Opacité autour de l’appel à projets pour la reprise de l’Hôtel de la Marine


L’opacité la plus totale règne autour de l’Hôtel de la Marine (voir l’article). Les documents promis aux repreneurs potentiels semblent classés Confidentiel Defense puisqu’ils ne sont accessibles via cette page Internet que pour les possesseurs du mot de passe.
Nous avons demandé plusieurs fois, par mail et par téléphone, en tant que journaliste, à obtenir le précieux sésame et à visiter de fond en comble le bâtiment. Nous n’avons reçu au mieux que des réponses dilatoires.

Puisqu’il était impossible d’obtenir gain de cause de cette manière, nous avons donc décidé de proposer la candidature de La Tribune de l’Art à la reprise en bail emphytéotique de l’édifice. Celui-ci est bien situé, La Tribune de l’Art se développe et nous n’avons plus de place pour ranger nos livres. Nous avons donc envoyé, mercredi 15 décembre, un courrier recommandé (et un mail) à France Domaine pour l’en informer. A cette heure1, nous n’avons encore reçu aucune réponse. Ce serait un peu présomptueux d’en conclure que notre candidature fait peur à ceux qui font tout pour assurer le triomphe de la paire Alexandre Allard-Renaud Donnedieu de Vabres. Car cette parodie d’appel à projets, où les entreprises n’ont qu’à peine plus d’un mois pour répondre, n’est évidemment organisée que dans cet objectif et pour « calmer les journalistes » comme le dit en privé l’ancien ministre de la Culture, aujourd’hui sur la sellette dans l’affaire de Karachi.

Car Renaud Donnedieu de Vabres et l’ex-propriétaire du Royal-Monceau n’ont rien négligé pour garantir le succès de leur opération. Une remarquable enquête d’Ariane Chemin et Marie-France Etchegoin parue dans Le Nouvel Observateur n° 2406 du 16 décembre (« Les petits et grands travaux de Donnedieu ») est là pour en témoigner. On y découvre le lobbying effréné et infatigable de l’ancien ministre qui fait jouer tout son réseau pour mettre en avant le projet de son employeur. Et il n’a pas eu qu’un mois pour s’y préparer. On apprend par ailleurs que le financement sera en partie fourni par le Qatar, ce que confirme Le Figaro dans un article, « L’offensive culturelle du Qatar » paru le 20 décembre où l’on apprend que Renaud Donnedieu de Vabres fait partie de « 66 personnalités françaises de la culture » décorées par ce pays du Golfe en 2010 et qui « toutes sont reparties avec un chèque de 10 000 € » ce qui ne semble d’ailleurs pas choquer outre mesure la journaliste. Les prébendes sont quasiment publiques, ce qui donne une idée du sentiment d’impunité qui prévaut. Une autre partie des fonds sera apportée par la Caisse des Dépôts et Consignations. C’est donc l’Etat qui veut céder, dans des conditions douteuses, un de ses symboles régaliens à un investisseur privé soutenu financièrement par... l’Etat.

Car on ne le répétera jamais assez : l’hôtel de la Marine n’est pas un monument comme les autres. C’est ce qu’affirme avec force l’architecte en chef des monuments historiques Etienne Poncelet dans son Etude sur la valeur patrimoniale du bâtiment datée du 26 décembre 2009. Nous avions déjà commenté ce rapport, dont nous avions eu partiellement connaissance, dans un article publié le 1/3/10. Mais nous n’avions pas pu en obtenir l’intégralité. Il figure parmi les documents auxquels France-Domaine nous refuse l’accès. Nous avons cependant pu nous les procurer par un autre moyen et dans un souci de transparence, nous les publions intégralement ici.
La partie que nous n’avions pas encore lue est très instructive. L’auteur y définit d’abord l’Hôtel de la Marine comme l’« un des neuf lieux insignes de la représentation de la Nation et de l’Etat », en compagnie de l’Arc-de-Triomphe, du palais Bourbon (Assemblée Nationale), du palais de l’Elysée, de l’Hôtel Matignon, du palais du Luxembourg (Sénat), des Invalides, de Versailles et du Panthéon (p. 26-27). Imagine-t-on un seul instant la vente ou la location d’un de ces huit autres monuments ?

Outre cet aspect historique et symbolique insigne, l’Hôtel de la Marine est, toujours selon ce rapport : « un brillant te ?moin de l’architecture royale du XVIII° sie ?cle » (p. 35). Il est « le dernier repre ?sentant des grands ba ?timents royaux de l’Ancien Re ?gime » (p. 28) ainsi qu’« un rare conservatoire des mate ?riaux anciens et de l’e ?volution des techniques architecturales du second œuvre et des arts de ?coratifs. » (p. 35).
Les pièces importantes ne sont pas seulement celles de l’étage noble, c’est-à-dire les grands Salons récemment restaurés (voir l’article) ou les appartements du Surintendant du Garde-Meubles puis des Ministres de la Marine en 1806, c’est-à-dire celles qui étaient le plus largement ouvertes à la visite. A l’entresol et au deuxième étage, les différents appartements2 « posse ?dent ou rece ?lent encore leur distribution et leurs de ?cors qu’il convient de conserver, de ?gager et mettre en valeur ».

Le sort du mobilier, nous avons déjà eu l’occasion de le souligner, est une des grandes sources d’inquiétudes des opposants à la location (ou à la vente) de l’Hôtel de la Marine. Une grande partie de celui-ci est conservé ici depuis sa création. Le rapport d’Etienne Poncelet indique (p. 56) que l’on doit imposer la conservation des collections et des décors historiques3, mais une telle demande ne figure pas dans l’appel à projet. Au contraire, dans les documents fournis au repreneur figure une annexe intitulée « Catégorie de meubles » ou l’on peut lire : que « l’inclusion dans le bail » de « l’ensemble de meubles meublants (tables, chaises, commodes, etc) [...] est facultative et sera fonction du projet du preneur ».
Il faut comprendre que l’Hôtel de la Marine est tout à fait comparable par son importance au château de Versailles et aux Trianons, à la fois pour son décor d’époque et par son ameublement. Alors que Versailles a été vidé de ses meubles à la Révolution et qu’on s’efforce aujourd’hui, à grand peine, de racheter ceux-ci pour les remettre à leur emplacement d’origine, comment peut-on envisager une seule seconde de vider l’Hôtel de la Marine de ce qui constitue un élément essentiel de son intérêt patrimonial. Mais le contraire, c’est-à-dire céder à une entreprise privée du mobilier historique en grande partie classé et appartenant à la Nation, ne serait pas moins scandaleux.


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1. Un appartement de mécènes
selon le projet Allard-Donnedieu
Il s’agit de la chambre dite de Marie-Antoinette
comme le prouve l’ill. 2
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2. Chambre dite de Marie-Antoinette
Antichambre de à l’appartement de Mme Thierry de Ville d’Avray
Dessus-de-porte attribués à Jean-Baptiste Monnoyer
Photo : Didier Rykner

Sans doute Allard et Donnedieu de Vabres protesteront-ils de leur souhait de restituer ce monument au public. On connaît la propension de ce dernier pour les grandes phrases creuses.
Nous pouvons pourtant prouver de manière irréfutable leur véritable dessein : transformer l’Hôtel de la Marine en palace pour millionnaires. En effet, ils ne cachent pas vouloir aménager dans le bâtiment des appartements de grand luxe accueillant les acheteurs potentiels des ventes aux enchères mais aussi « de grands collectionneurs et de grands mécènes » (voir ici. Mais il n’était question que des étages supérieurs (qui conservent d’ailleurs, comme le montre le rapport Poncelet, également des décors). Or, une photo présentée dans le luxueux dossier promotionnel élaboré par Alexandre Allard il y a quelques mois, ne laisse aucun doute (ill. 1) : l’homme d’affaire prévoit bien de transformer les appartements du premier étage en suites de luxe. On y voit en effet la chambre dite de Marie-Antoinette (ill. 2) présentée comme « Appartement des Mécènes »4. Et avec son mobilier qui serait ainsi totalement privatisé et utilisé pour le confort de ses clients alors qu’il s’agit de pièces muséales.
Peu ouverts à la visite, les intérieurs de l’Hôtel de la Marine ne font pas partie de l’imaginaire du grand public au même titre que ceux des grands palais comme Versailles ou Fontainebleau. Dans un prochain article, nous publierons donc de manière la plus exhaustive possible des photos des pièces principales du bâtiment afin que tout le monde comprenne exactement ce que l’Etat s’apprête à laisser transformer en chambres d’hôtel.


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1. La Cour des Expositions
selon le projet Allard-Donnedieu
Il s’agit de la cour principale
comme le prouve l’ill. 4
Celle-ci sera couverte
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4. Grande cour de l’Hôtel de la Marine
Photo : Didier Rykner

Le projet de Renaud Donnedieu de Vabres et Alexandre Allard, confié à Jean Nouvel (et sans doute à Philippe Starck), prévoit bien, comme nous le pensions, la couverture de la grande cour. Une photo tirée du même dossier la montre en effet avec la légende suivante : « Cour d’exposition ». Elle sera fermée par ce qui est appelé un « nouveau toit de verre ». Soit exactement ce qu’interdit le rapport d’Etienne Poncelet qui impose « de conserver la grande cour libre de toute occupation, sans couverture, me ?me vitre ?e, en liaison directe avec le ciel ». Mais ce rapport sera-t-il contraignant ? L’appel à projets ne le précise aucunement et, si un doute subsistait, le compte-rendu de la réunion de la Commission nationale des monuments historiques du 3 mai 2010 qui a examiné le rapport Poncelet (et qui l’a approuvé sans réserves) devrait le lever entièrement. Il prouve simplement que ce document n’engage que ceux qui y croient.
A plusieurs reprises en effet, Philippe Bélaval, directeur des Patrimoines, relativise nettement son importance : il indique (p. 6), que « l’avis qui sera exprimé par la commission aujourd’hui sur l’étude de M. Poncelet n’aura pas de valeur contraignante [...] » ; p. 10, il « estime qu’il est trop tôt pour pouvoir donner à ce stade de l’étude, une réponse précise aux partis de restauration ou de restitution à retenir » ; p. 11, il précise que pour l’instant « le rôle de la commission n’a pas pour objet de définir le cahier des charges de l’hôtel de la Marine »... On ne peut trop lui en vouloir : il ne fait que traduire la position du ministre de la Culture qui ne s’opposera évidemment pas à ce projet soutenu directement par la présidence de la République et Matignon. Signalons aussi que le « cahier des charges » évoqué par Philippe Bélaval n’existe pas.

Pour conclure, bien qu’ayant obtenu par la bande l’accès aux documents, nous persistons à réclamer le mot de passe qui doit nous permettre de les récupérer officiellement, et nous insistons pour visiter, comme tout candidat, le bâtiment dans son entier.
Et La Tribune de l’Art s’engage solennellement, si elle est retenue pour reprendre l’Hôtel de la Marine, à ne pas couvrir la cour, à conserver les décors anciens et le mobilier in situ, à ouvrir largement au public et à ne faire appel ni à Jean Nouvel, ni à Philippe Starck !

Annexes : Nous permettons ici à chacun de télécharger les documents que l’on voudrait réserver aux seuls repreneurs potentiels5.

- Etude sur la valeur patrimoniale de l’immeuble par l’ACMH : tome 1 et tome 2

- Procès-verbal de la Commission nationale des monuments historiques

- Tableaux des surfaces de l’immeuble

- Liste des biens mobiliers : catégories de meubles, liste des immeubles par destination et liste des mobiliers d’intérêt patrimonial


Didier Rykner, mardi 21 décembre 2010


Notes

1Cet article est publié le mardi 21 décembre 2010 à midi.

2Il s’agit des appartements de commodité à l’entresol (Madame Thierry de Ville d’Avray, Monsieur Lemoine de Cre ?cy, beau-fre ?re de Thierry de Ville d’Avray, Monsieur Thie ?baut, archiviste, Monsieur l’abbe ? Bossut, chapelain), et des appartements de compagnie de Monsieur de Villeneuve (deuxie ?me e ?tage du pavillon Ouest) et des enfants de Thierry de Ville d’Avray, le baron de Pont l’abbe ? et le marquis de Mauregard, au deuxie ?me e ?tage du pavillon et de l’aile Saint-Florentin.

3Il précise même (p. 85) : « Cette collection importante est attache ?e par nature a ? l’ho ?tel de la Marine et fait partie de manie ?re intrinse ?que de son histoire et de sa valeur patrimoniale ».

4Mécènes de qui et de quoi ? Ce n’est pas précisé. Mécènes d’Alexandre Allard et Renaud Donnedieu de Vabres probablement.

5Remarque : nous avons cependant enlevé de l’étude sur la valeur patrimoniale les plans du bunker souterrain.





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