Disparu depuis 1763, revendiqué par le ministère de la Culture !


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1. France, vers 1230-1240
Fragment du jubé de la cathédrale de Chartres
Partie supérieure de la rosace centrale
Pierre calcaire - 163 x 62 x 7 cm
Paris, Galerie Brimo de Laroussilhe
Photo : Galerie Brimo de Laroussilhe
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Parmi les dossiers délicats qu’aura à gérer Frédéric Mitterrand, il en est un qui n’a encore pas fait parler de lui mais qui ne devrait pas tarder à faire la une de l’actualité du patrimoine. Il s’agit de la revendication par le ministère de la Culture d’un élément du jubé de la cathédrale de Chartres appartenant à un marchand.

En 2002, la galerie parisienne Brimo de Laroussilhe, spécialisée dans l’art du Moyen Age, a acquis sur le marché de l’art français un fragment de pierre sculptée qui lui était présenté comme de la Renaissance italienne. Après avoir étudié cet objet, Philippe Carlier, propriétaire de la galerie, a découvert qu’il s’agissait en réalité d’un élément provenant du premier jubé de la cathédrale de Chartres, édifié vers 1230-1240 et démantelé en 1763 (ill. 1), dont une partie, enterré dans le sol de l’édifice pour servir de remblai et de dallage, fut redécouvert au XIXe siècle.

La galerie a alors demandé un certificat d’exportation en précisant clairement sur le formulaire qu’il s’agissait d’un « Fragment du jubé de Chartres. Fragment de la rosace centrale figurant l’agneau divin et les symboles des évangélistes. Chartres, v. 1230-1240 ». Fort logiquement, le certificat de sortie de France fut refusé par la Commission consultative des trésors nationaux. Celle-ci précisait que le fragment avait été « distrait sans doute vers 1763, lorsque le jubé a été démonté et enterré ». Elle indiquait également qu’il s’agissait « de manière à peu près certaine » de la partie supérieure d’un autre fragment conservé dans le dépôt lapidaire de la cathédrale.

Le 19 juillet 2004, soit environ un an après que l’œuvre fut déclarée trésor national, le directeur du patrimoine, Michel Clément, envoya un courrier demandant quel en était le prix de vente. Philippe Carlier répondit dans la foulée, le 22 juillet 2004, qu’il souhaitait en obtenir 2,3 millions d’euros, indiquant qu’à son avis, sur le marché international, l’œuvre vaudrait au moins 5 millions de dollars1.

Pendant un an et demi, il n’y eut aucune réaction du ministère de la Culture. Le 23 décembre 2005, c’est la directrice des musées de France d’alors, Francine Mariani-Ducray, qui fit une offre d’un million d’euros à la galerie Brimo de Laroussilhe « en [sa] qualité de propriétaire ». Ce que la galerie refusa, considérant que, compte-tenu de l’importance de la pièce, le prix proposé était trop faible. Rappelons que l’interdiction de sortie du territoire n’oblige aucunement le propriétaire à accepter l’offre de l’Etat. En cas de désaccord, ce dernier peut faire appel à une expertise indépendante. C’est ce que choisit de faire la directrice des musées de France, ce qu’elle communiqua à la galerie le 3 mars 2006, soit la veille de l’expiration du délai de trente mois d’interdiction de sortie.

Deux experts furent nommés, l’un à la demande de la galerie, l’autre à celle du ministère de la Culture. Ils s’entendirent dans un premier temps, le 25 mai 2006, pour convenir que « la somme de 2 300 000 dollars demandée par la galerie Brimo de Laroussilhe est convenable, et elle pourrait être bien plus élevée si l’objet était adjugé dans une vente aux enchères internationale2 » sans parvenir cependant à se mettre d’accord sur une estimation. L’un (celui mandaté par le ministère de la Culture) indiqua une valeur de 3 millions d’euros, l’autre (celui mandaté par la galerie), de 4,7 millions. Dans tous les cas, il était démontré que la valeur proposée par celle-ci était raisonnable (inférieure à l’estimation basse), et que la proposition d’un million faite par le ministère de la Culture était trois fois plus faible que l’estimation haute.

En cas de divergence entre les experts, la loi prévoit d’en désigner un nouveau, soit par accord entre les deux parties, soit sur décision du président du tribunal de grande instance. Un nouvel expert fut donc choisi, d’un commun accord. Le 17 décembre 2006, celui-ci fixa la valeur du bien sur le marché international. Elle était égale à 7 millions d’euros ! Soit un peu plus de trois fois le prix demandé à l’origine par la galerie Brimo de Laroussilhe et sept fois celui offert par la direction des musées de France.

Devant l’erreur manifeste qu’ils avaient commis, les directions des musées de France et de l’architecture et du patrimoine auraient sans doute dû se faire discrètes. Ce serait mal connaître Michel Clément. Celui-ci décida, le 12 février 2007, de demander à la galerie Brimo de Laroussilhe la restitution au ministère de la Culture du fragment du jubé de la cathédrale de Chartres, en prétextant qu’il s’agissait d’un bien de domanialité publique, en se basant sur un décret du 2 novembre 1789 de l’Assemblée Constituante qui prévoyait que les biens de l’église étaient mis à la disposition de la Nation3.
Bien évidemment, la galerie refusa tout net et demanda la délivrance du certificat, que l’Etat ne pouvait par ailleurs lui refuser puisqu’il n’acceptait pas de payer les 7 millions d’euros déterminés par l’expertise. Il se vit répondre par le directeur du Patrimoine que le certificat ne pouvait être délivré puisqu’il s’agissait d’un « bien appartenant à l’Etat. »

On reste sans voix devant un tel procédé : après quatre ans pendant lesquels la propriété de l’œuvre n’avait jamais été contestée4, devant l’impossibilité de l’acquérir au prix qu’il souhaitait et alors que le marchand avait fait de bout en bout la preuve de sa bonne foi et de sa volonté qu’elle entrât dans les collections nationales, le ministère de la Culture décidait soudain que celle-ci lui appartenait. On passera rapidement sur les procédures judiciaires en cours. On notera cependant que le 14 mars 2008, il y a quatre mois, l’Etat, via la direction Nationale d’Intervention Domaniale a saisi le Tribunal de céans de l’action en revendication du fragment du jubé.

Tout observateur indépendant et au fait des pratiques des musées et du marché de l’art sera sidéré par cette procédure. Si la galerie Brimo de Laroussilhe avait accepté le prix, manifestement très sous-estimé, d’un million d’euro que lui proposait le Ministère de la Culture, il est évident que celui-ci n’aurait jamais lancé de procédure en restitution. Surtout, on admirera qu’un jubé détruit en 1763 puisse être considéré comme faisant partie du patrimoine public. Toute la discussion initiée par le ministère de la Culture revient à essayer de prouver que ce fragment de jubé avait été enterré dans le sol de la Cathédrale en 1788 et qu’il en est ressorti en 1791, lorsque des travaux de dallage furent pratiqués. On laissera le soin au tribunal de répondre sur ce point. On se placera simplement sur le plan du simple bon sens : comment l’Etat peut-il aujourd’hui, en 2009, revendiquer la propriété d’une œuvre dont on ne connait plus l’histoire depuis 1763, sous prétexte qu’il aurait pu faire partie d’un remblaiement dans le sol d’une cathédrale en 1789 ?


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2. France, vers 1230-1240
Tête de Joseph, fragment du jubé
de la cathédrale de Chartres
Pierre calcaire avec trace de polychromie -
17,1 x 13,5 x 10,3 cm
New York, The Metropolitan Museum of Art
Photo : The Metropolitan Museum of Art
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On aimerait que le ministère de la Culture s’intéresse toujours autant au patrimoine. Il est inouï qu’on s’acharne sur un marchand qui ne fait que son travail et propose aux musées de leur vendre une œuvre à un prix raisonnable (et qui pouvait être acquise grâce au mécénat) alors qu’on laisse parallèlement, pour ne prendre qu’un exemple récent, démanteler un ensemble d’œuvres d’Henri Martin qui, elles, faisaient partie sans aucun doute du domaine public (voir notre article du 29/5/08). L’Etat français va-t-il demander au Metropolitan Museum de lui restituer la Tête de Joseph provenant elle aussi du jubé de Chartres que celui-ci a acquis en 2007 (ill. 2) ? Va-t-il revendiquer la Tête de roi qui se trouve depuis le début du XXe siècle dans les collections du Bowdoin College Museum of Art à Brunswick dans le Maine ? Nul doute qu’à l’avenir ces musées réfléchiront avant de nous prêter des objets de cette sorte pour des expositions en France.
Suggérons à la direction du patrimoine de s’intéresser plutôt au cas réel d’une revendication qui serait légitime et sur laquelle nous l’avions interrogée il y a quelques années sans recevoir de réponse : un tableau de Jean Restout représentant la Cène est entré en 2000 au Snite Museum of Art de Notre Dame dans l’Indiana (ill. 3). Or, ce tableau provenait de Versailles où il était conservé en 1811 avant d’être déposé au Louvre en 1818 puis à l’église de Cancale en 1839, d’où il disparut vers 19605. Voilà un exemple d’une œuvre imprescriptible et inaliénable que la France devrait revendiquer. Il est cependant plus simple de s’attaquer à un marchand français qu’à un musée américain.


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3. Jean Restout (1692-1768)
La Cène, 1744
Huile sur toile - 244 x 149 cm
Cancale, église
Aujourd’hui conservé à Notre Dame,
The Snite Museum of Art
Photo : D. R.
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4. Attribué à Jean de Lièges
ou à son atelier, vers 1376
Fragment du tombeau de Charles V et de
Jeanne de Bourbon à Saint-Denis
, vers 1376
Marbre - 63,5 x 20 x 5,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : SVV Prunier
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Si l’Etat devait gagner ce procès, on imagine les conséquences désastreuses à double titre : pour le marché de l’art et pour les musées français. Ne pouvant plus vendre en toute sécurité des objets dont il serait impossible de prouver la provenance avant la Révolution, ni l’histoire pendant celle-ci, voire au XIXe siècle, les marchands se trouveraient dans une situation impossible. A ce compte, pourquoi le musée du Louvre n’a-t-il pas tout simplement réclamé la propriété du fragment de tombeau de Charles V (ill. 4 ; voir brève du 6/6/09) qui, en 1793, était encore sans l’ombre d’un doute dans la basilique Saint-Denis. On imagine l’insécurité que provoquerait une telle décision alors qu’on sait pertinemment qu’un marché de l’art fort est non seulement une source de revenus importante pour un pays mais aussi une garantie pour l’enrichissement de son patrimoine. Le danger de cette action de l’Etat a été bien compris par le Syndicat National des Antiquaires qui vient de se ranger comme intervenant volontaire auprès de la galerie Brimo de Laroussilhe, notamment en commandant au Professeur Yves Gaudemet, professeur de droit à Paris II, un rapport sur l’application du régime de domanialité publique à des biens détachés des édifices cultuels notamment à l’époque de la Révolution6.

Mais il y a plus grave encore et le directeur du patrimoine porterait ici une lourde responsabilité. Une décision de restitution de ce fragment du jubé enrichirait peut-être temporairement le patrimoine français à moindre frais. Il ouvrirait surtout la voie à un nombre considérable de procès en restitutions. Pourquoi, à cet aulne, ne pas remettre en cause les confiscations révolutionnaires ? Si l’Etat considère que les œuvres disparues pendant cette période appartiennent au domaine public, pourquoi aurait-il eu en retour le droit de confisquer des collections entières appartenant à des particuliers ? Surtout, les pays étrangers dont les œuvres sont entrées au XIXe siècle dans notre pays et sont conservées aujourd’hui dans les musées se sentiraient légitimes à lancer un grand nombre de procédures de revendication puisque l’Etat français lui-même donne l’exemple. En voulant récupérer, sans le payer, ce morceau de jubé de la cathédrale de Chartres, la France risque d’ouvrir ainsi la voie à une cascade de demandes de restitutions.


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5. Fragments du jubé de Chartres
Réserves lapidaires de la cathédrale
Photo : Didier Rykner
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6. France, vers 1230-1240
La Nativité
Fragment du jubé de la cathédrale de Chartres
Pierre calcaire
Chartres, Cathédrale
Photo : Didier Rykner
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La direction du patrimoine n’a pas souhaité répondre à nos questions sur ce sujet. Elle nous a permis, en revanche, de voir à Chartres les autres éléments du jubé qui font partie du Trésor de la cathédrale. Si un effort important de mise en sécurité et d’inventaire des éléments lapidaires de la cathédrale a été mené en aménageant des réserves au niveau supérieur du côté sud de l’édifice (ill. 5), il reste que ces fragments (ill. 6), dont la partie basse de la rosace centrale qui complète comme un puzzle l’élément appartenant à la galerie Brimo de Laroussilhe (ill. 7 et 9), sont invisibles pour le public depuis environ 2000 et pour une durée encore indéterminée. Un nouvel aménagement de la chapelle Saint Pia (ill. 8) où ils étaient exposés devrait permettre un jour de les présenter à nouveau avec le Trésor de la cathédrale, mais aucun financement n’est pour l’instant prévu.


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7. France, vers 1230-1240
Fragment du jubé de la cathédrale de Chartres
Partie inférieure de la rosace centrale
Pierre calcaire - 163 x 62 x 7 cm (environ)
Chartres, Cathédrale
Photo : Didier Rykner
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8. Chapelle Saint-Pia, cathédrale de Chartres
Futur emplacement du Trésor de la cathédrale
Photo : Didier Rykner
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Pour une fois que Michel Clément, en l’espèce très mal conseillé par ses services, croyait défendre le patrimoine, il se retrouve à nouveau du mauvais côté. Nous avons vu que sa victoire serait une défaite pour les musées français. Son échec, qu’on doit cependant souhaiter, en sera une également puisqu’il est à peu près certain que cette œuvre majeure, qui aurait permis de reconstituer l’ensemble de la rosace centrale du jubé de Chartres, partira pour l’étranger. Le nouveau ministre n’est pour rien dans cette affaire. Il serait tout à son honneur qu’il réalise que son administration s’est ici fourvoyée et qu’il retire cette revendication absurde. Il n’y a pas de honte à reconnaître ses erreurs, surtout lorsqu’elles sont celles de ses prédécesseurs.


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9. France, vers 1230-1240
L’Agneau divin entouré de symboles des Evangélistes
Photo-montage de la rosace centrale du jubé
de Chartres reconstituée
Partie supérieure : Galerie Brimo de Laroussilhe
Partie inférieure : Cathédrale de Chartres
Pierre calcaire - 123 x 64 x 7 cm (environ)
Chartres, Cathédrale
Photo : Didier Rykner
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Le quotidien Libération a publié a également samedi 11 juillet un long article consacré à cette affaire, Le chef-d’œuvre oublié que l’Etat veut s’arroger.

English version


Didier Rykner, vendredi 10 juillet 2009


Notes

1Soit l’équivalent de 4 millions d’euros au cours de juillet 2004.

2« the sum of €2,300,000 [...] quoted by the Galerie Brimo de Laroussilhe is a fair one, and indeed that it could be considerably exceeded in international auction. »

3L’éventualité d’une revendication avait été évoquée lors d’une réunion au ministère le 23 octobre 2006.

4Lors de la présentation de l’objet à la Commission des trésors nationaux, le rapporteur, Colette di Matteo, s’était bien interrogé sur la possibilité que l’œuvre appartienne au domaine public. Elle y avait aussitôt répondu non puisque : « compte tenu des incertitudes qui demeurent sur la date de l’entrée du fragment dans le privé, il est impossible de le revendiquer. Car rien n’indique à quelle époque il a été soustrait, il est fort probable qu’il ait été volé en 1763. »

5Cf. Christie Gouzi, Jean Restout 1692-1768. Peintre d’histoire à Paris, Editions Arthena, Paris, 2000, cat. P118, p. 271-272.

6Ce rapport, daté du 19 mai 2009, conclut notamment que la domanialité publique ne s’exerce sur les cathédrales qu’à partir de 1805, pas de 1789. Il souligne aussi qu’un « fragment détaché d’un édifice cultuel non approprié par une personne publique [...] ne relève évidemment pas du fait de son détachement d’un régime de domanialité publique étranger à l’édifice cultuel dont il provient et auquel il n’était pas soumis avant son détachement ». Il affirme également que « les fragments détachés d’un édifice cultuel ne sauraient appartenir au domaine public que s’ils participent par leur aménagement ou leur intérêt à l’affectation cultuelle ».





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