Koons donne, Hidalgo décide, le ministère doit s’exécuter


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Jeff Koons
Bouquet of Tulips, 2016
Bronze polychrome, acier inoxydable
et aluminium - 1166 x 835 x 1017 cm
© Jeff Koons. Courtesy Noirmontartproduction
Illustration 3D de l’œuvre in situ

Jeff Koons offre une sculpture monumentale « à la Ville de Paris et au peuple français ». Nous ne nous en plaindrons pas. Qu’on aime ou pas son œuvre, force est de constater qu’il fait partie des artistes les plus connus au monde, et qu’il doit beaucoup à la France qui lui a notamment ouvert les portes du château de Versailles, accroissant ainsi encore sa renommée. Koons est un des pompiers de notre temps.

Il s’agit d’un bronze de douze mètres de haut, aux couleurs vives, représentant un poing fermé tenant un bouquet de ce qu’il appelle des tulipes mais qui ressemble davantage à des ballons dégonflés. Koons, artiste cultivé qui collectionne les maîtres anciens, veut faire référence comme il l’explique non seulement à la statue de la Liberté, mais aussi « aux fleurs impressionnistes de Monet et aux fleurs rococo de François Boucher et de Jean-Honoré Fragonard ». Pourquoi pas. On ne peut l’accuser de ne pas connaître ses classiques.
Tout cela est bien, donc. Ce qui l’est moins, c’est une fois de plus l’incroyable désinvolture de la Mairie de Paris en matière de patrimoine.

À chaque fois que l’on veut installer une œuvre contemporaine, surtout lorsqu’elle rompt radicalement avec son environnement, on choisit de le faire dans ou devant un monument historique, comme s’il fallait absolument l’améliorer. Pourtant, Paris ne manque pas d’espaces sans grâce ni intérêt patrimonial qui pourraient gagner à l’installation d’une œuvre telle que le bouquet de tulipes de Jeff Koons. L’esplanade devant la tour Montparnasse ne présente aucun intérêt. Ce bronze pourrait l’embellir. Ou, pourquoi pas, derrière la gare, la placer au centre de la froide et médiocre Place de Catalogne de Ricardo Bofill. Ou, encore mieux - idée géniale que l’on nous a soufflée - l’installer sous la Canopée : les fuites de celle-ci serviraient à arroser utilement les tulipes, et il ne serait plus nécessaire de dépenser un million et demi supplémentaire pour les colmater…

Mais non. Il faut choisir un monument historique. La Mairie de Paris a donc opté pour l’avenue du président Wilson, très précisément devant la colonnade entre le Palais de Tokyo et le Musée d’Art moderne, soit deux bâtiments (un seul en réalité) protégés.
La loi française est stricte et a été confirmée par le vote de la loi patrimoine, il y a quelques mois seulement : les abords d’un monument protégé le sont également, et toute installation, a fortiori celle d’une œuvre de 12 mètres de haut, doit faire l’objet d’un accord de l’Architecte des Bâtiments de France. Nous avons donc interrogé la Ville de Paris pour savoir si cette autorisation avait été obtenue et nous avons reçu la réponse suivante : « Un dialogue a été initié avec les ABF dès le début du travail sur le projet. Plusieurs hypothèses d’implantation ont ainsi pu être débattues avec eux. Ce dialogue se poursuivra jusqu’à l’obtention de l’ensemble des autorisations nécessaires. »

On ne peut être plus clair : la Ville de Paris se moque totalement des procédures, de la loi et de l’avis de l’ABF. [Voir une précision importante en P. S.]. Car aujourd’hui même avait lieu dans la résidence de l’ambassadeur des États-Unis la présentation à la presse du don de Jeff Koons, et de son installation avenue du président Wilson, comme d’un fait accompli. Une image a même été distribuée (ill.), qui montre l’effet qu’aura la sculpture devant les colonnes du Palais de Tokyo. Il est difficile de trouver contraste plus saisissant entre l’architecture Art Déco épurée de ce monument et l’exubérance colorée de Koons. Celle-ci n’a vraiment rien à faire là. Il ne s’agit pas de la dénigrer, mais de lui trouver un endroit où elle s’insèrera et où elle apportera un plus.

Ce qu’Anne Hidalgo décide doit être exécuté, et qu’importe ce qu’en dira le ministère de la Culture. Celui-ci d’ailleurs, on le sait, accède presque toujours à ses volontés. Si l’on se permet de prendre comme un fait acquis l’emplacement de la sculpture de Koons, c’est qu’on sait bien au fond que l’ABF n’aura qu’à l’accepter et à se taire. Nouvelle preuve de la curieuse conception de la démocratie de la locataire de l’Hôtel de Ville, mais aussi de l’inefficacité, de l’impuissance ou de l’inutilité de la DRAC d’Île-de-France dont l’avis est considéré comme sans importance.


Didier Rykner, lundi 21 novembre 2016


P.-S.

Précisons cependant un point important : le communiqué de presse de la Ville de Paris indiquait effectivement (nous ne l’avons vu qu’après l’écriture de cet article) que « L’œuvre devrait être installée dans le courant de l’année 2017, sous-réserve de l’obtention des dernières autorisations nécessaires. » Il reste que la conférence de presse n’a jamais fait une seule fois allusion au caractère hypothétique du lieu. Nous reconnaissons donc que les formes sont respectées a minima, ce qui n’empêche que notre constat reste largement avéré : l’ABF n’a plus qu’à entériner cet emplacement présenté à la presse comme acquis.
Signalons aussi que la Ville de Paris nous indique ne pas avoir suggéré l’emplacement, celui-ci ayant été demandé par l’Ambassade des États-Unis et l’artiste. Il n’est donc pas trop tard pour l’installer dans un lieu qu’il mettra réellement en valeur, comme devant la gare Montparnasse.





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