Henri Le Sidaner (1862-1939)


Cambrai, Musée, « Henri Le Sidaner ou la douceur de vivre »
du 15 mars au 8 juin 2014

Etaples, Maison départementale du Port, « Voyages d’études »
du 21 mars au 22 juin 2014

Le Touquet-Paris-Plage, Musée, « Le Sidaner et ses amitiés artistiques »
du 5 avril au 28 septembre 2014

Dunkerque, Musée des Beaux-Arts, « Les années de jeunesse »
du 17 mai au 28 septembre 2014

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1. Henri Le Sidaner (1862-1939)
Sur la rivière : matinée, Montreuil Bellay, 1896
Huile sur toile - 50,2 x 78,3 cm
Dunkerque, Musée des Beaux-Arts
Photo : Ville de Dunkerque/Vincent Bijan

C’est un univers ouaté, « au seuil des nuits sans trêves », sous un « clair de lune qui pleure », imprégné d’une « mystique prière blanche »1. Les toiles d’Henri Le Sidaner offrent un troublant écho aux vers de Maeterlinck (ill. 1)... Plusieurs critiques - Louis Vauxcelles2, Roger Marx3 - inspirés par les correspondances baudelairiennes n’ont d’ailleurs pas hésité à comparer leurs œuvres et faire du peintre un poète.

Quatre expositions4 dans quatre villes du Nord-Pas-de-Calais déclinent les différentes facettes de sa production prolifique et pourtant lacunaire, le peintre lui-même ayant détruit beaucoup de ses tableaux : le Musée des Beaux-Arts de Dunkerque réunit ses œuvres de jeunesse (ill. 1), celui de Cambrai met en valeur la douceur de vivre inhérente à sa peinture (ill. 2). Le musée du Touquet s’arrête quant à lui sur ses amitiés artistiques : les peintres de la Côte d’Opale, ceux de la Société Nouvelle, les écrivains, les poètes et les critiques d’art également - Émile Verhaeren, Camille Mauclair, Gabriel Mourey… - tous ceux aussi qu’il reçut dans sa maison de Gerberoy, havre de paix en Picardie. La Maison du Port d’Etaples enfin, le suit dans ses nombreux voyages d’études, des brumes de Bruges aux chatoiements de Villefranche-sur-Mer.

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2. Henri Le Sidaner (1862-1939)
Intérieur à la nappe rose, Versailles,1931
Huile sur toile - 93 x 71 cm
Douai, Musée de la Chartreuse
Photo : Déclic Cambrai

Un seul ouvrage accompagne toutes ces expositions, rédigé par Yann Farinaux-Le Sidaner5, arrière-petit-fils du maître et spécialiste des artistes intimistes du début du XXe siècle. Il ne s’agit pas d’un catalogue, mais d’un livre sur la vie du peintre racontée de façon chronologique et géographique. Le texte, abondamment illustré, se lit comme un roman : l’auteur utilise la première personne du singulier pour évoquer des souvenirs de famille qu’il mêle au contexte artistique de l’époque et à l’analyse des œuvres, sans jamais toutefois tomber dans la complaisance.

Né à l’île Maurice, Le Sidaner arriva à Dunkerque avec ses parents à l’âge de dix ans. Il y rencontra Eugène Chigot qui deviendra l’un de ses plus proches amis ; tous deux se formèrent à l’École des Beaux-Arts de Paris dans l’atelier d’Alexandre Cabanel et se retrouvèrent plus tard à Etaples où Le Sidaner s’installa en 1885 et y vécut neuf ans, séduit par les « belles lignes simples, [l]es horizons harmonieux d’eau et de dunes » de ce pays sévère6 (ill. 3). C’est dans la région d’Etaples qu’il se lia d’amitié avec Eugène Vail et Henri Duhem qui fut également son mécène et séjournait avec sa femme Marie à Camiers, petit village voisin où s’arrêta aussi le Norvégien Thaulow.
Beaucoup d’artistes, français mais aussi américains ou australiens posèrent leur chevalet dans la région ; aujourd’hui on les regroupe un peu facilement sous le nom d’ « École d’Etaples », bien qu’ils aient surtout partagés des motifs plus qu’un style ou des idées.


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3. Henri Le Sidaner (1862-1939)
Voilier sur la lagune, Étaples
31 x 53 cm
Collection particulière
Photo : Philip Bernard
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4. Henri Le Sidaner (1862-1939)
La bergère, Camiers, 1890
24 x 35 cm
Pas-de-Calais, Conseil général
Photo : Yves Le Sidaner

Étonnamment, Le Sidaner délaissa la mer, ses horizons lumineux et ses bateaux, au profit des pêcheurs et des paysans (ill. 4). Ces figures dialoguent dans l’exposition du Touquet avec les moutons de Duhem et la Pêcheuse de crevettes de Chigot, qui devint conseiller municipal à Etaples et organisa le premier Salon de peinture de la ville, dont Le Sidaner fut le vice-président. Celui-ci envoya aussi plusieurs toiles au Salon de Paris, privilégiant alors les sujets religieux ; non pas des peintures d’histoire, mais des scènes de la vie quotidienne imprégnée de piété comme La Communion in extremis (1889). Le réalisme sentimental de ses tableaux, proche d’un Jean-Charles Cazin (1841-1901), surprend pour l’époque : les impressionnistes ont déjà organisé leur huitième et dernière exposition marquée par la Grande Jatte de Seurat, tandis qu’Emile Bernard et Gauguin définissent le synthétisme.

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5. Henri Le Sidaner (1862-1939)
La Ronde au clair de lune, 1899
Lithographie - 44 x 64 cm
Photo : DR

Le Sidaner côtoya tous les courants de la modernité au tournant de deux siècles, sans jamais épouser les théories de l’un ou de l’autre, jaloux de son indépendance. Il appartient tout de même à la génération des symbolistes et, de retour à Paris en 1894, se lassa influencer par le mouvement comme le suggère La Ronde au clair de lune, tableau perdu dont témoigne une lithographie (ill. 5). Comme l’écrit Camille Mauclair, il cherchait à traduire « l’enveloppe des choses, la suggestion de leur sentiment plutôt que leur représentation elle-même. »7. Une œuvre comme le Départ de Tobie (1894) témoigne à la fois de l’influence de Puvis de Chavannes et du Quattrocento italien qu’il découvrit avec éblouissement lors d’un voyage transalpin en 1892.

En 1898, il fut invité au Salon de la Libre esthétique à Bruxelles, et rendit visite à son ami Emile Claus, puis découvrit Bruges « la morte », dont il décrivit les paisibles béguinages et les maisons somnolentes au bord des canaux dans une lumière crépusculaire et une atmosphère mystérieuse, en écho aux écrits de Georges Rodenbach8. Il recomposa dans son atelier parisien certaines vues de la ville comme le Quai de Bruges, s’autorisant quelques libertés sur la réalité.

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6. Henri Le Sidaner (1862-1939)
La Place au clair de lune, Tréguier, 1914
81 x 100 cm
Collection particulière
Photo : Yves Le Sidaner

Le Sidaner en effet, peignait peu en plein air, travaillant de mémoire et d’après les études qu’il rapportait de ses voyages. Sa peinture, proustienne en quelque sorte, naît de la réminiscence. De fait, Proust cite le peintre dans sa Recherche : les Cambremer le préfèrent à Elstir et en font un rival de Monet. Il exposa un premier ensemble de peintures de Bruges chez Georges Petit avec qui il signa un contrat d’exclusivité en 1899. Et comme le souligne Yann Farinaux, « Il est remarquable que Petit ait cru en un artiste somme toute assez austère et n’ayant pas obtenu de succès réellement probants »9.
Ce séjour à Bruges marque une étape importante pour l’artiste, il y trouve son identité : ses compositions se font moins frontales, percées par des ruelles et des canaux, ses paysages empreints de mystère et d’une douce mélancolie sont désertés par la figure humaine. Le Sidaner s’affirme comme le peintre des heures intermédiaires et des harmonies sourdes ; ses nuances de gris font mentir Delacroix, repris par Signac, pour qui « l’ennemi de toute peinture est le gris »10.
Le succès est au rendez-vous, Le Sidaner exposa plusieurs fois au Salon de la Nationale et fut membre de la Société Nouvelle des peintres et des sculpteurs fondée en 1900 par le critique d’art Gabriel Mourey. Célèbre en son temps, oubliée après la guerre, cette société incarna la Belle Époque et se tint à l’écart de l’art académique comme de l’avant-garde. Pendant quinze ans ses membres exposèrent à la galerie Georges Petit : on y trouve ceux qu’on appelle la « Bande Noire » aux côtés de Le Sidaner, Henri Martin, Edmond Aman-Jean, Ernest Laurent… Le Musée du Touquet évoque cette autre aventure amicale et artistique par quelques toiles de ces peintres sur le thème de la figure féminine.
Mourey était aussi chroniqueur pour le magazine anglais The Studio et contribua par ses articles à l’engouement des Anglais pour l’art de Le Sidaner. Le peintre se rendit d’ailleurs à Londres et Hampton Court, en Amérique également, invité à faire partie d’un jury de l’exposition annuelle du Carnegie Institute. Aujourd’hui encore ses œuvres sont très recherchées par les Anglo-saxons à défaut de l’être par les Français.

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7.Henri Le Sidaner (1862-1939)
Clair matin à Quimperlé, 1923,
73 x 92 cm
Paris, Musée Marmottan
Photo : Yves Le Sidaner

Venise est une autre destination évoquée dans l’exposition de la Maison d‘Etaples ; il séjourna deux fois entre 1905 et 1914, mais ne chercha pas à fixer sur la toile l’éclat irisé des reflets du soleil sur l’eau, lui préférant la douceur du clair de lune et la tendresse de l’aube, qu’il traduit tout de même par des touches pointillistes.
La Bretagne entre 1913 et 1923 fut pour lui déterminante : il s’arrêta à Tréguier (ill. 6), Pont-Aven, Quimperlé (ill. 7), Le Croisic… La lumière de ses toiles devient plus franche, les couleurs plus audacieuses se juxtaposent en petites touches. Il se défendit pourtant d’adhérer à l’esthétique impressionniste ou postimpressionniste, n’employant pas de couleurs pures ni complémentaires ; le tachisme est pour lui un moyen de faire vibrer l’image avant tout. Il s’intéresse bien davantage au jeu des valeurs qu’à la complémentarité des couleurs.
Enfin il se rendit plusieurs fois sur la Côte d’Azur, à Beaulieu et surtout à Villefranche-sur-mer où il eut d’abord du mal à traduire la lumière du Midi, comme Monet à Bordighera se désespérait : « tout est gorge-de-pigeon et flamme-de-punch ». Mais Le Sidaner apprit à maitriser des gammes plus claires et simplifia ses compositions pour leur donner plus d’ampleur. Il répète le motif de la fenêtre dans sa chambre bleue donnant sur la baie et le cap Ferrat à l’horizon (ill. 8).


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8. Henri Le Sidaner (1862-1939)
Le Soleil dans la maison, Villefranch-sur-Mer, 1926
81 x 100 cm,
Paris, Musée d’Orsay
Photo : Yves Le Sidaner
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9. Henri Le Sidaner (1862-1939)
Table bleue, Gerberoy, 1923
73,5 x 92,5 cm
© collection Singer Laren,
The Netherlands

Après la guerre, il s’installa à Versailles définitivement tandis qu’il passait ses étés à Gerberoy. Il confère au château et à ses jardins une atmosphère poétique et familière lorsqu’il décline inlassablement la Maison aux roses, des roses « fines et mousseuses comme l’écume »11, et leur donner une vision féérique lorsqu’il fait « sangloter d’extase les jets d’eau / Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres »12. Il aimait aussi par dessus tout traduire les mouvements du ciel sur toute la toile, mais ce thème ne rencontra pas de succès auprès du public.
Il aménagea au fil du temps sa maison de Gerberoy, l’intérieur, mais aussi le jardin. Dès 1901 il peignait des vues du village puis se concentra sur l’intimité de sa demeure, entre les murs, entre les haies, multipliant la représentation de table servie, desservie, évoquant la présence de convives invisibles et une douceur de vivre dans des peintures qui sont aujourd’hui les plus célèbres de son œuvre (ill. 9). « Une lampe isole dans le soir / Un cercle de vie intime : / Le jardin autour s’élimine/Dans le soir pas encor noir. »13

Commissaire général : Yann Farinaux-Le Sidaner.


Yann Farinaux-Le Sidaner, Henri Le Sidaner. Paysages intimes, Editions Monelle Hayot, 2013, 304 p., 39,50 € ISBN : 9782903824860.
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Informations pratiques :
Maison Départementale du port d’Etaples, 1 boulevard de l’Impératrice, 62630 Etaples-sur-Mer. Tél : +33 (0)3 21 21 47 37. Ouvert tous les jours, sauf le lundi et le jeudi, de 10h à 13h et de 14h à 18h. Entrée libre.

Musée de Cambrai, 15 rue de l’Épée, 59400 Cambrai. Tél : +33 (0)3 27 82 27 90. Ouvert du mercredi au dimanche de 10h à 12h et de 14h à 18h (lundi et mardi réservés aux groupes). Tarif : 3,50 € (réduit : 2,50 €).

Musée du Touquet-Paris-Plage, Angle de l’avenue du Golf et de l’avenue du Château, 62520 Le Touquet-Paris-Plage. Tél : +33 (0)3 21 05 62 62. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 14h à 18h, et de 10h à 12h pendant les vacances scolaires. Tarif : 3,50 € (réduit : 2 €).

Musée des Beaux-Arts de Dunkerque, Place du Général de Gaulle, 59140 Dunkerque. Tél : +33 (0)3 28 59 21 65. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h à 12h15 et de 14h à 18h.
Tarif : 4,50 € (réduit : 3 €).


Bénédicte Bonnet Saint-Georges, lundi 26 mai 2014


Notes

1Citations tirées de plusieurs poèmes de Maurice Maeterlinck (1862-1949) : Ronde d’ennui, Feuillage de cœur, Serre d’ennui.

2Louis Vauxcelles à l’occasion du Salon de 1902 : « M. Le Sidaner, de tous les intimistes, me paraît bien décidément être devenu le premier. Si j’en juge par l’émotion du public devant ses six envois. Henri Le Sidaner est un véritable frère d’élection – s’il existe entre les arts des correspondances lointaines et des affinités secrètes – d’un Materlinck ou d’un Claude Debussy. », in Yann Farinaux p.202.

3Roger Marx, à l’occasion du Salon de 1904 : « Il ne nous souvenait pas que depuis Cazin ou Maeterlinck, peintre ou écrivain ait suggéré avec une acuité aussi intense, la sensation de paix, du silence et du mystère. », in Yann Farinaux p.207.

4Nous avons visité les expositions d’Etaples et du Touquet.

5Yann Farinaux-Le Sidaner est aussi l’auteur du catalogue raisonné, Le Sidaner- L’Œuvre peint et gravé .

6Henri Le Sidaner in Farinaux p. 23.

7Camille Mauclair in Farinaux p.50.

8Georges Rodenbach (1855-1898) est un poète symboliste et romancier belge. Auteur notamment du roman Bruges-la-Morte, 1892 .

9Farinaux p. 53-64.

10Farinaux, p. 289

11Émile Verhaeren, « Des fleurs fines et mousseuses comme l’écume ».

12Paul Verlaine, « Clair de lune », Fêtes galantes, 1869.

13Camille Mauclair composa deux poèmes intitulés « Le Sidaner »[.





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