A quoi sert la législation des monuments historiques ? (3) : Le château du Prince Charles à Lunéville


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1. Germain Boffrand
Château du Prince Charles, dit La Favorite
Façade sur jardin
Etat juillet 2010
Photo : Didier Rykner
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En 2003, le château de Lunéville était en partie la proie des flammes. On se souvient alors de l’émotion générale, qui toucha même les politiques qui jusque là se désintéressaient à peu près complètement du sort de ce chef-d’œuvre de l’architecture française du XVIIIe siècle, actuellement en restauration. La première inauguration, celle de la chapelle, aura lieu cet automne.
Qui pourrait croire qu’à quelques centaines de mètres d’un des plus grands chantiers patrimoniaux d’Europe, un autre château, appelé La Favorite ou château du Prince Charles (ill. 1 et 2), beaucoup plus petit mais également élevé sur les plans de Germain Boffrand, se mourait dans l’indifférence générale ?

C’est le duc de Lorraine Léopold qui commanda, peu de temps avant sa mort, la construction de ce château pour son dernier fils Charles-Alexandre. Les recherches d’Annie Warin1 ont montré que l’édifice fut élevé entre 1730 et 1734 et que si le chantier fut conduit par Jean Marchal, « entrepreneur du bâtiment de Monseigneur », à qui François III de Lorraine conféra en 1734 le titre d’architecte, l’auteur du château serait bien Germain Boffrand.
Charles-Alexandre ne vivait pas en Lorraine mais il conserva toute sa vie cette propriété et s’y montra très attaché en poursuivant son entretien, ce qui n’empêcha pas Stanislas d’en disposer parfois pour y loger temporairement certains de ses favoris.


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2. Germain Boffrand
Château du Prince Charles, dit La Favorite
Corps central
Façade sur jardin
Etat juillet 2010
Photo : Didier Rykner
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3. Château du Prince Charles, dit La Favorite
Façade du XIXe siècle
Etat juillet 2010
Photo : Didier Rykner
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En 1780, à la mort de Charles-Alexandre, son héritier, qui n’était autre que l’Empereur d’Autriche Joseph II, mit en vente le domaine qui fut cédé à un notable de la Cour. La suite demeure mal connue. Au cours du XIXe siècle, à une date non précisée, le château fut doublé et une nouvelle façade fut édifiée du côté donnant sur la ville (ill. 3). Extérieurement, la façade sur jardin (terme à mettre entre guillemets, le jardin ayant disparu depuis longtemps, remplacé par une étendue d’herbe se terminant sur un lotissement….) est encore dans son état du XVIIIe siècle.
Le château appartenait, jusqu’à la fin des années 1990, à la Mairie de Lunéville qui l’a vendu à cette date à un particulier. Inscrit aux monuments historiques, il était alors bien conservé. Il n’a cessé depuis de se dégrader comme le prouvent nos photos. Aujourd’hui, son état est proche de la ruine. Les cheminées ont été volées, les décors dégradés, les toits percés, un incendie a même éclaté le 18 juin 2010, vite éteint par les pompiers, mais sans qu’on sache exactement quels dégâts il a occasionné.


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4. Salon ovale du château du Prince Charles
Etat janvier 2010
Photo : D. R.
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5. Salon ovale du château du Prince Charles
Deux des douze médaillons d’empereurs romains
Etat janvier 2010
Photo : D. R.
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6. Salon ovale du château du Prince Charles
Détail de la frise en stuc
Etat janvier 2010
Photo : D. R.
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Il semble que le principal décor intérieur subsistant soit celui du Salon d’Honneur (ill. 4), dit Salon ovale. Situé dans le corps central, il constitue (constituait ?) un chefs-d’œuvre des arts décoratifs du XVIIIe siècle, préfigurant, selon Annie Warin, les réalisations ultérieures de Boffrand dans les Salons de l’Hôtel de Soubise à Paris. Les parties hautes sont décorées de stucs d’une grande qualité, sur deux niveaux. Au niveau inférieur se voient douze médaillons représentant des profils d’empereurs romains (ill. 5), tandis qu’au-dessus se déploie une frise sculptée en bas-reliefs (ill. 6) figurant huit scènes allégoriques animées de putti. Les baies sont surmontées de médaillons décorés du monogramme princier.
Les photos comparatives que nous publions ici (ill. 7 et 8) montrent l’état de cet ensemble dans les années 1980 (qui subsistait encore dans les années 1990) et celui de janvier 2010. Si rien n’est fait rapidement, les dégâts seront irréparables (ill. 9 à 11).


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7. Salon ovale du château du Prince Charles
Etat 1980 (qui était encore
semble-t-il celui de la fin des années 1990)
Photo : D. R.
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8. Salon ovale du château du Prince Charles
Etat janvier 2010
Photo : D. R.
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9. Salon ovale du château du Prince Charles
Etat janvier 2010
Photo : D. R.
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Nous avons essayé en vain de contacter le propriétaire. Quant à la Direction Régionale des Affaires Culturelles (c’est-à-dire le ministre de la Culture), elle refuse également de répondre aux questions que nous lui avons posées. Voici la seule réaction qu’elle nous a communiquée : « Le DRAC2 ne souhaite pas répondre actuellement ».
Il faut s’interroger sur l’état de la démocratie dans notre pays. Le ministère de la Culture est en charge de la protection du patrimoine. Il le fait par délégation, au nom des Français qui sont en droit de connaître les raisons pour lesquelles un monument soi-disant protégé peut être laissé dans un tel abandon. La politique actuelle du ministère est de ne répondre à rien : pour les arènes de Fréjus, aucune réaction (voir l’article) ; pour le château du Prince-Charles, pas davantage. Quant aux questions précises que nous souhaitons poser au ministre de la Culture, elles restent lettre morte depuis plus d’un an (voir l’article).
La Favorite est seulement inscrite aux monuments historiques alors que sa conservation présente évidemment, au point de vue historique et architectural un intérêt public, ce qui justifie le classement. Si son propriétaire refuse celui-ci, et le laisse se dégrader, il existe des procédures prévues par la loi : le classement d’office, qui peut être suivi par une mise en demeure de faire réaliser les travaux de restauration et d’entretien puis, en l’absence de réaction du propriétaire, par l’exécution de travaux d’office.


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10. Salon ovale du château du Prince Charles
Frise
Etat janvier 2010
Photo : D. R.
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11. Chiffre de Charles-Alexandre de Lorrain
incrusté dans le sol du vestibule
de son petit château de Lunéville
Etat janvier 2010
Photo : D. R.
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A quoi sert la réglementation des monuments historiques si ses dispositions ne sont pas appliquées ? Quelles sont les raisons qui expliquent une telle situation et qui empêchent l’administration de faire son devoir ? Va-t-on attendre que le château du Prince Charles soit irrécupérable pour le raser et mettre en œuvre, sur cet excellent emplacement, à proximité du grand château et proche du centre ville, une juteuse opération immobilière ?

« Le DRAC ne souhaite pas répondre actuellement ». Fermez le ban.

English version


Didier Rykner, jeudi 29 juillet 2010


Notes

1Annie Warin est l’auteur d’un mémoire de maîtrise entièrement consacré au château du Prince Charles. Dans le dernier numéro du Pays Lorrain, qui vient juste de paraître (juin 2010), elle a publié un article sur ce bâtiment : La Favorite, un fragile héritage à l’ombre du Versailles lorrain. Les informations historiques que nous rappelons ici proviennent entièrement de cet article.

2Le DRAC est le Directeur Régionale des Affaires Culturelles.





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