Le naufrage de l’Ecole nationale de la Marine marchande


Avertissement : Bien que le bâtiment concerné sorte en principe de notre champ couvert (qui s’arrête à la fin des années 30), nous avons tenu à le publier, comme nous avions également publié deux articles sur des destructions patrimoniales de monuments antérieurs au Moyen Âge qui constitue notre deuxième limite chronologique (voir ici et ici). En effet, cette affaire est emblématique de plusieurs de nos combats : celui pour la protection des monuments non protégés, celui du démantèlement d’ensemble mobiliers, et celui du quasi blanc-seing donné à France Domaine pour brader notre patrimoine. Remarquons néanmoins que l’architecte, actif dès le début des années 20, travaille ici dans un « style paquebot » proche de l’Art déco.
Nous n’avons été informé de cette affaire qu’hier, et nous avons reçu aujourd’hui le texte de Bernard Toulier. Nous avons souhaité le publier rapidement compte tenu du vote qui doit intervenir demain lundi au conseil municipal de Sainte-Adresse pour l’achat du monument, sans avoir donc la possibilité matérielle de demander leur réaction aux personnes, administrations et collectivités concernées. Elles peuvent bien entendu nous envoyer leurs remarques que nous publierons.
Ajoutons dans ce préambule que cette affaire, qui concerne une œuvre remarquable à la fois architecturale et technique, vient à point nommé pour tester les capacités de réaction du nouveau gouvernement et de la nouvelle ministre de la Culture face à une menace évidente contre notre patrimoine.
Didier Rykner

Un ensemble patrimonial exceptionnel pour l’histoire maritime française est en train de sombrer sous les coups de France Domaine et avec la complicité de la Direction Régionale des Affaires Culturelles de Normandie. La dernière torpille administrative est lancée et doit atteindre ce navire le 22 mai prochain, date de la réunion du Conseil municipal qui devrait décider de l’achat de ces bâtiments par la commune.


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1. Roger Hummel (1900-1983)
École nationale de la marine marchande, 1961
Sainte-Adresse
Photo : Jacques Lalanne
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2. Roger Hummel (1900-1983)
École nationale de la marine marchande, 1961
Sainte-Adresse
Carte postale ancienne
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En juillet 2015, jusqu’alors sur le site de Sainte-Adresse, l’École Nationale Supérieure Maritime (ill. 1 à 4), est transférés sur le nouveau site du Havre. Les bâtiments prestigieux de l’ancienne école avaient été construits spécifiquement pour les besoins de formation des élèves officiers et incluaient outre des salles de cours, une passerelle avec des instruments d’observation pour la navigation et une salle des machines (ill. 3) comprenant un ensemble de machines à vapeur en fonctionnement réel. Ce lieu d’enseignement exceptionnel, descendant de la prestigieuse École d’hydrographie, est aujourd’hui en parfait état de fonctionnement. Il est entretenu depuis 2015 par la Société TwT, qui loue ces locaux à France Domaine et propose des sessions de formation à destination des industries utilisatrices d’installations à vapeur de forte puissance ; les machines servent encore aujourd’hui de support d’enseignement.


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3. Roger Hummel (1900-1983)
École nationale de la marine marchande, 1961
Salle des Machines
Sainte-Adresse
Photo : Jacques Lalanne
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Les cinq bâtiments de cet ensemble d’enseignement, situés face à la mer, sur des terrains à forte valeur immobilière du cap de La Hève, mis en vente par France Domaine, attirent aujourd’hui la convoitise de la municipalité de Sainte-Adresse qui désire les reconvertir en immeubles d’habitation. Pour faciliter la transaction, le vendeur se charge de « nettoyer » le site et a demandé à TwT de faire disparaître à l’expiration de son bail toutes les machines. D’après les études préalables effectuées par la commune, les bâtiments devraient être profondément transformés, réaffectés en résidence de standing.

Or, l’État et ses représentants, ne veulent pas reconnaître la valeur patrimoniale de cet édifice et de ses machines, alors que parallèlement il légifère et publie en juillet dernier une loi Création et Patrimoine qui recommande la protection unique des immeubles et de leur mobilier par destination et que par une récente circulaire, il renouvelle son dispositif du label sur « l’Architecture contemporaine remarquable ». Alertés depuis de nombreux mois par l’Association des machines marines, la conservation régionale des monuments historiques n’a proposé ni label ni inscription au titre de la loi sur les Monuments historique : il ne fallait pas gêner la transaction avec l’acheteur communal potentiel !

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4. Roger Hummel (1900-1983)
École nationale de la marine marchande, 1961
Terrasse du bâtiment d’internat, avec le pont
Sainte-Adresse
Photo : Mémoire hydro.org
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Le bâtiment est d’une grande qualité, signé par l’architecte des Bâtiments civils et des palais nationaux Roger Hummel, déjà doublement distingué par le ministère de la culture pour le groupe scolaire Jules Ferry à Maisons-Alfort, édifié en 1932 et surtout pour les bâtiments de la faculté de droit, contemporains de ceux de l’ENMM de Sainte-Adresse (1961). L’architecte, membre du comité de pilotage de la revue Architecture d’aujourd’hui marie ici la métaphore du paquebot, dans un langage architectural résolument moderne parfaitement maîtrisé. La terrasse du bâtiment d’internat est surmonté d’une « passerelle », donnant une vue panoramique sur l’estuaire de la Seine et le port du Havre, restitue l’impression d’un pont de navire (ill. 4), avec ses instruments et sert à la formation des futurs officiers du pont. Des salles de travaux pratiques sont dotés de matériels électroniques (ex. radar) et les bâtiments des ateliers abrite une centrale énergétique en vrai grandeur, destiné à la formation des élèves mécaniciens, accompagnée de turbines et d’alternateurs, de moteurs diésels, d’une chaudière et de dynamos, formant un véritable groupe énergétique en parfait état de fonctionnement. Bref, un rêve pour le patrimoine industriel, témoin de la formation de plusieurs générations de futurs officiers de la Marine marchande, et même des élèves de l’école atomique de la Marine nationale, qui y venaient régulièrement en stage pour profiter de cet équipement unique en France.

Devant le risque de voir disparaître le dernier témoin de l’aventure industrielle maritime française, l’Association des machines Marines fondée pour l’occasion a demandé l’inscription au titre des monuments historiques de l’ensemble et particulièrement du bâtiment de la centrale énergétique et de ses équipements. Plusieurs arguments plaident en faveur d’une reconversion mixte des bâtiments de l’ancienne Ecole nationale de la marine marchande et de la création d’un musée d’histoire de la marine marchande regroupant la propulsion marine à vapeur et des collections des associations maritimes. En outre, cette centrale est actuellement le seul témoin d’une tranche de l’histoire maritime nationale. Sa préservation permettrait la consolidation de l’identité maritime du Havre en oeuvrant au développement des vocations maritimes et industrielles, ainsi qu’au tourisme de la région Havraise, cher au cœur du Premier ministre.

La protection au titre des monuments historiques n’est pas contradictoire, ni avec l’utilisation des machines dans le cadre du Centre de formation, ni avec un projet de reconversion immobilière de certaines parties des bâtiments comme les anciennes salles de classe et de l’internat. Il est urgent que notre ministre de la Culture prône dans ses services une cohérence des services de l’Etat toujours prêts à baisser la tête devant une « rentabilité » à courte vue au détriment des valeurs patrimoniales et culturelles.


Bernard Toulier, dimanche 21 mai 2017





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