Delacroix et l’aube de l’orientalisme, de Decamps à Fromentin, peintures et dessins


Chantilly, Jeu de paume du domaine de Chantilly, du 30 septembre 2012 au 7 janvier 2013.

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1. Prosper Marilhat (1811-1847)
Arabes syriens en voyage, vers 1844
Huile sur toile – 28 x 50 cm
Chantilly, musée Condé
Photo : RMNGP

Le Musée Condé de Chantiily dispose désormais d’un très beau lieu d’expositions temporaires dans l’Orangerie du château récemment restaurée dont les murs avaient été aménagés de cimaises par le duc d’Aumale, son fondateur. Ce lieu offre un grand espace modulable permettant des expositions plus ambitieuses. Il est judicieusement inauguré par une exposition sur la naissance de l’orientalisme, sujet particulièrement cher au duc d’Aumale qui fut gouverneur de l’Algérie après avoir contribué à sa conquête et qui a su acquérir des chefs-d’œuvre orientalistes de Decamps, Dauzats, Marilhat, Delacroix, Fromentin, les premiers orientalistes. Aux chefs-d’œuvre du musée Condé qui témoignent de son incroyable richesse et pourraient presque suffire à traiter le sujet ont été ajoutées des œuvres empruntées principalement aux musées français.

Nicole Garnier réussit à jouer des contraintes qui en d’autres lieux rendraient toute exposition impossible : budgets très limités et dispositions testamentaires du duc d’Aumale qui interdisent tout prêt de tableaux des collections de Chantilly. Quand on sait à quel point la réciprocité devient le principal argument pour convaincre les grands musées, très sollicités, de prêter leurs œuvres, on comprend tous les trésors de diplomatie qu’a dû déployer la conservatrice pour parvenir à monter cette exposition. Ses principaux atouts : le charme du musée Condé qui ne laisse pas de séduire tous les amateurs mais surtout la qualité des expositions et publications qu’elle a su produire depuis de nombreuses années. Espérons que la fondation pour le développement de Chantilly, qui préside aujourd’hui aux destinées du musée Condé saura soutenir cet effort et favoriser une politique d’expositions ambitieuses. Espérons également que les dispositions testamentaires du duc d’Aumale pourront un jour être assouplies1. Elles furent probablement inspirées au prince par les craintes de voir ses collections dispersées après les vicissitudes que l’Etat français lui avait fait subir. Mais il faut rappeler que de son vivant le duc d’Aumale était un prêteur zélé aux expositions. L’on peut rêver d’un comité constitué de membres de la famille d’Orléans qui pourrait examiner au cas par cas les demandes de prêts adressées au musée…

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2. Prosper Marilhat (1811-1847)
Bords du Nil, 1831
Mine de plomb – 29,3 x 48 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : RMNGP

L’exposition de Chantilly est probablement celle qui contribue le mieux à la connaissance de l’orientalisme depuis la remarquable exposition consacrée par l’Institut du monde arabe à L’Algérie des peintres en 2003. Pour la première fois les origines de l’orientalisme sont traitées avec objectivité.
Le sujet n’est pas réduit à Delacroix même si son nom est nécessairement mis en avant pour attirer le public. Le sous-titre de l’exposition de Decamps à Fromentin rectifie la chronologie. Le rôle de révélateur et de chef est courageusement rendu à Decamps alors que depuis des décennies les débuts de l’orientalisme sont caricaturalement réduits à Delacroix. De Delacroix à Matisse, de Delacroix à Paul Klee ou de Delacroix à Kandinsky, les innombrables expositions consacrées à l’orientalisme, souvent confuses, adaptent ainsi leur titre aux nécessités du marketing. C’est au Salon de 1831 que Decamps révèle l’orientalisme en offrant au public une vision vraisemblable et quotidienne de l’Orient consécutivement à un voyage. Il impose son vocabulaire, notamment ses forts contrastes de lumière et ses empâtements. La popularité de son œuvre n’aura d’égal que celle des Mille et Une Nuits pour reprendre une expression de Christine Peltre2. L’exposition de Chantilly n’hésite pas à montrer des ensembles significatifs d’œuvres d’artistes aujourd’hui méconnus qui ont pourtant été les principaux révélateurs de l’orientalisme. C’est le cas de Prosper Marilhat dont on peut se faire une idée juste avec dix œuvres exposées (ill. 1 et 2). C’est aussi celui d’Adrien Dauzats dont les aquarelles du Passage des portes de fer (ill. 3 et 4), véritable voyage dans la matière, méritent le déplacement à Chantilly même si l’on peut regretter qu’il n’ait pas été présenté parmi les premiers artistes voyageurs. On aurait également aimé voir ses dessins au crayon, toujours vibrants, témoins de son voyage en 1830 au Caire ou au monastère Sainte-Catherine, dont Dumas s’est inspiré pour écrire Quinze jours au Sinaï, publié en 1838.


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3. Adrien Dauzats (1804-1868)
Passage des Portes de Fer, sortie du dernier défilé, 1839
Aquarelle – 23,5 x 30,8 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : RMNGP
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4. Adrien Dauzats (1804-1868)
Passage des Portes de Fer, deuxième défilé, vers 1839
Aquarelle – 23,8 x 31 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : RMNGP

C’est également une occasion rare de découvrir un ensemble de chefs- d’œuvre de Decamps dont certains ne sont pour ainsi dire jamais exposés en raison de leur fragilité, comme cet éblouissant pastel de la Cavalerie turque asiatique traversant un gué (ill. 5 et 6). Tous les Decamps présentés sont authentiques. Cette précision peut paraître incongrue mais elle est nécessaire tant la perception de l’œuvre de cet artiste est généralement troublée par la multitude de faux qui lui sont imprudemment attribués. Certes le cas Decamps est difficile. Son influence considérable, notamment en matière d’orientalisme, et les prix atteints par ses œuvres au dix-neuvième siècle expliquent l’existence de très nombreux faux qui étaient déjà dénoncée de son vivant, justifiant le premier essai de catalogue des œuvres authentiques entrepris par Adolphe Moreau en 1869. Cela n’a pas empêché certains faux d’entrer dans les collections françaises, comme par exemple au Musée des Beaux-Arts de Rouen. Celui-ci, qui présente d’ordinaire des expositions remarquables, en montrait ainsi plusieurs lors de celle consacrée à l’artiste en 2000, sa première exposition3 en France depuis 1855 ?


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5. Alexandre-Gabriel Decamps (1803-1860)
Cavalerie turque asiatique traversant un gué, 1843
Aquarelle rehaussée de pastel – 66 x 98 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : RMNGP
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6. Alexandre-Gabriel Decamps (1803-1860)
L’École turque, vers 1847
Huile sur toile – 32 x 41 cm
Chantilly, Musée Condé
Photo : RMNGP

Heureusement, Decamps peut compter sur la clairvoyance de conservateurs du Louvre séduits par son œuvre, conscients qu’il est le dernier artiste majeur du dix-neuvième siècle à n’avoir jamais fait l’objet d’une rétrospective, conscients également que le fond de dessins de l’artiste au Louvre est désespérément pauvre. Les tentatives et partis pris courageux de Vincent Pomarède, conservateur en chef du département des peintures du musée du Louvre et co-commissaire de l’exposition de Chantilly méritent ici d’être salués. Mais cet élan reste impuissant face au mépris que d’autres semblent témoigner au peintre, s’opposant à toute exposition, toute acquisition, allant même jusqu’à ignorer son œuvre dans des ouvrages consacrés à l’art français du dix-neuvième siècle. Peut-être faut-il leur rappeler Henri Focillon lorsqu’il évoque l’orientalisme « Délicieuses images d’un monde que le romantisme avait entrevu à travers les splendeurs de l’Itinéraire, et que la violence de Decamps enfonce au cœur de la peinture française. L’Orient sera désormais une des belles obsessions de nos maîtres4 », ou Léon Rosenthal qui rappelle la place de Decamps dans le romantisme français : « Decamps et Delacroix nous ont révélé l’apport essentiel du romantisme. Les artistes qui les ont entourés ont répété avec moins de puissance quelques-unes des vérités nouvelles ; ils l’ont fait parfois avec infiniment de talent, avec un agreement délicat, mais, à laisser de côté les paysagistes, ils n’ont rien ajouté de capital.5 »
Peut-être leur vision est-elle déformée par l’image dévalorisante que la multitude de faux donne à Decamps depuis des décennies. Cela n’excuse en rien leur refus de rendre justice à l’artiste car comment peut-on ne pas reconnaître le talent si ce n’est le génie de Decamps dans plusieurs de ses chefs-d’œuvre exposés au Louvre ?
L’exposition présentée par Nicole Garnier et Vincent Pomarède à Chantilly n’en est que plus nécessaire. Elle s’impose par l’évidence de son exemplarité.

Quelques mots sur le catalogue, divisé en quatre parties. La première aborde la découverte de l’Orient, l’expédition de Bonaparte en Égypte (1798) et les premiers scientifiques autour de la très belle étude de Gros pour les Pestiférés de Jaffa conservée au musée Condé. Un chapitre est consacré aux débuts du romantisme, à la guerre d’indépendance grecque et à l’Orient rêvé. Il aurait gagné à ne pas se limiter à Delacroix et à s’ouvrir aux œuvres de Scheffer ou aux brillantes aquarelles de Decamps sur le sujet. La troisième partie, la plus riche, traite des premiers artistes voyageurs par ordre chronologique. Elle permet de redécouvrir certains noms méconnus. Les notices des principales œuvres témoignent du travail de recherche entrepris par Nicole Garnier depuis des années. Certaines sont reprises de publications précédentes, plusieurs ont été enrichies à l’occasion de l’exposition et d’autres sont inédites. Le quatrième chapitre traite de l’orientalisme militaire et de la conquête de l’Algérie. Les œuvres proviennent principalement du musée Condé et témoignent des préoccupations militaires du duc d’Aumale. Dauzats s’en distingue par des œuvres vigoureuses provenant de divers musées. Sa place était d’avantage parmi les premiers peintres voyageurs entre Decamps et Marilhat. Enfin, une liste des œuvres orientalistes au Salon entre 1824 et 1855 clôt le catalogue. Elle permet de se rendre compte que la thématique est toujours restée très modeste au Salon, le plus souvent entre 1% et 2% des œuvres exposées, jamais plus de 4 %. Les auteurs ont fait le choix de procéder au dépouillement à partir des livrets de Salon accessibles en ligne sur la base Gallica de la Bibliothèque nationale de France. Ils en reconnaissent les manques et ne revendiquent qu’un objectif statistique. Il reste quand même étrange de voir Decamps absent du Salon de 1831 quand on sait qu’il y figurait avec des œuvres orientalistes majeures comme la Patrouille turque qui l’ont imposé cette année-là comme l’initiateur et chef incontesté de l’orientalisme6.

Commissaires : Nicole Garnier-Pelle et Vincent Pomarède, assistés d’Astrid Grange et Mathieu Deldicque.

Sous la direction de Nicole Garnier et Vincent Pomarède, Delacroix et l’aube de l’Orientalisme. De Decamps à Fromentin, peintures et dessins, 2012, Somogy, 176 p., 29 €. ISBN : 9782757206096.


Informations pratiques : Domaine de Chantilly, 
7, rue du Connétable, 
60500 Chantilly. Tél :+33 (0)3 44 27 31 80. Ouvert tous les jours sauf le mardi de 10h30 à 17h. Tarifs : 8 € (adulte), 4 € (enfant). Site internet


Jacques Ranc, mardi 27 novembre 2012


Notes

1Ce souhait de l’auteur de l’article n’est pas forcément celui de La Tribune de l’Art (N.D.L.R.).

2Christine Peltre, L’Atelier du voyage, Paris, Le Promeneur, 1995, pp. 89-90.

3Alexandre-Gabriel Decamps, 1803-1860, Peintures et dessins, Collections du musée des Beaux-Arts de Rouen et œuvres provenant des musées de Normandie, Cabinet des dessins, cahier n° 4, exposition 2000.

4Henri Focillon, La Peinture aux XIXe et XXe siècles, Paris, H. Laurens, 1928, réédition Flammarion, Paris, 1992, p. 264.

5Léon Rosenthal, Du romantisme au réalisme, La peinture en France de 1830 à 1848, Paris, 1911, réédition Macula, Paris, 1987, p. 146.

6Jacques Ranc, l’auteur de cette recension, établit le catalogue raisonné de Decamps (N.D.L.R.).




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