Les Rothschild. Une dynastie de mécènes en France


Sous la direction de Pauline Prevost-Marcilhacy.

Ce triple livre est celui de tous les étonnements, admiratifs bien sûr ! Quelle surprenante politique de dons aux musées de notre pays, poursuivie depuis plus d’un siècle par l’immense et proprement légendaire famille Rothschild ! Quelle incroyable attention à la chose publique ! Quelle exceptionnelle et vigilante bienveillance à l’égard du Louvre, de la Bibliothèque nationale et de dizaines d’autres établissements, près de deux cents ! – Un bilan qu’on peut qualifier de stupéfiant : au moins 120 000 œuvres, selon Pauline Prevost-Marcilhacy (vol. I, p. 24), au sein desquelles le fonds d’estampes, de dessins et de livres illustrés légué par Edmond de Rothschild et remis au Louvre en 1935 tient une place déterminante (90 000 pièces environ1), – un bilan global qu’ont voulu bien légitimement dresser le Louvre et la Bibliothèque nationale, associés comme il se doit dans une spectaculaire publication en 3 volumes (Vol. I 1873-1922, Vol. II 1922-1935, Vol. III 1935-2016), ce qui, chose curieuse mais presque compréhensible vu la difficulté de l’entreprise, n’avait encore jamais été tenté dans une perspective d’ensemble, hormis le seul Louvre qui avait tout de même su déjà célébrer à part ses donateurs.

La performance éditoriale n’est pas moins édifiante. Il faut saluer à cet égard le travail inouï de la spécialiste en pedigrees rothschildiens, Pauline Prevost-Marcilhacy qui depuis des années scrute les collections des membres de la dynastie, reconstitue leurs avoirs hors musées ou non (ce sera l’objectif d’une progressive mise en ligne sur le site de l’INHA : collections.rothschild.inha.fr), étudie également leurs constructions et hôtels si remarquables d’architecture (voir à ce sujet l’ouvrage publié en 1995 par cet auteur2). Elle a su aussi rassembler pour la présente publication les contributions de plusieurs dizaines d’historiens d’art, de spécialistes et de conservateurs des musées concernés (qui dira encore que les fonctionnaires, les spécialistes, les chercheurs, c’est inutile, et qu’il faut à toute force les restreindre en nombre !), non sans relier entre eux tous ces savants exposés souvent très inédits par une présentation concrète de chaque mécène. De fait, une telle suite de biographies (toujours très alertes) constitue l’un des plus heureux aspects de cette publication, qu’innerve un index des noms de lieux et de personnes de la plus significative richesse3. La fructifiante nouveauté a été de pouvoir faire appel aux Archives Rothschild conservées à Londres (à côté de la branche française, principal sujet de la présente étude, il y a la branche anglaise non moins agissante sur le plan des arts, que l’on songe à ce que représente Waddesdon Manor !4), archives qui livrent quantité d’éclairages instructifs sur cette véritable geste en mécénat artistique5, et la vérité et la justice, quand bien même l’on se placerait hors du champ d’étude envisagé, imposent de rappeler que les Rothschild furent tout aussi actifs en matière de dévouement social6 – ne faisons pas de l’histoire de l’art et du collectionnisme un absolu ! –, ainsi qu’en témoignent notamment leurs fondations d’hôpitaux et leur politique de logements populaires ou bien, sur un autre plan, le prosélytisme d’Edmond en faveur de l’installation d’immigrés juifs en Palestine et la construction de synagogues (Prevost-Marcilhacy, dans vol. I, p. 45-46).

Collectionnisme et mécénat : le baron James, ses fils Alphonse et Edmond

L’architecture de ce gigantesque survol qui s’ouvre sur un indispensable arbre généalogique tant les ramifications des familles Rothschild sont multiples7, est d’une évidente simplicité chronologique : le volume I va de 1873 à 1922, le volume II de 1922 à 1935, le volume III de 1935 à la période actuelle. Reste que la frontière est inévitablement indécise entre collectionnisme, sujet de choix pour le maître d’œuvre de l’ouvrage, et mécénat proprement dit, si bien que l’organisation du livre s’en ressent parfois quelque peu. Ainsi, du premier et célèbre fondateur des Rothschild français, James, le grand baron (1792-1869), le flamboyant banquier qui vivait et collectionnait comme un Médicis (Marianne Grivel, dans vol. III, p. 13) et le fameux client d’Ingres (le portrait de l’épouse Betty), il n’est question dans cet ouvrage que par à-coups : n’ayant jamais été donateur des musées, il n’a pas droit à un chapitre spécifique, même s’il est par force très souvent mentionné (voir l’index, dans vol. III, p. 484, avec plus de 200 renvois) et que le legs du château de Ferrières en 1976 à l’Université de Paris amène fort logiquement à évoquer son rôle capital de bâtisseur et de collectionneur (Prevost-Marcilhacy, dans vol. III, p. 326-339). Le fait est que, chez les Rothschild, la préservation – éviter les dispersions – et la transmission des parts d’héritage familial tiennent à chaque génération une place essentielle8, ce qui ne laisse pas d’interférer avec les gestes de mécénat et de compliquer le récit. Remarquons encore à propos de James qu’il s’intéressait vivement comme en tant d’autres secteurs du collectionnisme aux gravures de livres illustrés9, d’où une part héritée de lui et bien plus importante qu’on le soupçonnait dans la constitution du fonds graphique légué au Louvre par son fils Edmond en 1934 (Marianne Grivel, dans vol. III, p. 13-16, Isabelle de Conihout, ibidem, p. 184-188, 191), un Edmond par ailleurs également grand collectionneur de meubles et d’objets d’art, évoqué en tant que tel dans d’autres chapitres (Prevost-Marcilhacy, dans vol. I, p. 42-59 ; Alain Pasquier et Marc Bascou, dans vol. III, p. 364-379), c’est dire la complexité et le foisonnement de toutes ces études additionnées.

Quoi qu’il en soit, la chronique du mécénat rothschildien débute en 1873, au lendemain du décès du grand James (1869), avec les gestes archéologiques de deux de ses fils Gustave et Edmond, lui déjà (il n’a que 28 ans), qui consistent à subventionner des fouilles en Grèce destinées à enrichir le Louvre, significative première qui anticipe sur le retentissant achat et don que consent Edmond en faveur du Louvre, en 1895, de la plus grande partie du trésor d’argenterie pompéienne de Boscoreale. L’initiative de 1873 est remarquable à plus d’un titre comme Alain Pasquier l’a excellemment souligné (vol. I, p. 60-69) en évoquant le contexte de revanche et de rivalité (archéologique) avec l’Allemagne impériale après la défaite française de 1870. Comment ne pas tenir compte du quotient patriotique d’alors et ne pas comprendre que les Rothschild en tant que juifs d’origine allemande relativement récente tenaient à affirmer leur totale et militante intégration française ? Ainsi le frère aîné, Alphonse (1827-1905), n’hésite-t-il pas à jouer un rôle politique avec de nettes et significatives sympathies royalistes (les Rothschild par rivalité sans doute avec les Pereire apprécient peu Napoléon III et restent des orléanistes convaincus). Surtout, ce premier geste de mécénat innove en ce qu’il se veut d’abord scientifique10 plus que proprement artistique ou résultant simplement d’héritages, et certes d’une façon très concertée puisque les services d’un archéologue, Olivier Rayet, sont directement supportés par les Rothschild, hors d’un cadre classiquement administratif incriminant des fonctionnaires (Edmond pour sa collection de gravures s’octroiera aussi, de façon continue cette fois, un conservateur personnel, le Dr David-Didier Roth puis André Blum11).

Achats d’œuvres contemporaines pour des musées de province

Une autre facette, non moins intéressante par sa nouveauté, du mécénat des Rothschild est celle de leurs encouragements à la création artistique par l’achat d’œuvres aux artistes vivants et offertes principalement à des musées de province. Une politique d’ores et déjà mise en valeur par les recherches innovantes de Pauline Prevost-Marcilhacy en dépit des difficultés de l’enquête, laquelle n’est du reste nullement achevée (œuvres mal repérées faute de documentation explicite ou reléguées en réserve et pas toujours accessibles quand elles n’ont pas disparu…). Les acteurs en sont là encore les enfants de James, soit en tout premier lieu Alphonse, sensible à cet égard à des idéaux d’éducation populaire, puis Edmond et leur sœur Charlotte (la baronne Nathaniel, 1825-1899). L’effort ne dépasse guère, on s’en doute, la première Guerre mondiale, mais il a été repris d’une certaine façon par le fait d’Alix (1911-1987), à partir des années 1950, avec des choix XXème siècle très avant-gardistes (Prevost-Marcilhacy, dans vol. III, p. 382-389). Le présent ouvrage reproduit pour la première fois sans doute nombre de ces dons : 58 pour ceux d’Alphonse (Prevost-Marcilhacy, dans vol. I, p. 135-177), lequel aura au total remis entre 1885 et 1905 plus de 2 000 peintures et sculptures à 250 musées de province, une douzaine d’œuvres reproduites au moins pour ceux d’Edmond (Prevost-Marcilhacy, dans vol. I p. 92-111) qui donne 185 tableaux et 43 sculptures à 55 musées et ce, de 1906 à 1914, Charlotte n’étant pas en reste avec 10 reproductions (Prevost-Marcilhacy, dans vol. I. p. 202-208), d’autant qu’elle-même était artiste comme aquarelliste et exposait régulièrement aux Salons12. Doit-on parler au sujet de cette politique de dons initiée par Alphonse et imitée par ses frères et sœurs de « décentralisation artistique » (Prevost-Marcilhacy, dans vol. I, p. 135) ? Le terme paraît hardi sinon inapproprié tant la décision de mécénat s’avère unilatérale et très parisienne (souvent des achats dans les Salons de l’époque). Le bilan est en tout cas inégal : il y intervient parfois une certaine philanthropie, et maintes œuvres se révèlent d’un goût très daté qui peut nous apparaître pour le moins démodé voire d’une esthétique trop conservatrice ou juste milieu sinon excessivement liée à l’art officiel (ainsi en juge un peu facilement Pauline Prevost-Marcilhacy - vol. I, p. 92), mais c’est méconnaître l’impact des générations (Alphonse naît en 1827, Edmond en 1845, ce sont vraiment des hommes du XIXème siècle), et l’histoire de l’art de toute façon fera ses choix. Après tout, que dirons-nous avec le recul du temps de tout ce qui s’est engrangé d’art contemporain dans nos musées depuis 1945 ? Au moins, dans tous ces mécénats Rothschild, pouvons-nous saluer, mais c’est déjà relativement aisé, la part de la sculpture (Camille Claudel, Rodin, Ringel d’Illzach, Escoula, Constantin Meunier, etc13.

Les premières donations : Charlotte, Adolphe, Arthur

Les dons d’œuvres d’art anciennes ne surviennent comme de juste qu’à l’ouverture des successions, non sans composer avec le maintien des collections par le biais impérieux des héritages familiaux, comme on l’a dit à propos d’Alphonse (voir note 8). Charlotte, décédée en 1899, ouvre la voie, qui tient à favoriser expressément le Louvre par un legs de quelques peintures italiennes des XVème et XVIème siècle où brillent Botticelli et Ercole da Roberti, en partie acquises avant 1870, date du décès de l’époux de Charlotte, Nathaniel (1812-1870). L’attentive Dominique Thiébault (vol. I, p. 215-225) remarque que de telles acquisitions tranchent sur le genre habituellement cultivé par les Rothschild et notamment Nathaniel (peintures hollandaises du XVIIème et françaises du XVIIIème siècle) et qu’elles semblent bien le fait de Charlotte même14, laquelle préfigure sur ce plan le collectionnisme italien d’une Nélie Jacquemart-André. Mais la vraie passion de la baronne Nathaniel était le XVIIIème siècle, Chardin entre autres, ce qui, significativement, n’apparaît pas dans son legs.

La donation immédiatement suivante pour respecter l’ordre du livre est celle d’Adolphe (1823-1900). – Un Rothschild un peu à part car peu tenté par la banque et se partageant entre Naples, sa ville natale (il a dû acquérir tardivement la nationalité française), Francfort, Paris (il achète l’hôtel Pereire en 1868) et la Suisse (château de Pregny). Grand amateur d’objets d’art, il fait bénéficier le Louvre et le musée de Cluny de toute une collection de richissimes orfèvreries du Moyen-âge finissant et de la Renaissance, souvent religieuses (Adolphe, le napolitain, ne dédaigne pas le genre « chrétien », encore que ce soit une section bien à part dans sa succession), bien typiques en tout cas de cette opulence éclectique qui sera souvent une marque Rothschild (voir les éloquentes reproductions photographiques de son hôtel, cf. Dimitrios Zikos, dans vol. I, p. 245-249). Eclairantes à cet égard sont les confiantes relations du collectionneur avec le prolifique antiquaire viennois Spitzer établi à Paris depuis 1852 ainsi qu’à Aix-la-Chapelle. D’où le piquant aperçu d’Elisabeth Antoine-König (vol. I, p. 252-263) sur la présence encore peu connue du grand public d’aujourd’hui de quelques faux Vasters dans le legs, dus à ce virtuose orfèvre, grand pourvoyeur de Spitzer et donc de son client Adolphe de Rothschild. Est-ce à dire qu’il s’agit d’un pur et simple faussaire et ne peut-on parler plutôt ici – bonne question à poser ! – d’un pasticheur-restaurateur qui surenchérit tellement dans ses à-la-manière-de qu’il en devient quasiment un créateur15 ? Et la partie Renaissance dudit legs dans son internationale diversité (étude serrée de Philippe Malgouyres, dans vol. I, p. 265-279) n’est pas moins fascinante et des plus salutaires à la cause des musées français.


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1. Triptyque reliquaire de la Vraie-Croix
Abbaye de Floreffe, après 1254
Argent, cuivre, dorure, nielle - 79 x 92 cm
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN-GP (musée du Louvre)/Daniel Arnaudet
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2. Sir Reynolds Joshua (1723-1792)
Master Hare
Huile sur toile - 77 x 63 cm
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN-GP (musée du Louvre)/Michel Urtado
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Si le legs d’Adolphe enrichit splendidement le patrimoine français par ses raretés (le reliquaire de Floreffe par exemple - ill. 1), la donation d’Arthur (1851-1903) qui survient juste après est d’une teneur plus traditionnelle, disons qu’elle procède nettement d’un héritage familial et qu’elle contraste en un sens avec la personnalité quelque peu décalée de ce Rothschild fantaisiste et original, aux curiosités diverses. Grand collectionneur de timbres – il s’en défait en 1893 –, passionné de sport, de chasse ou de marine, il lègue parallèlement au musée de Cluny un ensemble de 122 bagues en majorité du XVIIIème ou du XIXème siècle (Marc Bascou, dans vol. I, p. 306-309). Ses quelques tableaux hollandais et flamands du XVIIème siècle (Ruisdael, Teniers, Hobbema plus Greuze16) entrés par son legs au Louvre lui viennent de fait de son père Nathaniel, il s’agit donc de peintures acquises avant 1870 et sans doute à Paris – Nathaniel s’installe à Paris en 1842 – comme à Londres, dans ces années où la ferveur pour les maîtres nordiques est grande (pensons à Thoré, alors déjà si heureusement actif). Inutile soit dit en passant de juger de tels choix sans grande originalité : « les maîtres les plus conventionnels de l’école hollandaise », estime Pauline Prévost-Marcilhacy (vol. I, p. 186). Voilà bien une considération trop peu « kunsthistorisch », comme si Nathaniel, son frère Lionel tellement lié à l’Angleterre et plus encore leur oncle, le fastueux James, n’étaient pas de leur temps – faut-il s’en étonner et leur en faire grief ! – et n’avaient pas excellé dans leurs typiques achats (le Hobbema, le Wouwerman17 hérités par Arthur et légués par lui au Louvre sont des chefs-d’œuvre). Sur le plan artistique, observons que les vraies curiosités d’Arthur – il est d’une autre génération que Nathaniel – semblent avoir été Boilly, peut-être sous l’influence de sa mère Charlotte (Prevost-Marcilhacy, vol. I, p. 304) mais cela ne rentre pas dans son propre legs (une fois de plus, ces legs Rothschild sont très cadrés, il va de soi), un legs où il semble en tout cas difficile de voir, comme le suggère Blaise Ducos (vol. I, p. 310-317), une concurrence à la fièvre d’achats des Américains de la fin du XIXème, voire en France même une réponse à l’antisémitisme de l’époque. N’allons pas trop loin et n’avançons pas sans preuves ! Relevons encore à la même date le geste ultime d’Alphonse, accompli à son décès par ses héritiers, qui fait entrer au Louvre le fameux Master Hare de Reynolds (ill. 2) , reproduit en couverture du volume I, acquis en 1872 via Léon Gauchez, l’indispensable conseiller18, mais constatons par ce fait hautement parlant que Alphonse sépare nettement mécénat artistique (artistes vivants) et collectionnisme (plusieurs tableaux des plus prestigieux d’Alphonse, Memling, Metsys, Rubens, Pieter de Hooch, Van Dyck, ne parviendront au Louvre que bien plus tard et par d’autres biais).

Salomon et sa veuve Adèle : la FNAGP de la rue Berryer

Un autre legs, relevant toujours de la génération des Rothschild du XIXème siècle et à la révélatrice et hyper-éclectique profusion, est celui de la baronne Adèle (1843-1922), patiente veuve de Salomon, le quatrième fils de James disparu dès 1864 à 29 ans, et légatrice au surplus du somptueux hôtel de la rue Berryer à Paris qu’elle fit bâtir en 1878 en le concevant comme une sorte de sanctuaire muséal des collections de ce frénétique acheteur qu’était Salomon19, notamment en objets d’art du XVIIIème siècle français, et de celles du père d’Adèle, Mayer Carl, de Francfort (éblouissantes orfèvreries principalement germaniques des XVIème et XVIIème siècles20). Une véritable Maison d’Art, avec toutes ses collections destinées à rester sur place, soit une fondation d’Etat, toujours existante, dédiée aux artistes, la FNAGP (Fondation nationale des arts graphiques et plastiques). Voyons-y un geste pas vraiment muséal et relativement original par rapport aux mécénats des autres Rothschild, mais les conditions de ce legs ainsi orienté et d’une application difficile entraînèrent très vite une dispersion-répartition, mis à part quelques œuvres restées à la Fondation peu ou pas montrées (il y eut même hélas ! des ventes, cf. Prevost-Marcilhacy, dans vol. II, p. 23, 26, note 53 et 96 p. 30-31), bénéficiant finalement au Louvre (surtout des objets d’art, force majeure de la collection, les peintures étant plus modestes21), au Musée de Cluny, aux Arts décoratifs, à Ecouen et à la Bibliothèque nationale, ce qui signifie dans le présent livre une quinzaine d’instructifs chapitres spécialisés : porcelaines du XVIIIème siècle soigneusement scrutées par Marie-Laure de Rochebrune (vol. II, p. 116-133), armes et armures, émaux et faïences de la Renaissance, manuscrits enluminés, objets islamiques et d’Extrême Orient, monnaies, ivoires, tabatières, montres, albums photographiques, meubles et tapisseries du XVIIIème siècle, orfèvreries et bijoux, la partie la plus spectaculaire de l’ensemble, brillamment présentée par Michèle Bimbenet-Privat et Alexis Kugel (vol. II, p. 32-63). L’enrichissement majeur pour les musées français est à coup sûr cette orfèvrerie allemande qu’on ne s’attendrait pas à trouver en France, providentielle part d’héritage francfortois, où cette fois encore se sont même glissés quelques pastiches dus à l’incontournable et si efficace Vasters (idem, vol. II, p. 43) comme on en trouvait déjà chez Adolphe.

Les grands legs des années 1930 : Béatrice, Edmond

Le deuxième grand legs Rothschild d’entre les deux guerres où, là encore, s’illustrent les femmes (leur rôle est très en évidence chez les Rothschild) – mentionnons en passant celui désopilant de Mathilde, l’épouse d’Henri22, aux Arts décoratifs en 1926 (collection de 180 têtes de mort, cf. Sophie Motsch, dans vol. II, p. 228-235), est le fait de Béatrice Ephrussi (1864-1934), seconde fille d’Alphonse, un exemple retentissant de la riche diversité des personnalités de la galaxie Rothschild, originale notoire par ses excentricités et ses incroyables dettes de jeu (elle se fixe à dessein près de Monte-Carlo), et certes plus autodidacte qu’érudite, contrairement à nombre d’autres Rothschild, disons encore plus décoratrice que vraie collectionneuse (Prevost-Marcilhacy, dans vol. II, p. 250). Son goût de la mise en scène lui fit arranger sa villa favorite de Saint-Jean-Cap-Ferrat comme le lieu mémoriel – inachevé à son décès, il faut le reconnaître – de ses vastes et très diverses collections, pour legs (en 1933) à l’Académie des Beaux-Arts et non à un musée classique comme le Louvre en s’attachant à garder l’esprit d’un salon (ibidem, p. 250, citation tirée des Archives Rothschild à Londres). Des collections où l’authentique de grande qualité (Tiepolo, Pellegrini, le Maître de Cesi) coexiste avec le banal, Béatrice procédant par des coups de cœur ou de hasard et ne daignant pas se faire conseiller par des spécialistes à la différence de Nélie Jacquemart-André ou d’Isabella Stewart Gardner, remarque Esther Moench (vol. II, p. 272). Neuf sections esquissent dans le livre (vol. II, p. 260-381) une première approche critique avec des auteurs vigilants (Philippe Malgouyres, Ulrich Leben, Esther Moench, Guillaume Séret aux infatigables investigations dans le pedigree des profuses porcelaines du XVIIIème siècle) de cet immense conglomérat de plus de 6 000 pièces (tout n’était pas encore déballé à la mort de la donatrice…). Il y eut même – on peut même le regretter comme pour le legs d’Adèle – des disparitions (vol. II, p. 337-338) et des ventes (vol. II, note 14 p. 258, note 5 p. 271). Encore à présent, la présentation et la mise en sécurité ou en valeur des œuvres sont en cours (diverses peintures sont provisoirement déposées au Musée Marmottan à Paris), alors que la villa même, fermée à cause de la Guerre, ne put rouvrir qu’en 196023.

Décidément, l’année 1934 est une grande année pour le mécénat rothschildien car au legs de Béatrice à l’Institut s’ajoute le legs au Louvre d’Edmond, dernier fils de James et disparu comme sa nièce cette année-là. Ce legs d’Edmond accepté par décret en 1936 est d’une ampleur exceptionnelle puisqu’il vise à la constitution d’un musée de la gravure – une place inédite à faire à cette spécialité à l’égal et en marge des habituels départements du musée et nettement distincte du Cabinet des Estampes de la Bibliothèque nationale, ce qui, du reste, va faire longtemps question sur le plan administratif (disjoindre le fonds des dessins du Louvre des peintures pour rapprocher le fonds Rothschild du Département des Arts graphiques – l’ancien Cabinet des Dessins –, le fait fut acté en 1941 en maintenant une réelle indépendance de l’entité Rothschild au sein du Louvre, avec une effective installation à partir de 1957, une fois sa localisation au Pavillon de Flore effectuée n 1971 et tout à fait améliorée en 1993). Cette collection d’Edmond dont les achats d’estampes rarissimes connurent leur zénith dans les années 1870 est d’une telle étendue que son évocation dans le présent livre occupe une bonne moitié du volume III avec 15 essais (p. 10-207) où se distinguent entre autres des spécialistes de la gravure comme Gisèle Lambert et Marianne Grivel, ou du dessin comme Catherine Loisel.

Henri, donateur de la BNF

Que le présent ouvrage soit coédité tout à la fois par le Louvre et la Bibliothèque nationale ne peut surprendre, tant ce mécénat Rothschild, en l’occurrence le legs d’Henri en 1947 à la Bibliothèque nationale, associe autographes, livres rares, manuscrits illuminés et livres d’heures, typique domaine de choix pour les collectionneurs et amateurs de l’époque (notamment les parents de Henri, James-Edouard et Thérèse). Mais la fragilité même de ces livres à miniatures les rend forcément assez confidentiels, et un tel legs n’a pas eu de ce fait le retentissement public des donations entrées et exposées au Louvre. En plus des manuscrits à peintures présentés ici par François Avril (vol. III, p. 264-277), le legs de 1947 comprenait nombre de livres précieux hérités du premier James, toujours lui, des ouvrages relatifs au théâtre, de somptueuses reliures, le tout émanant de James-Edouard, ainsi que de son fils Henri, très portés l’un et l’autre sur la bibliophilie comme le commentent d’autres spécialistes du Département des Manuscrits de la BNF, telles que Catherine Faivre d’Arcier (vol. III, p. 228-263, 288-295) et Marie-Hélène Tesnière (ibidem, p. 278-287), cette publication faisant œuvre pie par une vulgarisation noblement entendue.

Les dons de l’après-guerre et le cas à part des dations


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3. Thomas Gainsborough (1727-1788)
Lady Alston
Huile sur toile - 228 x 166 cm
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN-GP (musée du Louvre)/Jean-Gilles Berizzi
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4. Pieter de Hooch (1629-1684)
La Buveuse
Huile sur toile - 69 x 60 cm
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN-GP (musée du Louvre)/Gérard Blot
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Un tel mécénat s’est poursuivi, chose admirable par-delà les épreuves – pillages nazis pour des raisons antijuives – de la dernière Guerre et de l’Occupation allemande. La restitution d’une part majeure des collections Rothschild dans l’immédiate après-guerre valut au Louvre, en reconnaissance des tentatives (parfois réussies) de sauvetage lors de l’évacuation du Louvre pendant la « drôle de guerre », puis des opérations de récupération de ce patrimoine rothschildien et pour saluer la victoire de 1945, des dons d’œuvres d’art insignes : tableaux de Gainsborough (Lady Alston ; ill. 3) et de Van Dyck (Portrait d’une noble génoise) donnés pour le premier en 1947 par les héritiers de Robert, fils de Gustave et petit-fils de James, et pour le second en 1949 par les héritiers du baron Edouard, fils d’Alphonse et comme Robert petit-fils de James (voir note 5). Cette tradition – le terme est on ne peut plus adéquat – des dons s’illustra à nouveau en 1974 avec les gestes d’hommage au Louvre des deux filles du baron Edouard et petites-filles d’Alphonse, Bethsabée de Rothschild (rarissime Memling, partie centrale d’un retable dont les volets avaient été acquis par le Louvre en 1851, soit une retrouvaille inespérée) et Jacqueline Piatigorsky (La Buveuse, inoubliable chef-d’œuvre de Pieter de Hooch ; ill. 4), le Memling étant une acquisition effectuée en 1850 par James et le Hooch, un achat d’Alphonse vers 1898, tandis que leur frère Guy offrait également en 1974 le grand marbre de Pigalle, L’Amitié sous les traits de Madame de Pompadour (ill. 5), autant de preuves de l’excellence du collectionnisme rothschildien comme de l’heureuse permanence des héritages familiaux. Fallait-il pour autant dans un impeccable livre de ce genre se risquer in fine à jouer de l’ambiguïté qui peut se glisser entre la moderne procédure des dations – elle prit justement son envol dans les années 1970 – et la classique voie traditionnelle, ô combien glorieuse, des dons et donations ? C’est que, nonobstant l’assonance des termes, la dation, règlement fiscal en œuvres d’art dans le cadre d’une succession, n’a rien à voir avec une donation. Or, dans la dernière partie de cet imposant mémorial, fort bien renseignée du reste par Marc Bascou (vol. III, p. 320-325, 364-379) sont quelque peu mis sur le même plan, compte tenu des nécessités du récit, les deux modes d’acquisition, ce qui peut prêter à confusion. Doit être au contraire selon nous scrupuleusement respecté pour la leçon de l’Histoire le splendide déroulement des générosités rothschildiennes, cette suite proprement fascinante de mécénats les plus divers qui vont du plus éclatant au plus surprenant comme les têtes de mort léguées par Mathilde et déjà citées ou la plaisante collection de pipes et de boîtes d’allumettes entrées en 1927 à la Bibliothèque de Grasse par la vertu d’Alice (cf. Bénédicte Roland-Villemot, dans vol. II, p. 245-247)… Du coup, le vedettariat de certaines dations Rothschild entrées au Louvre comme l’Hélène Fourment de Rubens, L’Astronome de Vermeer ou le Bouffon au luth de Frans Hals (dations s’échelonnant de 1977 à 1983 et 1984), insensiblement assimilées à des dons que ne sont pas ces fameuses peintures, fausse les perspectives, amoindrissant ou tout au moins troublant le jeu du mécénat normal qui n’est pas sans y perdre alors de sa lisibilité sinon de son mérite24. Somme toute, ce livre mémorable eût-il été moins éloquent, moins démonstratif s’il s’en était strictement tenu à son clair intitulé Les Rothschild / Une dynastie de mécènes en France25 ? De toute façon, le collectionnisme des Rothschild est en soi un autre sujet, infiniment plus vaste et complexe, qui appelle, on le comprend bien, toute une enquête (en cours), nombre d’œuvres ayant été dispersées dans des ventes, parfois à des dates déjà anciennes quand elles n’ont pas été, hélas !, volées du fait de la guerre, ne sont plus localisées ou bien sont restées en main privée, donc hors sujet ici, songeons par exemple à tels Hals capital (Isabelle Coymans), tel Ingres (Betty de Rothschild, l’épouse de James), sans parler de la paire de Rembrandt qui viennent de défrayer la chronique… ou du mirifique Porte étendard du même Rembrandt.


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5. Jean-Baptiste Pigalle (1714-1785)
L’Amitié sous les traits de madame de Pompadour
Marbre - 1.66 cm x 62,8 cm.
Paris, musée du Louvre
Photo : RMN-GP (musée du Louvre)/Adrien Didierjean
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6. Nicolas de Largillière (1656 - vers 1746)
La Belle Strasbourgeoise, 1703
Huile sur toile - 139 x 106,5 cm
Strasbourg, musées de la ville de Strasbourg
Photo : musées de la ville de Strasbourg
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L’habitude des dons n’a pu d’ailleurs s’interrompre dans ces mêmes années, que ce soit par le fait d’Alix (Musée de l’Homme, Musée des Arts et Traditions populaires, actuel Mucem, et Musée national d’Art moderne), d’Elie et Liliane de Rothschild (Musée national d’Art moderne, Louvre : Département des Objets d’art et Département des Peintures dont un superbe Jordaens, L’Adoration des bergers acquis pour le musée en 1981, et château de Versailles) ou encore de Cécile de Rothschild qui permit à Strasbourg en 1963 la sensationnelle acquisition de la Belle strasbourgeoise de Largillierre (ill. 6). Manifestement, ce livre-monument n’a rien voulu oublier jusqu’à la plus récente date : tout ici reste hors du commun, et qui pourrait s’en formaliser !

Sous la direction de Pauline Prevost-Marcilhacy, Les Rothschild / une dynastie de mécènes en France, , Volume I 1873-1922, 319 pages, Volume II 1922-1935, 383 pages, Volume III 1935-2016, 495 pages, Coédition Musée du Louvre /BNF/Somogy Editions d’Art, 2016, 290 €, ISBN : 9782757202128.


Jacques Foucart, mardi 7 mars 2017


Notes

1Ce chiffre est forcément une évaluation : Prevost-Marcilhacy (vol. I p. 42 et note 62 p. 38) avance celui de 90 000 gravures et dessins, Marianne Grivel (vol. III, p. 10) parle de 80 000 estampes et 500 livres illustrés.

2Les Rothschild bâtisseurs et mécènes, Paris, 1995.

3Index très détaillé qui s’étend (vol. III p. 443-493) sur 3 colonnes par page. Il est rare que l’on en trouve d’aussi bien établis.

4Pour mémoire, rappelons que l’extraordinaire Waddesdon Manor de l’architecte français Hippolyte Destailleur édifié entre 1874 et 1883 pour Ferdinand de Rothschild (1839-1898) de la branche autrichienne des Rothschild et somptueusement meublé par lui puis considérablement enrichi par un Rothschild français vivant en Angleterre, James-Edouard (1878-1956), petit-neveu de Ferdinand et fils d’Edmond, fut légué en 1957 à la nation anglaise par le biais du National Trust.

5Un bon exemple de ce que permettent les Archives Rothschild de Londres est la rectification du pedigree du magnifique portait de Noble génoise de Van Dyck, donnée au Louvre en 1949.
En 2005 encore (communication de Pauline Prevost-Marcilhacy pour notre Catalogue des peintures hollandaises et flamandes du Louvre, 2009), le tableau était censé avoir peut-être été acquis par le grand James ; en fait, comme elle l’a reconnu depuis (vol. I, p. 122 et notes 87 et 94 p. 132 ; voir aussi Marc Bascou (vol. III, p. 316), il semble bien avoir été acheté par Alphonse, le fils aîné de James, en 1888, par l’entremise du marchand belge et grand conseiller d’Alphonse, Léon Gauchez.

6Signalons à titre d’exemple la nette inclination à la charité et à la philanthropie d’un Adolphe de Rothschild (Prevost-Marcilhacy, dans vol. I, note 7 p. 249) ou encore l’action médicale d’Henry – construction et aménagement d’hôpitaux (idem, vol. II, p. 206).

7On aurait pu mettre en gras pour mieux les repérer les noms des divers Rothschild concernés dans l’ouvrage pour leur mécénat.

8Relevons un passage explicite du testament d’Alphonse : « je recommande à mon fils [Edouard] de conserver autant que possible intactes ces collections que j’ai réunies avec tant de soins qui sont un honneur pour la famille et le pays dans lequel elles se trouvent. Je désire vivement qu’elles ne soient pas disséminées » (Guillaume Séret, dans vol. II p. 319).

9La bibliophilie de James marqua également son petit-fils James-Edouard (Catherine Faivre d’Arcier, dans le vol. III, p. 233-237, annexe dans vol. III, 431-433 : liste du legs de James à James-Edouard).

10La subvention de fouilles archéologiques dans une visée résolument scientifique et disons-le moderne (interroger le passé plutôt que de se borner à investir le marché de l’art) s’atteste encore dans les campagnes lancées dès avant 1914 par Edmond en Palestine même (la préoccupation israélite coexiste ici avec la recherche archéologique) puis poursuivies par son fils James-Armand dans les années 1930 (Elisabeth Fontan, dans vol. III, p. 222-225).

11Par un aménagement spécial, imposé par les circonstances du legs, André Blum fut intégré en tant que fonctionnaire à la hiérarchie administrative du musée et prit sa retraite de conservateur en 1957 (Pascal Torres, dans vol. III, p. 196-207, et annexes 9-11, p. 422-423, qui montrent les difficultés administratives de l’affaire).

12Dommage de ne pas avoir reproduit une œuvre de Charlotte comme celle que conserve toujours le Louvre (Maisons de pêcheurs sur la lagune de Venise, aquarelle entrée au Musée du Luxembourg en 1885) ou bien l’une de celles qui sont citées comme ayant été données à Orléans, Pau ou Tourcoing (Prevost-Marcilhacy, vol. I, p. 207 et note 89 p. 213). N’est reproduit dans le présent livre qu’une aquarelle de 1849 (vol. I, p. 188, repr. fig. 5 p. 190), retouchée par Ziem et conservée par Hébert dans son fonds d’atelier devenu le musée de La Tronche, ce qui est moins démonstratif et ne renseigne pas sur Charlotte, donatrice à l’occasion de ses propres œuvres.

13Cf. Prevost-Marcilhacy, dans vol. I, repr. p. 151, 157, 160, 168, 170, 173, 174-177, 203, 206-207.

14En plus des quelques tableaux italiens, Charlotte léguait aussi au Louvre la Laitière de Greuze qui lui venait expressément de son père James (Prevost-Marcilhacy, vol. I, p. 210).

15Relevons ainsi l’attachante statuette de Vierge en argent doré, pierres et perles (vol. I, fig. 12 p. 261), dont le socle actuel d’une flagrante indigence a été manifestement substitué au XXème siècle à un somptueux piédestal à la Vasters (ibidem, fig. 14 p. 262), similaire à celui que l’orfèvre avait conçu entre 1865 et 1870 pour une statuette de saint Pierre dans le trésor d’Aix-La-Chapelle.

16Cela est prouvé au moins pour L’Oiseau mort ; l’autre Greuze du legs, en fait d’Anne-Geneviève Greuze (fille de Jean-Baptiste Greuze, l’auteur dudit Oiseau mort), n’a pas de provenance connue antérieure au legs de 1904.

17Contrairement à ce que suppose Pauline Prevost-Marcilhacy (vol. I, p. 185), cet Espion de Wouwerman n’est pas celui de la vente Perrégaux, de 1841, identifiable avec l’exemplaire en vente chez Lupu en 1990, et de moins bonne qualité que le tableau du Louvre (voir notre Catalogue des peintures flamandes et hollandaises du Louvre, 2009, notice du R.F. 1529, p. 301).

18A propos de Gauchez, Pauline Prevost-Marcilhacy (vol. I, p. 128) commet une petite confusion en faisant donner par John Wilson en 1873 un Constable (qui n’est qu’une copie), l’East Bergholt, donnée en réalité par Sedelmeyer en 1901. Le Constable donné par Wilson à l’instigation de Gauchez est la Baie de Weymouth – Simple erreur excusable dans un ouvrage fleuve de ce genre !

19Pauline Prevost-Marcilhacy (vol. II, p. 17-18) définit bien Salomon comme le Rothschild qui aura accumulé le plus grand nombre d’œuvres d’art dans le temps le plus court, au point d’en avoir à peine joui...

20C’est de son père qu’Adèle tenait le fameux portrait de Goethe dans la campagne romaine (1787) de Tischbein qu’elle eut soin de donner au musée de Francfort en 1887, par un patriotisme culturel et familial bien inspiré (Prevost-Marcilhacy, vol. II, p. 24-25).

21D’un ensemble relativement moyen où se retrouvent quelques tableaux italiens hérités de James – on retrouve sa trace dans tant de collections Rothschild – se distingue une jolie esquisse de la Cruche cassée de Greuze qui, elle, procède bien d’un achat personnel de Salomon en 1863 comme a pu l’établir efficacement Pauline Prevost-Marcilhacy (vol. II, p. 27-28).

22Henri lui-même mérite d’être mentionné pour sa personnalité attachante et la diversité de ses intérêts. Médecin de son état, il crée des hôpitaux, collectionne les autographes (il en donne plusieurs milliers à la Bibliothèque nationale en 1933), s’intéresse vivement à la littérature (il écrit des romans) et au théâtre (il est à l’origine du très moderne théâtre Pigalle, chef-d’œuvre des années 1925, hélas ! détruit en 1949). Lui aussi s’adonne au mécénat artistique au profit des musées de province, dons il est vrai difficiles à repérer, note Pauline Prevost-Marcilhacy (vol. II, p. 220-227), par confusion avec ceux d’Edmond (elle a pu toutefois dresser une première liste assez hétérogène de 30 tableaux où se distinguent Prinet et la pointilliste Montigny) et il faut bien sûr relever sa participation aux côtés de Jules Maciet au capital achat en 1910 des cartons d’Albert Besnard pour la chapelle de l’hôpital Cazin-Perrochaud à Berk-sur-Mer. Rectifions à ce propos une petite inexactitude de l’auteur (vol. II, p. 221) : ces cartons sont en fait entrés à l’époque au Luxembourg et relèvent donc du Musée d’Orsay et non du Musée des Arts décoratifs. On ne peut que regretter qu’ils n’aient pas été au moins partiellement montrés à la récente exposition Besnard au Petit Palais en 2016-2017, ni même jamais à Orsay. – Fâcheux délaissement d’autant que la chapelle est aujourd’hui fermée… et l’hôpital supprimé. A quoi servent alors les expositions ?

23On relèvera avec intérêt la notation d’Ulrich Leben (Le XVIIIème siècle à la villa Ephrussi de Rothschild, II, p. 286-315) relative à la décision prise par l’Académie des Beaux-Arts en 1966 de repeindre la villa en « rose vénitien » car « la villa », dit-on alors, fait songer à « un palassino vénitien ». Et le spécialiste Leben d’ajouter sans ambages : « la vision de Béatrice est ainsi élevée à un niveau théâtral qui n’a aucun fondement historique et change radicalement l’aspect et la perception de la villa » (vol. II, p. 312), précisant : « le crépi du pavillon du gardien à l’entrée de la propriété est toujours jaune et le livre ainsi un témoignage sur l’apparence originelle de la villa » (ibidem, note 168 p. 315). Il est vrai, rappelle Pauline Prevost-Marcilhacy (vol. II, p. 376) que Béatrice avait un « goût immodéré pour le rose », sic !

24Autre importante dation également présentée par Marc Bascou (vol. III, p. 364, 379), celle d’Edmond, petit-fils du premier Edmond (Edmond-James), celui du fonds de gravures du Louvre entré en 1934, et fils de Maurice, dation de 1990 enrichissant le Louvre et Versailles d’orfèvreries et de bijoux antiques, de peintures, de dessins et de meubles du XVIIIème siècle, soit toute une salle spécialement ouverte au Louvre, dans le Département des Objets d’art. Alain Pasquier (vol. III, p. 364-366), conjointement avec Marc Bascou signale que quelques objets du trésor de Boscoreale gardés par Edmond lors de l’achat pour don au Louvre en 1895, ont été intelligemment compris dans cette dation, laquelle est aussi bien une nouvelle preuve de l’exceptionnelle étendue des curiosités du premier Edmond qui n’était pas seulement le passionné amateur de gravures que l’on sait.

25La justification théorique avancée par Pauline Prevost-Marcilhacy (vol. I, p. 20) pour adjoindre dans son livre l’étude des dations à celle des donations nous semble quand même un peu sommaire.





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