France Domaine et ministère de la Culture : Art Déco à la benne


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1. Immeuble de 1786 avec décor Art Déco du rez-de-chaussée
à l’entresol au 12, rue de Louvois. État avant les travaux actuels.
Photo : Google Street

Au moment où la loi patrimoine est de retour devant le Sénat, une affaire de vandalisme incroyable vient démontrer les dysfonctionnements d’un système que les nouvelles règles ne risquent pas, hélas, d’améliorer.

Le bâtiment du 12 rue de Louvois, qui fait le coin entre cette rue et la rue Sainte-Anne, est un bel édifice construit à la fin du règne de Louis XVI, en 1786, peu avant la Révolution. Il appartenait il y a deux ans encore au ministère de la Culture qui s’en est séparé, la transaction ayant été effectuée, comme c’est le cas pour tous les biens immobiliers de l’État, par France-Domaine.
Or cet immeuble, si l’intérieur avait été largement modifié, possédait encore un vestibule rectangulaire avec une moulure néoclassique et deux colonnes engagées a chapiteaux doriques (ill. 1) qui s’ouvraient sur une cage d’escalier dénaturée par un ascenseur. Et la façade au niveau du rez-de-chaussée et de l’entresol avait été habillée d’un ensemble Art Déco (grilles et grands pilastres ioniques) quand une agence de la banque Rothschild s’y était installée dans les années 1930. Si ce décor n’a jamais été étudié de manière approfondie, il est probable, d’après leur style, que les grilles soient dues à Raymond Subes, comme nous l’a indiqué Antoine Broccardo, antiquaire spécialiste dans l’Art Déco.


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2. Chapiteau du XVIIIe siècle de l’ancien
vestibule détruit du 12 rue de Louvois
Photo : J.-F. Dontenwill
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3. Chapiteau du XVIIIe siècle de l’ancien
vestibule détruit du 12 rue de Valois.
(On voit le faux marbre d’origine).
Photo : J.-F. Dontenwill

Croyez-vous qu’avant de devoir s’en séparer le ministère de la Culture, qui a en charge la protection du patrimoine historique de notre pays, aurait pris soin de protéger ces éléments1 ? Évidemment non. Croyez-vous qu’il se serait inquiété de la vente par France Domaine et du nouvel utilisateur ? Évidemment non. Croyez-vous que France Domaine s’en serait lui même préoccupé. Encore plus évidemment non, le patrimoine et sa sauvegarde étant le dernier souci de cette émanation du ministère du Budget. Croyez-vous que le ministère de la Culture, dans ce site inscrit situé dans les abords d’un monument historique, se serait opposé aux travaux prévus ? Hélas non. Nous n’avons pu, pour des raisons de temps (nous ne sommes au courant de cette affaire que depuis hier soir) voir le permis de construire et savoir pourquoi et comment la DRAC a pu donner une telle autorisation2.


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4. Façade du 12 rue de Louvois, travaux en cours
Toutes les grilles sauf une ont été jetées à la benne
Photo : Didier Rykner (25 mai 2016)

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5. Attribué à Raymond Subes (1891-1970)
Porte du 12 rue de Louvois devant
être envoyée à la benne
Photo : Didier Rykner (25 mai 2016)

Mais le résultat est là : les travaux qui se déroulent toujours actuellement ont consisté à détruire tout l’intérieur pour le restructurer (adieu donc la structure d’origine, les poutres anciennes et le vestibule Louis XVI), et à enlever toutes les grilles de Raymond Subes. Un voisin a récupéré un morceau de chapiteau du XVIIIe siècle où l’on peut encore voir le détail en faux marbre d’origine sous une couche de peinture (ill. 2 et 3). Celles-ci ont été jetées, peut-être récupérées par des ferrailleurs, et seules restent désormais, pour quelques jours, une grille de fenêtre (ill. 4) qui donne au moins le modèle, et la porte (ill. 5). Nous avons informé le cabinet de la ministre de ce vandalisme en cours, au moins pour que les grilles restantes ne subissent pas le même sort et puissent être récupérées. Les pilastres n’ont pas été touchés mais la cohérence de l’immeuble (les grilles répondaient parfaitement à celles des fenêtres des étages qui datent pourtant du XVIIIe siècle) a complètement disparu.
Il faut savoir que le Sénat, sur le conseil des associations de protection du patrimoine, souhaite inclure dans la loi patrimoine le contrôle par la Commission nationale des monuments historiques des aliénations des biens de l’État faites par France-Domaine. Le ministère de la Culture s’était, dans un premier temps, opposé à cette idée. Fort heureusement, il a changé d’avis et ne s’y oppose plus. Il faudrait en réalité aller au delà, et imposer que la Commission nationale des monuments historiques soit saisie pour demander l’inscription ou le classement avant la cession par l’État de biens qui mériteraient d’être protégés.

Une fois de plus, l’Art Déco est victime d’un vandalisme qui donne l’impression de ne jamais vouloir cesser. Et toute la beauté et tout l’intérêt du patrimoine parisien disparaît peu à peu dans l’indifférence générale. Avec un ministère de la Culture aussi indifférent au patrimoine, on n’a même plus besoin d’une mairie comme celle d’Anne Hidalgo. Leurs intérêts convergent clairement.


Didier Rykner, jeudi 26 mai 2016


Notes

1Signalons que cette façade est un « bâtiment protégé » au titre du PLU de la Ville de Paris. Nous ne savons pas, au moment de publier cet article, si la Ville a donné ou non son autorisation.

2Nous avons contacté la DRAC qui n’a pu encore nous répondre compte tenu des délais.





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