Charles Maurin. Un symboliste du réel


Auteur : Maurice Fréchuret

local/cache-vignettes/L253xH282/94f397aee278d0da-4e5e5.jpgPublié à l’occasion de l’exposition qui se tient au musée Crozatier du Puy-en-Velay jusqu’au 30 septembre 2006, cet ouvrage se présente plus comme une véritable monographie que comme un catalogue. Dû entièrement à Maurice Fréchuret (à l’exception de deux courts textes protocolaires), et fruit de ses recherches approfondies, il apporte sur cet artiste peu étudié une somme tout à fait conséquente. On peut d’ailleurs s’étonner que dans un tel cas, le nom de l’auteur ne figure pas sur la couverture du livre : la mention, à la troisième page, « textes de » reflète-t-elle vraiment le rôle de son unique contributeur ? La thèse de Maurice Fréchuret, consacrée à l’artiste natif du Puy (soutenue en 1986 à l’Université de Lyon II), bien que citée dans l’introduction, ne figure d’ailleurs pas dans la bibliographie (ce qui rend nombre de renvois énigmatiques au premier abord) ; son titre est pourtant repris exactement pour l’exposition et le catalogue. Quoi qu’il en soit, le lecteur averti rendra à César ce qui appartient à César et constatera à quel point cette publication, indépendamment même de l’exposition qu’elle accompagne, comble avec bonheur une lacune de l’historiographie.

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1. Charles Maurin (1856-1914)
François-Rupert Carabin, 1892
Huile sur toile - 45 x 37 cm
Le Puy-en-Velay, Musée Crozatier
Photo : Musée Crozatier

Le sous-titre paradoxal « Symboliste du Réel » tente de faire la synthèse d’une œuvre partagée entre des aspirations apparemment divergentes, mais qui possède pourtant sa logique. L’ouvrage, largement issu de la thèse déjà citée, livre donc un ensemble documentaire propre à reconstituer la biographie de l’artiste, son milieu, ses amitiés. Les liens de Maurin avec son ami du Puy le Docteur Reynaud, la rencontre non exempte de brouilles avec Félix Vallotton, le milieu montmartrois et Toulouse-Lautrec et le mécénat d’Henry Laurent forment un chapitre conséquent qui permet de découvrir l’homme autant que l’artiste, ses affinités, ses convictions. On y trouve aussi la complicité du peintre avec François-Rupert Carabin dont le saisissant portrait (ill. 1), offert par les descendants du modèle, est entré au Musée Crozatier en 2005. Les préoccupations philosophiques de Maurin sont amplement développées dans le chapitre suivant qui cerne l’anarchisme du peintre, lié à la plupart des figures libertaires de son temps ; le mépris de Charles Maurin pour la bourgeoisie se teinte toutefois d’esthétisme à la Huysmans lorsqu’il découvre la vie aristocratique et loue la beauté qui entoure l’existence fastueuse de la future princesse de Tavata, tandis qu’il ne consacrera guère de ligne à Ravachol dont il fera pourtant deux portraits célèbres. Ces contradictions ne font que révéler celles d’une époque elle-même partagée entre utopie sociale, engagement politique parfois véhément et idéalisme artistique.

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2. Charles Maurin (1856-1914)
Portrait de jeune femme rousse, 1889
Huile sur toile - 61,5 x 50,5 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN

Dessinateur d’exception, habité par une fibre réaliste, Charles Maurin échappe cependant aux catégories et crée sans a priori en fonction d’une inspiration intimement liée à l’iconographie. On comprend ainsi que le style de l’artiste varie fortement d’un sujet à l’autre sans pour autant donner l’impression d’un art hétéroclite. En explorant les thématiques chères au peintre, l’auteur permet de comprendre cette logique picturale et graphique ; tantôt d’un réalisme incontestable, Maurin met parfois la perfection de son dessin au service de l’idée et celà explique qu’un tel artiste ait pu à la fois fréquenter les milieux anarchistes et exposer au Salon de la Rose+Croix en 1892. La fascination du peintre pour l’enfance, dont la pureté serait à ses yeux un antidote à la laideur sociale d’un monde qu’il réprouve, se trouve amplement illustrée ; on ne peut certes qu’être charmé par ces images gracieuses tant peintes que gravées, mais il faut aller au-delà de l’amabilité du sujet pour reconnaître en Maurin un artiste solide. La fillette à la poupée et le Portrait de jeune femme rousse (ill. 2) sont de forts beaux morceaux de peinture. La Maternité de 1893 (ill. 3) associe encore le thème de l’enfance et ses aspects charmants dans une composition néanmoins fortement allégorique où se dessine une vision de la destinée humaine. L’image de la femme, qui accompagne toute l’évolution de l’art de Charles Maurin, suit tantôt un chemin réaliste, tantôt la voie symbolique.

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3. Charles Maurin (1856-1914)
Maternité, 1893
Huile sur toile - 80 x 100 cm
Le Puy-en-Velay, Musée Crozatier
Photo : Musée Crozatier

Avec les œuvres liées à la musique (le peintre était un mélomane très averti) se voit confortée la veine symboliste : le Prélude de Lohengrin et diverses personnifications de la musique et de la danse lui permettent de mettre son dessin au service d’une suggestion digne des « correspondances » chères aux artistes idéalistes. Parfois cerné à la manière d’un vitrail et rappelant l’art de Grasset, parfois d’un modelé plus réaliste mais d’une grande pureté expressive, le trait de Maurin étonne par sa précision autant que pas sa virtuosité. Celle-ci atteint un sommet dans le fameux triptyque de L’Aurore, exposé au Salon de la Rose+Croix et dont on a souvent raillé la présence dans cette exposition. Celui-ci n’est-il pourtant pas typique d’un certain symbolisme ? L’artiste lui-même, en expliquant avoir conçu une œuvre sans sujet réel et y avoir multiplié une iconographie étrange avant de lui donner des titres, n’agissait-il pas là comme maints autres symbolistes, livrant leur œuvre à une indétermination de sens qui leur confère toute leur aura ? L’Aurore du travail, où l’on a voulu voir un manifeste social, L’Aurore du rêve (inspirée des Fleurs du mal) et L’Aurore de l’amour, très « saphique » avec ses personnages à la George De Feure, ne devaient pas dénoter plus que cela parmi les œuvres réunies par Péladan. D’autres chapitres étudient Maurin portraitiste et Maurin graveur, domaine dans lequel l’artiste fut un expérimentateur et un inventeur notable. Les paysages du peintre sont aussi abordés tout comme ses liens avec l’Art nouveau et l’ambiance « fin de siècle ».

En évitant de relier l’artiste à une esthétique unique, l’essai de Maurice Fréchuret donne une image fidèle, sinon toujours très facile à suivre, d’une œuvre ouverte sur plusieurs tendances et éloignée des partis pris théoriques. Richement illustré, accompagné de repères biographiques et d’une liste des œuvres exposées, ce catalogue donne véritablement envie de visiter l’exposition qu’il accompagne.

Maurice Fréchuret, Charles Maurin, un symboliste du réel, Avant-propos de Gilles Grandjean, Editions Fage, Musée Crozatier du Puy-en-Velay, 2006, 227 p., 38 €. ISBN 2-84975-079-4


Jean-David Jumeau-Lafond, jeudi 24 août 2006





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