La lyre d’ivoire. Henry-Pierre Picou et les néo-grecs


Nantes, Musée des Beaux-Arts, chapelle de l’Oratoire, du 25 octobre 2013 au 26 janvier 2014.

Montauban, Musée Ingres, du 21 février 2014 au 18 mai 2014.

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1. Jean-Auguste-Dominique Ingres (1780-1867)
Antiochus et Stratonice, 1866
Crayon et calque marouflé sur toile - 106,5 x 137,5 cm
Montpellier, Musée Fabre
Photo : RMN-GP

Malgré sa fermeture pour travaux, le Musée des Beaux-Arts de Nantes continue d’organiser des expositions dans la chapelle de l’Oratoire avec un succès qui ne se dément pas. Celle qui se terminera dans une quinzaine de jours (et dont nous aurions dû parler beaucoup plus tôt) est en effet absolument remarquable, accompagnée d’un catalogue lui aussi exemplaire (si ce n’est l’absence d’un index...) et dans une jolie scénographie. Il est heureux que les musées de province poursuivent cette politique de qualité et d’exigence dont on aimerait que certains établissements parisiens puissent s’inspirer.

L’histoire de l’art est souvent très réductrice et celle du XIXe siècle l’est particulièrement. Si les définitions des courants artistiques en « -isme » aident souvent l’analyse, elles contribuent également à la limiter. Les œuvres présentées dans cette exposition relèvent en effet de ce que certains qualifient d’Académisme, alors que la réalité est infiniment plus complexe. Il s’agit de montrer comment certains artistes, autour de Jean-Léon Gérôme, créèrent pendant une dizaine d’années, essentiellement entre 1846 et 1856 (mais certains tableaux datent des années 1870) un nouveau style, rapidement qualifié de néo-grec, et qui s’inspira, comme son nom l’indique, du classicisme grec ou de la façon dont on l’imaginait à cette époque.
Le parcours commence fort logiquement avec Ingres et son Antiochus et Stratonice (ill. 1), non le premier tableau, commandé en 1833 mais achevé en 1840, et qui ne peut quitter les cimaises du Musée Condé, mais sa réplique de Montpellier, peinte en 1866. On voit déjà tout ce qui caractérisera le mouvement néo-grec notamment un purisme de la ligne qui trouve son origine dans l’étude des vases grecs, une recherche archéologique et un sujet antique. Certains élèves d’Ingres furent influencés par ce style comme Mottez et Papety, dont les Femmes grecques à la fontaine (il en réalisa plusieurs versions, une récemment acquise par Montpellier) a été réalisée pratiquement au même moment que son maître terminait la Stratonice (ill. 2).


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2. Dominique Papety (1815-1849)
Femmes grecques à la fontaine
Huile sur toile - 56 x 73 cm
Paris, Musée du Louvre
Photo : RMNGP/R.-G. Ojéda
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3. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Jeunes grecs faisant battre des coqs dit aussi combat de coqs, 1846
Huile sur toile - 143 x 204 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : RMN-GP/H. Lewandowski

Avec Ingres, deux peintres furent, sinon les précurseurs, du moins les principaux inspirateurs du mouvement néo-grec : Paul Delaroche et Charles Gleyre. La plupart des artistes s’y rattachant passèrent successivement par leurs ateliers. Mais il faut bien trouver un événement déclencheur à un mouvement, un tableau qui marque ses débuts. Ce tableau c’est le Combat de coqs de Gérôme (ill. 3), élève de Charles Gleyre, qu’il présenta au Salon de 1846 et qui obtint immédiatement un grand succès. Orsay a prêté cette œuvre majeure, rejointe ici par de nombreux tableaux de son auteur. On remarquera notamment Idylle également dénommé Daphnis et Chloé (ill. 4), conservée dans un musée peu connu, celui de Tarbes. Comme l’explique Cyrille Sciama - le commissaire de l’exposition et l’auteur d’une grande partie du catalogue - le peintre le présenta au Salon de 1853 pour tenter de faire oublier le scandale qu’avait provoqué trois ans plus tôt Intérieur grec, dit aussi Le Gynécée, qui avait été taxé de vulgarité. Cette dernière toile, dont une esquisse est accrochée ici, présentait aux yeux du public un simple lupanar, sans l’excuse d’un motif mythologique ou historique. Au contraire, la fable et l’influence de la statuaire grecque rendirent Daphnis et Chloé plus acceptable pour le public.


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4. Jean-Léon Gérôme (1824-1904)
Idylle (Daphnis et Chloé), 1852
Huile sur toile - 212 x 156 cm
Tarbes, Musée Massey
Photo : Didier Rykner
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5. Heny-Pierre Picou (1824-1895)
La Naissance de Pindare, 1848
Huile sur toile - 115 x 145 cm
Paris, Musée d’Orsay
Photo : Didier Rykner

Aux côtés de Gérôme, incontestablement le plus important des peintres néo-grecs, l’exposition fait découvrir plusieurs artistes relevant de ce courant. Le Nantais Henry Picou, dont le nom est curieusement le seul retenu dans le titre, est représenté par de nombreuses œuvres. Nous avons signalé l’achat récent par le musée d’une esquisse pour Le Styx, on pourrait également citer, outre des portraits (dont celui de la sœur de l’artiste, peut-être plus ingresque que réellement néo-grec), L’Offrande à la Nature et La Bonne Aventure. Picou n’est cependant pas le meilleur même si La Naissance de Pindare (ill. 5), un tableau acheté aux enchères par le Musée d’Orsay en 2008 - une acquisition qui nous avait alors échappé - est un tableau assez séduisant. Un autre Nantais, qui fut également un compagnon de route de ces artistes, Auguste Toulmouche, n’est pas inoubliable avec ses scènes un peu mièvres.


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6. Jean-Louis Hamon (1821-1874)
Le Triste Rivage, 1873
Huile sur toile - 103 x 160 cm
Rennes, Musée des Beaux-Arts
Photo : RMN-GP/P. Merret

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7. Léopold Burthe (1823-1860)
Sapho jouant de la lyre, 1849
Huile sur toile - 106 x 69 cm
Carcassonne, Musée des Beaux-Arts
Photo : Didier Rykner

Autre protagoniste : Jean-Louis Hamon est l’auteur de grands tableaux à l’iconographie souvent quelque peu ésotérique. On reproduira ici Le Triste Rivage (ill. 6), prêté par le Musée des Beaux-Arts de Rennes, « la peinture poétique la plus sincère et singulière » de ce peintre comme l’écrit Cyrille Sciama. Son iconographie est complexe, le « triste rivage » étant une contrée mystérieuse où se retrouvent tous les amants malheureux. On est proche ici (l’œuvre date de 1873) du Symbolisme.
Il nous faut également citer Gustave Boulanger, élève de Delaroche, dont le Prix de Rome fut obtenu en 1849 avec l’un des tableaux les plus représentatifs de l’art néo-grec (et souvent exposé comme tel) : Ulysse reconnu par sa nourrice Euryclée
Cela nous amène à celui qui, avec Gérôme, est sans doute le peintre néo-grec le plus remarquable mais aussi le plus mal connu : Léopold Burthe. Contrairement aux précédents, il n’est pas l’élève de Delaroche ou de Gleyre, ni même celui d’Ingres. Il est celui d’Amaury-Duval et le dessin des ses figures est souvent proche de ce dernier. On verra à Nantes trois de ses œuvres dont une Jeune femme à la Fontaine qui rappelle à la fois son maître et Papety tout en présentant tous les caractères de l’art néo-grec et, sans doute son chef-d’œuvre, la Sapho (ill. 7) du Musée de Carcassonne.

Si la taille de la chapelle ne permet pas de montrer un très grand nombre d’œuvres, l’exposition s’étend aussi judicieusement un peu à la sculpture, aux dessins d’architecture et même aux œuvres d’art. Cela permet de rappeler que cette mode néo-grecque n’est pas uniquement un phénomène pictural mais qu’il toucha toutes les disciplines. Les sculpteurs sont ici Étex et Pradier avec respectivement Hero et Sapho, l’architecte le Prix de Rome nantais Achille Joyau. Les arts décoratifs sont abordés via Froment-Delormel, auteur de décors de céramique, par un vase peint à Sèvres par Jean-Louis Hamon ainsi que par des assiettes à dessert du service pompéien du prince Jérôme Napoléon (ill. 8). Celles-ci sont ainsi l’occasion d’évoquer sa maison pompéienne (étudiée dans un essai par Basile Baudez), folie néo-grecque mais aussi œuvre d’art totale, inaugurée en 1860 et détruite en 1891.


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8. Jules Dieterle (1811-1889) et
Gérard Derichweiler (1822-1890)
Huit assiettes à dessert du service pompéien
du prince Jérôme Napoléon
, 1856-1857
Porcelaine dure - D. 24 cm
Sèvres, Musée national de la Céramique
Photo : Didier Rykner

Ceux qui n’auront pas eu la chance de voir cette excellente exposition à Nantes (ils ont encore deux semaines pour le faire) pourront se rattraper à Montauban où elle sera présentée à partir du mois prochain.


Commissaires : Cyrille Sciama, Blandine Chavanne et Florence Viguier-Dutheil.


Sous la direction de Cyrille Sciama, La lyre d’ivoire. Henry-Pierre Picou et les néo-grecs, 2013, Le Passage, 304 p., 32 €. ISBN : 9782847422924.
Acheter le catalogue sur La Tribune de l’Art


Informations pratiques : Musée des Beaux-Arts, chapelle de l’Oratoire, place de l’Oratoire, 44000 Nantes. Téléphone : +33 (0)2 51 17 45 00. Ouvert tous les jours sauf mardi de 10 h à 18 h. Nocturne le jeudi jusqu’à 20 h. Tarif : 2 € (réduit : 1 €).


Didier Rykner, mardi 14 janvier 2014





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