précises suffit pour créer une ordonnance savante dans la lignée des grandes places classiques des XVIIe et XVIIIe siècle. Une mise en valeur pouvait facilement s’appuyer sur l’expérience acquise dans l’aménagement de celles-ci ainsi que sur l’abondance des écrits et dessins de Perret : ce n’est pas la voie suivie.
La Mairie avait remarqué que, pour les gens arrivant par le train, la place donnait une première image triste de la ville à cause de son envahissement par l’automobile et de la poussière accumulée sur les façades. - Il fallait détourner la circulation et restaurer les bâtiments, direz-vous. - Quel manque de prudence et d’ambition tout à la fois ! On décida de consulter les meilleurs architectes dans le cadre d’une grande consultation internationale afin de trouver la solution idéale. Le problème est que les architectes savent qu’ils n’ont aucune chance s’ils proposent un nettoyage et un aménagement discret dans le respect de ce qui existe, à supposer qu’ils aient la culture suffisante pour cela. Il faut que leur intervention se voie et en impose, ne serait-ce que pour justifier leurs honoraires. C’est d’ailleurs bien l’intervention la plus lourde et la moins respectueuse qui a été choisie.


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Le fait n’a rien d’exceptionnel malheureusement. C’est exactement ce qui a eu lieu lors des deux consultations visant à l’installation du musée d’Orsay. C’est à peu de choses près la même histoire que pour le Grand Louvre, le Petit Palais ou la place de l’hôtel de ville de Saint-Lô, jadis petit chef-d’œuvre de la Reconstruction. À chaque fois on retrouve le même discours des architectes et de leurs commanditaires : nous cherchons à mettre en valeur ce monument historique, mais comme nous savons qu’il a très peu d’intérêt en lui-même, nous devons absolument lui en apporter. On ne respecte et on ne valorise que ce que l’on méprise, c’est bien connu ! L’œuvre de Perret à Amiens, il est vrai, a intéressé quelques spécialistes ; mais on ne doit pas se cacher qu’il s’agit d’une réalisation « néo-stalinienne » sans originalité.
Pour Claude Vasconi : « Cette place n’est pas une place, c’est un espace, en l’état, sans échelle, sans âme, sans réelle identité. » et même « un espace indigne du dessein d’Amiens car il évoque les tristes références des ex-pays de l’Est »
En toute logique, le journal de la mairie s’étonne : « Le projet insiste beaucoup sur le fait qu’il faille conserver l’existant pour l’harmoniser au neuf. C’est une nécessité ? » Paul Chemetov, responsable de la transformation de l’ensemble du quartier, répond en développant la vision révolutionnaire qui sert de base au projet : « La ville vit dans le temps. À Amiens, les hortillonnages ou les tracés de certaines rues datent de l’époque romaine, la cathédrale du Moyen Âge, la Tour Perret d’une cinquantaine d’années. Le tout coexiste. Pour se projeter dans l’avenir, ce ne peut être sur une table rase, mais en transformant au mieux ce qui est par ce qui arrive de neuf, de visionnaire. Chacun de nous a une expérience dans la modification de l’ameublement de son appartement, de la conservation de l’existant pour mieux le marier au neuf. Certes à une tout autre échelle, la ville ne procède pas autrement. »

Cela permet à Gilles de Robien, de répondre à Joseph Abram, spécialiste de l’architecture de Perret qui s’est opposé très tôt à ses projets : « Nous n’avons de leçons à recevoir de personne sur le patrimoine du XXème siècle tant nous œuvrons au quotidien pour sa pérennité. Cependant, il faut s’entendre sur ce que veut dire conservation du patrimoine : Est-ce synonyme d’immobilisme ? Est-ce pétrifier les choses ou est-ce accepter l’évolution d’un patrimoine qui doit rester vivant ? »
La Mairie a ses propres spécialistes, nés de la dernière pluie, qui remarquent que « la réalisation finale ne correspond pas au projet initial » et que les dessins de Perret montrent des « hésitations ». De telles infractions aux lois de la création artistique les amènent à conclure à un « inachèvement » qui justifie l’intervention. À ce compte-là, il faudrait décrocher les plus grands chefs d’œuvre de la peinture et les confier à M. Buren pour qu’il en fasse quelque chose.
« Le projet de requalification a pour objectif de redonner vie à cette place, de recréer une échelle urbaine, de la rendre attractive et vivante. » Pour atteindre ce but, M. Vasconi ne lésine pas : « Une grande verrière (une “canopée”) abritera cette place en l’unifiant et en la protégeant des intempéries. Elle définira une spatialité actuellement inexistante. On pourra enfin parler d’espace Perret et d’une identité retrouvée. »


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Il ne s’agit pas d’un ouvrage à structure très légère et à verre blanc conçu pour laisser passer le maximum de lumière comme dans la galerie Victor-Emmanuel de Milan, évoquée par le maire, mais d’enfilades de poteaux métalliques supportant une arborescence de poutrelles sur laquelle est posé, à la hauteur de la corniche supérieure des bâtiments de Perret, un plancher horizontal de plaques de verre teintées en vert ou en gris. Cela évoquerait une haute futaie artificielle.
La place va « permettre de réconcilier les Amiénois avec Auguste Perret. Elle sera un mélange entre notre histoire et la modernité. Toutes les finitions ne sont pas encore effectuées mais on verra mieux, au fur et à mesure qu’elle s’étendra, la brillance de la canopée de verre teintée en gris et vert, le tout éclairé d’une lumière douce »
« Fini donc la gare au style néo-stalinien et sa grisaille… Bonjour la luminosité. » conclut L’Express.
Pour la luminosité, la Mairie précise qu’on accrochera à la structure un système d’éclairage artificiel. La disposition des poutrelles et des plaques de verre, sous une latitude où la lumière du soleil arrive toujours en biais, crée en effet une forte ombre. Par temps couvert, il faudra éclairer même de jour. Le fait que la verrière s’arrête à quelques mètres des façades ne laisse qu’un faible jour vertical et jamais de soleil, ce qui assombrit les appartements et détruit les jeux de relief. Il n’y a donc pas de comparaison possible avec la galerie Victor-Emmanuel. D’ailleurs les Amiénois ne disent pas « la canopée » ou « la verrière », mais « la plateforme pétrolière » ou « la ferrière ».

Comment un tel projet a-t-il pu être choisi ? Il me semble qu’il ne faut pas y voir une question de personne mais une question d’époque : l’art contemporain est étouffé par le conceptuel, c’est-à-dire bien souvent, en langage vulgaire, par les lieux communs.
Ici les architectes ont travaillé à isoler l’archétype de la gare dans l’inconscient collectif du jour. Quelle évocation peut réconforter et contenter le consommateur moyen ? Celle de l’image d’Épinal de la gare du XIXe siècle avec sa grande halle métallique : « Symbole de centralité, la gare du XIXe siècle est plus qu’un bâtiment, c’est l’édifice monumental par excellence. La mise en œuvre combinée du fer et du verre en fait des "temples de la transparence". »
Métal et verre sont les lieux communs de la gare. Ce sont aussi les lieux communs des réalisations futuristes : l’idéal pour une place de la gare qui doit aussi être la « porte du XXIe siècle » de la ville. Il est encore entendu que ce type de structure est lumineux et parfaitement léger, et ne peut donc pas gêner l’architecture classique de Perret mais au contraire la mettre en valeur par un jeu de contrepoint avec la lourdeur du béton.
« L’ouvrage futuriste (sept mille panneaux de verre d’environ un mètre carré chacun !) conférera à la place cet aspect minéral cher à ses concepteurs. Car ici, il n’est point question de dénaturer le paysage. Au contraire, il s’agit d’harmoniser les nouvelles infrastructures avec l’existant pour qu’Amiens conserve toute son authenticité chère à ses habitants. »


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Pour ne pas être définitivement séduit, il aurait fallu s’intéresser aux qualités réelles de l’architecture existante et à ce que donnerait le projet après construction. On a jugé l’idée en oubliant que seule sa réalisation resterait.
Il ne faut pas se laisser enfermer dans l’alternative intervention musclée - immobilisme. Un monument historique, comme toute œuvre architecturale, peut rester vivant sans jamais cesser de respecter l’œuvre initiale. Pour beaucoup d’architectes, jusqu’au milieu du XXe siècle, le principal travail de création commençait après l’établissement du projet, à partir de la mise en route du chantier. Il ne visait pas à dresser des plans ou à définir des concepts mais à créer des édifices. Ils tenaient encore à présider à la mise en fonction pour s’assurer de ne déroger ni à l’utilité, ni à la beauté, et ils continuaient souvent à diriger des travaux d’aménagement et de transformation jusqu’à leur mort.
Il y a là une opportunité merveilleuse. Si un tableau ne reste vivant qu’en restant immuable, une œuvre architecturale devrait être susceptible d’évoluer discrètement dans un parfait respect du travail initial. Voilà qui serait réellement créatif et « visionnaire » : en finir avec les interventions barbares et oser travailler à travers le temps en collaboration avec l’auteur de l’édifice. Est-ce possible ? Il faudrait d’abord que les architectes ne considèrent plus avec mépris et ignorance les œuvres de leurs aînés et qu’ils soient attentifs aux avis des historiens de l’art spécialistes de l’architecture.

L’occasion se présente avec la restauration du Grand Palais. On en arrive au point le plus délicat avec la restitution du décor de la grande halle centrale. Il faut d’abord lutter contre les lieux communs : acier + verre = futuriste ; futuriste en 1900 = Art nouveau ou architecture industrielle. Du point de vue technique il n’y a rien de nouveau ; il n’y a pas non plus de record battu ni de difficulté particulière vaincue. Ce n’est pas par erreur si cette nef n’est jamais citée dans les histoires de l’architecture moderne. Elle a pourtant son originalité, son caractère unique, mais qui n’entre pas dans les cases habituelles.
Ici, la raison s’incline devant le sentiment. La volonté des ingénieurs dirigeant le commissariat général de l’Exposition de 1900, maîtres de l’ouvrage, est de montrer que le métal ne fait pas forcément « usine » ou échafaudage, mais qu’il peut se plier aux canons académiques de l’architecture et du décor. La mise en cause du positivisme par Bergson est typique de l’époque. La charpente a été entièrement dessinée par les architectes sans qu’ils se sentent liés par les lois de la physique ou par les qualités propres du métal. Deux vaisseaux couverts en berceau se coupant à angle droit, une coupole à la croisée, voilà qui est très classique, bien loin de l’architecture industrielle ou art nouveau. Cela n’empêche que les architectes, Deglane et Louvet, ont travaillé sur une esthétique propre à une architecture à structure métallique, dans un souci d’expressivité. Les volutes de cornières présentes dans la charpente et dans le grand escalier répondaient à celles qui étaient peintes sur les murs et sur les voûtes en plâtre, l’ensemble créant une esthétique fantastique.
C’est donc tout à l’honneur de M. Yves Saint-Geours, Président de l’Établissement public du Grand Palais, d’avoir le souci de reconstituer un décor. Il a encore eu une bonne idée en proposant de faire appel à des artistes, étant donné que l’œuvre originale a été entièrement détruite et que le manque de documents interdit une restitution exacte. Mais il reste encore à assurer une fidélité totale à l’œuvre de Deglane et Louvet pour que l’opération soit une réussite. Espérons que M. Saint-Geours saura éviter les errements illustrés par l’affaire d’Amiens.


Gilles Plum, lundi 24 mars 2008





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