Des dessins des Cozens, père et fils, entrent au Louvre


Cet articles est actuellement réservé aux abonnés.

JPEG - 30.2 ko
1. John Robert Cozens (1752-1797)
L’Aiguille verte entre Chamonix et Martigny
Aquarelle - 44 x 61,5 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : Sotheby’s Londres

27/12/06 - Acquisitions - Paris, Louvre - 2006 est décidément une année anglaise pour le Louvre. Après la réussite de l’exposition Hogarth et les acquisitions du premier Blake (voir brève du 3/5/06) et du John Martin (voir brève du 13/12/06), le département des Arts Graphique vient de combler, coup sur coup, l’absence de dessin d’Alexander Cozens (1717-1786) et de son fils John Robert Cozens (1752-1797). La place essentielle dans l’art britannique du XVIIIe siècle de ces deux artistes a toujours été reconnue, mais elle est aujourd’hui resituée de façon plus générale dans l’histoire du paysage européen de la seconde moitié du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Montrée à plusieurs reprises dans des expositions, l’aquarelle de John Robert Cozens représentant l’Aiguille verte entre Chamonix et Martigny1 (ill. 1), a été adjugée au musée parisien pour 254.400 £ avec les frais (soit 378.500 €), le 23 novembre dernier chez Sotheby’s à Londres. Son entrée au Louvre, qui en a fait sa carte de vœux 2007, est aussi importante que l’acquisition très médiatisée du Blake, dans une même volonté de rattraper le retard de la représentation anglaise dans les cartons du pavillon de Flore2.

JPEG - 63.5 ko
2. Alexander Cozens (1717-1786)
Paysage montagneux
Crayon noir, lavis brun,
gomme d’Arabie - 37,5 x 27,5 cm
Paris, Musée du Louvre
© Musée du Louvre / Harry Bréjat

A peine âgé de 26 ans, Richard Payne Knight était déjà considéré comme un arbitre du goût et un défenseur de la notion de pittoresque. En 1776, il fit de John Robert Cozens son dessinateur attitré et l’emmena avec lui en Italie. Les croquis monochromes exécutés durant la traversée des Alpes, depuis la France jusqu’au Tyrol, ont servi, au retour à Londres, à une série d’aquarelles très achevées, destinées à son mécène (un premier jet pour la feuille du Louvre, daté du 30 août, est conservé au Yale Center for British Art). Sans renier les principes théoriques de son père, le jeune artiste construit un paysage par masses géométriques, fixant les changements atmosphériques, sans pour autant rien devoir aux modèles du genre : Claude Gellée et Salvator Rosa. Le préromantisme est perceptible dans cette vision grandiose de la Nature, où la beauté des cimes enneigées traduit parfaitement la notion, si importante alors, du Sublime, seulement rendue par la vibration et la légèreté du medium. Bien qu’ayant peu peint son pays natal, l’influence fut immense sur la jeune génération des paysagistes anglais : Thomas Girtin, Constable et Turner3.

Quelque six mois auparavant, le cabinet des dessins avait pu se porter acquéreur sur le marché d’art parisien, d’un dessin caractéristique d’Alexander Cozens4. Son principal apport à l’art anglais est d’avoir su dégager l’aquarelle des fonctions topographiques. La majorité de sa production consiste en des lavis d’encre de Chine brune, sur papier teinté qui, éliminant tout aspect anecdotique ou topographique, cherchent une poésie expressive à travers l’imaginaire, nés de taches jetées au hasard, ensuite recomposées par la mémoire d’un lieu et arrangées pour créer un paysage5. Né en Russie6, élève de Joseph Vernet à Rome, il s’établit à Londres comme professeur de dessin vers 1746. En 1785, il théorisa sa technique à travers un célèbre traité A New Method of Assisting the Invention in Drawing Original Composition of Landscape.


Michel de Piles, mercredi 27 décembre 2006


Notes

1Cette œuvre, exposée à la galerie Thomas Agnew and Sons Ltd. en 1984, était passée en vente il y a 4 ans, déjà à Sotheby’s Londres, le 28 novembre 2002, adjugée 226.650 £. Sa bibliographie est abondante, on ne donnera ici que quelques titres :
- C.F. Bell and Thomas Girtin, `The Drawings and Sketches of Robert Cozens’, The Walpole Society, vol. XXIII, Oxford, 1934-35, p. 28, n° 8.
- A.P. Oppe, Alexander and John Robert Cozens, London, 1952, p. 133
- Amsterdam , Rijksmuseum, De Englese Aquarel van Cozens tot Turner, 1965, n°. 25.
- Genève, Musée d’Art et d’Histoire, Genève et le Mont Blanc, 1965, n° 26 ;
- Manchester, Whitworth Art Gallery ; and London, Victoria and Albert Museum, Watercolours by John Robert Cozens, 1971, n°1
- London , Thomas Agnew and Sons Ltd., The Watercolour Collection Formed by Mrs. Cecil Keith, 1984, no. 61.

2Arlette Sérullaz, dans le catalogue de l’exposition D’Outre - Manche, l’Art Britannique dans les collections françaises, Paris, Musée du Louvre, 1994, a donné une liste sommaire du fonds anglais au Département des arts graphiques (p. 223, note 1). Depuis cette date, sont entrés des feuilles de Francis Towne, de John Flaxmann, et un important dessin de Fussli (voir l’interview de Carel von Tuyll en 2005). Possédant un seul Turner, le Louvre manque cruellement d’aquarelles anglaises de grande taille (par exemple de John Sell Cotman ou de Samuel Palmer…).

3Voir dans la version française du catalogue de l’exposition Paysages d’Italie : les peintres du plein air, 1780-1830, Galeries nationales du Grand Palais, Paris, 2001 et Mantoue, Palazzo del Te, 2001, p. 36 à 44 (notices par Anna Ottani Cavina). Par ailleurs, plusieurs études et expositions ont récemment mis en valeur la découverte des Alpes par des artistes de nationalités différentes durant cette période, de Caspar Wolf à Wolfgang Adam Töpffer et Julius Schnorr von Carosfeld.
Voir aussi la synthèse de Claude Reichler, La Découverte des Alpes et la question du paysage, Genève, Georg, 2002.

4Ce dessin était auparavant passé en vente le 4 juillet 2001 chez Sotheby’s Londres, lot 182, 5040 £.

5De fait, il est l’un des artistes occidentaux le plus proches de l’esprit de la peinture chinoise classique, même si l’idée de construire une vision depuis une tache alèatoire remonte au traité de Léonard de Vinci.

6Il passe pour être un enfant naturel de Pierre le Grand.





imprimer Imprimer cet article

Article précédent dans Brèves : Restauration de La descente de Croix de Charles Le Brun

Article suivant dans Brèves : Exposition des tableaux caravagesques de la collection Koelliker