Frissons garantis dans les catacombes avec Airbnb et la Mairie de Paris


Dans notre série qui pourrait s’appeler « un scandale par jour (ou presque) », on apprend aujourd’hui que la mairie de Paris va louer les catacombes. Et son partenaire n’est autre – on aura vraiment tout vu – qu’Airbnb, la société internet de location d’appartements contre laquelle Hidalgo n’avait, naguère, pas de mots assez durs. Depuis que cette compagnie a décidé de payer la taxe de séjour, elle semble être devenue un partenaire pour la Mairie de Paris, qui lui offre donc d’utiliser la nécropole parisienne comme chambre à coucher pour la nuit d’Halloween…


JPEG - 184.6 ko
1. Photo publiée sur le site Airbnb (détail)
JPEG - 140.1 ko
2. Photo publiée sur le site d’Airbnb (détail)

La société donne rendez-vous « dans la plus grande tombe de Paris » avec un jeu concours où les candidats devront expliquer « pourquoi [ils] pense[nt] avoir le courage de dormir dans les catacombes de Paris ».
Contre – selon nos informations - 350 000 €, la Ville de Paris transforme un cimetière en chambre à coucher, d’ailleurs décorée avec le meilleur goût, comme le montrent certaines photographies. Mais cela pose évidemment de nombreuses questions, qui ne sont pas que patrimoniales.


Contrairement à ce que l’on pourrait penser, les catacombes ne sont ni inscrites, ni classées monument historique (ce qui prouve, une nouvelle fois, que le patrimoine français est souvent insuffisamment protégé). La Ville n’a donc ici aucune autorisation à demander au ministère de la Culture. Il reste que cet ossuaire est aussi considéré comme un musée, qui dépend du même conservateur que le Musée Carnavalet. Valérie Guillaume, sa directrice, a envoyé le 5 octobre à son personnel un courrier pour expliquer que l’opération « nuit aux Catacombes » permettra de « financer en partie les travaux d’aménagement d’une nouvelle sortie des Catacombes afin d’améliorer le confort de visite du public et les conditions de travail du personnel ». Nous ne jugerons pas du caractère indispensable ou non de ces travaux. Mais la ville est-elle si pauvre qu’elle ne peut les payer ?1 et, surtout, peut-on, pour financer un aménagement culturel, laisser faire n’importe quoi ?

Il faut rappeler que les catacombes sont un lieu historique fragile, souvent victime d’intrusions indésirables qui le dégradent, voire de vandalisme volontaire, le plus grave s’étant produit en 2009 (voir cet article du Parisien). À cette occasion, Danièle Pourtaud, adjointe de Bertrand Delanoë en charge du patrimoine, avait déclaré sa « vive émotion et tristesse » face au sort réservé « au plus grand cimetière de Paris, lieu patrimonial unique en son genre ». Lieu patrimonial unique, et cimetière. Les catacombes, c’est en effet cela, tout à la fois. Et pour ces raisons, l’opération Mairie de Paris/Airbnb est injustifiable.

Toutes les précautions sont prises, selon la municipalité, pour éviter des dégradations. Comme on le lit dans le courrier de Valérie Guillaume, une « distance minimale de 70 cm par rapport aux ossements » a été mise en place. Il paraît également que « tout élément pouvant modifier le climat des catacombes a été exclu »2, et la mairie nous a donné comme exemple les bougies. Pas de chance : les photos montrent, justement… des bougies, et une distance avec les ossements nettement inférieure à 70 cm. Cependant l’essentiel n’est pas là. Il est probable que cette opération ponctuelle, placée sous « des dispositions spéciales en terme de sécurité et de sûreté3 », ne dégradera pas les lieux. Mais son organisation, avec la bénédiction de la Ville de Paris, donne à penser que tout est possible dans les catacombes, lieu « festif et ludique » comme il se doit. Si la Mairie de Paris nous a expliqué qu’il n’est pas du tout question de faire la fête, la description de l’événement par Airbnb laisse penser l’inverse : « Descendez dans les tréfonds de la Terre et découvrez les histoires à glacer le sang de ce mystérieux labyrinthe souterrain. Étanchez votre soif d’aventure dans ce dédale tentaculaire jonché de crânes et d’ossements. […] Pour une fête d’Halloween inoubliable ». Tout cela ne peut donc qu’inciter encore davantage les intrusions. Pourquoi se gêner puisque la Mairie de Paris, par cette opération, nous explique que les catacombes, c’est le train fantôme, en mieux ?
Comment lutter, demain, contre les cataphiles qui, malgré les interdictions, se font un jeu d’entrer la nuit dans les souterrains pour « explorer, taguer, dormir ou faire la fête » (voir cet article sur un blog du Monde) ? Dans le meilleur des cas, ils explorent sans dégrader. Dans le pire, ils taguent et vandalisent. Des policiers sont d’ailleurs affectés en permanence à la surveillance des lieux. Bon courage à eux pour faire comprendre désormais que les catacombes ne sont pas un hôtel ni un terrain de jeu.

Ajoutons, même si l’on sort ici du champ de La Tribune de l’Art, que l’ossuaire de Paris est aussi un cimetière, comme le rappelait Danièle Pourtaud. Un cimetière, cela peut se visiter, mais on n’y dort pas et on ne vient pas y faire la fête, on le respecte. Signalons que le code pénal, article 225-17, précise : « La violation ou la profanation, par quelque moyen que ce soit, de tombeaux, de sépultures, d’urnes cinéraires ou de monuments édifiés à la mémoire des morts est punie d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros d’amende. »
Interrogée, la municipalité nous a répondu que si la question est légitime, en réalité « les catacombes ne sont pas une nécropole, mais un ossuaire, et à ce titre elles ne sont pas concernées par cette loi » Dont acte, même si l’on ne comprend pas bien ce qui distingue les catacombes « la plus grande tombe du monde » d’une nécropole. Moralement en tout cas, la différence nous semble ténue. Mais il est vrai que la morale ne semble pas avoir grand-chose à faire dans cette opération publicitaire.


Didier Rykner, mercredi 7 octobre 2015


Notes

1La réponse évidemment est non, puisqu’elle dépense 75 millions par an en projets facultatifs, ceux du « financement participatif ».

2La Ville nous a indiqué que ces contraintes étaient prévues dans la convention signée avec Airbnb.

3Extrait de la lettre de Valérie Guillaume.





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Politique : Un rapport sur les églises, c’est encore trop pour la ministre de la Culture !

Article suivant dans Politique : Place du Palais-Royal et place de la Concorde : comment la Mairie de Paris privatise l’espace public