Hôtel de la Marine : révélations sur un rapport confidentiel


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Hôtel de la Marine
Salle à manger
Photo : Didier Rykner

Le 8 mars prochain, à 14 h 30, se réunira la Commission nationale des monuments historiques, section Travaux, qui devra se prononcer sur un rapport établi par Etienne Poncelet, architecte en chef des monuments historiques, pour le ministère de la Défense, portant le titre « Hôtel de la Marine. Etude sur la valeur patrimoniale » et la date du 26 décembre 2009.

Connaissant l’existence de cette étude, nous avons demandé sa consultation au ministère de la Défense. Celui-ci nous a envoyé une fin de non recevoir, prétextant que s’agissant d’un document préparatoire à une décision administrative, celui-ci ne rentrait pas dans le cadre de la loi n° 78-753 du 17 juillet 1978 sur la communication des documents administratifs. Quelle que soit la pertinence de cette interprétation, il est tout de même étrange qu’elle semble s’appliquer également aux membres de la Commission nationale des Monuments Historiques. En effet, ceux-ci n’ont toujours pas reçu le rapport et ne devraient l’avoir qu’au début de la séance du 8 mars. C’est, paraît-il, une procédure courante. On ne s’étonne donc pas que certaines des décisions de cette instance soient discutables si ses membres n’ont pas la possibilité d’étudier les projets de manière approfondie avant de les voter.

Il paraît que le ministre de la Défense, Hervé Morin, est très ennuyé par ce rapport qui n’irait pas dans le sens des projets du gouvernement, à savoir la cession du bâtiment à une entreprise privée, le candidat le plus actif et le seul connu à l’heure actuelle étant Alexandre Allard conseillé par l’ancien ministre de la Culture Renaud Donnedieu de Vabres.
Que contient-il donc de si gênant ? Malgré le véto ministériel, nous nous en sommes procuré les meilleures feuilles, à savoir toute la partie traitant du « cadre de faisabilité pour les nouveaux usages du monument ». L’ennuyeux pour le ministre et pour les projets d’Alexandre Allard, c’est qu’Etienne Poncelet a mené sa mission avec une conscience qu’il faut louer, non pas pour préparer la transformation de l’Hôtel de la Marine en bâtiment de rapport mais en ne tenant compte que de sa valeur historique et patrimoniale. On comprend que l’administration ne souhaite pas médiatiser ce document : il sera beaucoup plus difficile de ne pas en tenir compte après sa diffusion.

Le 23 février, Salle des Associations à Saint-Germain-en-Laye, devant un parterre d’officiers de marine à la retraite, Renaud Donnedieu de Vabres venait vendre son projet. Avec des trémolos dans la voix, il n’a cessé de parler du rayonnement culturel et artistique de la France, ce qui était certainement très émouvant. Il a affirmé que ce projet était « très respectueux du passé, avec un très fort lien avec le futur » (sic). Bref, selon son habitude, il s’est gargarisé de grands mots comme il le fait régulièrement sur son blog.
Il est notamment question de créer une salle de ventes aux enchères de prestige qui aurait vocation à accueillir des vacation du type de celle de la collection d’Yves Saint-Laurent et de Pierre Bergé. Il faudrait couvrir les cours intérieures pour obtenir les m2 nécessaires. Bref, absolument n’importe quoi, tant sur le projet lui-même (les ventes de ce genre susceptibles de se dérouler à Paris chaque année ne se comptent même pas sur les doigts d’une seule main) que sur le vandalisme que cela suppose contre le monument. Celui-ci servirait aussi de vitrine pour les métiers d’art avec des espaces de présentation, par exemple pour la haute couture. Les deuxième et troisième étages seraient transformés en appartements de grand luxe accueillant les acheteurs potentiels des ventes aux enchères mais aussi « de grands collectionneurs et de grands mécènes ». Bref, il s’agit de transformer l’hôtel de la Marine en hôtel de luxe, mais sans le dire.

L’étude d’Etienne Poncelet risque de mettre à bas ce bel édifice, et pas seulement parce qu’on y lit (p. 99) que la grande cour doit rester « libre de toute occupation, sans couverture, même vitrée, en liaison directe avec le ciel ». L’architecte a en effet distingué entre les recommandations « impératives », celles « souhaitables », et celles seulement « possibles ». Il apparaît ainsi (p. 96) que le monument est, « d’une manière générale [...] un bâtiment conservé dans l’intégrité presque complète de ses matériaux et de ses structures d’origine, même si certains éléments ont parfois été réutilisés sur place ou complétés. Cet état privilégié impose donc de respecter les décors apparents mais aussi de conserver le plus possible les structures et les matériaux en place. ». Fidèle aux principes qui devraient conduire la réflexion de tous les architectes en chef des monuments historiques, il affirme à plusieurs reprises la nécessité de « respecter le dernier état connu ». Il estime donc à raison nécessaire de conserver partout où elles existent les menuiseries extérieures anciennes, « seules les fenêtres modernes, refaites au XXe siècle et défaillantes, pou[vant] être remplacées » (p. 97).
La circulation des passants dans la galerie voûtée du rez-de-chaussée faisant face à la place de la Concorde est présentée comm impérative, ainsi que la possibilité pour ceux-ci de traverser le bâtiment via l’aile centrale et les deux cours, entre la rue Royale et la rue Saint-Florentin (p. 99). Ce type de circulation est évidemment totalement en opposition avec l’idée de couvrir ces cours pour les transformer en volumes utiles.

La conservation de la presque totalité des escaliers principaux apparaît également comme « impérative » (p. 102). De même, l’ensemble des décors - et ils ne se résument pas aux appartements de prestige de l’étage noble - devront être conservés et si possible restaurés. L’architecte cite notamment (p. 107 à 117) :

- A l’entresol : la distribution et les décors des deux petits appartements de l’aile Concorde (petit appartement de Madame Thierry de Ville d’Avray et petit appartement du garde général Monsieur Le Moine de Crécy),

- Au deuxième étage : la distribution et les décors des deux appartements d’angle de Monsieur de la Luzerne (à l’Ouest) et du Baron de Pont Labbé (à l’Est), le mémorial que constitue le bureau de Maupassant, employé à la Marine de 1872 à 1880 (bureau n° 392), les décors de l’appartement du chef d’Etat-Major (ancien appartement de Thierry de Mauregard),

- Au troisième étage : les combles maçonnés de la colonnade de Gabriel, plusieurs pièces constituant des « témoins anciens » parmi lesquelles celles de l’angle Ouest et de l’angle Est.

Au quatrième étage (étage en attique surélevé au Second Empire et combles bas des ailes) devront être conservées les charpentes anciennes tandis qu’au sous-sol, les salles voûtées en berceau des caves de Gabriel ne devront pas être touchées. Enfin, pour l’aile à l’arrière du bâtiment constituée par l’ancien hôtel Le Maître (5, rue Florentin), qui a été jointe au ministère en 1868, il est précisé que devront impérativement être conservés la distribution générale et certains décors, notamment l’ancien salon (salle 241) et les salles décorées de lambris de l’actuel appartement de fonction du Chef d’Etat-Major (p. 121).

Nous n’avons, évidemment, pas été exhaustif. Il s’avère que les contraintes pesant sur l’Hôtel de la Marine au titre des monuments historiques sont extrêmement importantes - sans même rappeler la présence du mobilier d’origine - et qu’y rentabiliser un projet comme celui proposé par Allard et Donnedieu de Vabres n’y est tout simplement pas possible si le ministère de la Culture s’y oppose, comme il le doit.
La prochaine étape se déroulera donc le 8 mars à la Commission nationale des monuments historiques. Celle-ci ne doit pas se laisser impressionner par les pressions politiques.


Didier Rykner, lundi 1er mars 2010





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