Un témoignage exceptionnel de l’architecture Napoléon III à Meudon : la ville suburbaine de l’industriel Charles Schacher

1. Vue du niveau des combles avec une fenêtre lucarne surmontée d’un cartouche au chiffre de Charles Schacher
Photo : François de Vergnette
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A Meudon, du côté de l’avenue du Château, se trouve une propriété comprenant une maison de campagne édifiée au début de la décennie 1860 pour Charles Schacher, né en Westphalie en 1806 et mort dans cette maison en 1883, et un jardin avec trois arbres remarquables, un séquoia, un cèdre de l’Himalaya et un cèdre du Liban, sans doute plantés autour de 1860 [1]. Ingénieur des mines, seul titre figurant sur sa pierre tombale au cimetière de Meudon, Charles Schacher avait créé l’entreprise Schacher et Cie, une des plus importantes dans le domaine des matériaux de construction en région parisienne sous le Second Empire. L’industriel possédait une carrière à Issy-les-Moulineaux, des fours à chaux en Ile-de-France et produisait du plâtre, du ciment et des briques. Il avait acquis cette propriété de Meudon en 1847. Les archives du cadastre enregistrent la démolition de la maison qui s’y trouvait en 1861, et l’achèvement de la nouvelle maison en 1865 [2]. C’est sans doute quelques années auparavant qu’elle avait été terminée car le décor de la souche de cheminée située sur la façade sud porte la date de 1860. Le chiffre de l’industriel, peut-être mêlé à celui de sa femme, Camille (1808-1857), morte quelques années auparavant, se trouve dans le cartouche surmontant la fenêtre lucarne donnant sur la rue (ill. 1). Les deux C sont entrelacés comme le chiffre de Catherine de Médicis, une des nombreuses références aux styles du passé de cette maison. La fortune de Charles Schacher lui a permis de réaliser une villa à l’ornementation décorative exceptionnelle.


2. Détail d’un pilier de la clôture
Photo : François de Vergnette
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3. Porte d’entrée secondaire de la propriété
Photo : François de Vergnette
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La qualité du bâtiment est annoncée dans la rue par la grille, par les piliers de la clôture (ill. 2) aux dessins et aux décors inspirés par le style Louis XV, et par le portail d’une entrée secondaire avec des pilastres à bossages un-sur-deux et un fronton incurvé brisé (ill. 3), que l’on retrouve à de multiples reprises sur les façades de la villa, et qui est décoré d’une coquille et de fleurs.


4. Vue de la façade sur rue
Photo : Didier Rykner
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5. Mascaron au-dessus de la porte d’entrée
Photo : La Tribune de l’Art
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La façade sur rue (à l’ouest) comprend trois travées et trois niveaux (ill. 4). Aux extrémités de la façade, on trouve des chaînages d’angle. La travée centrale de la maison forme un avant corps avec un appareil de bossages en table, redoublés d’une contre-table, réalisé avec un grand soin. Au-dessus de la porte d’entrée, un mascaron montre un très beau masque de satyre qui tourne les yeux vers la droite (ill. 5). Il rappelle un mascaron de l’époque Louis XIV placé sur la façade d’un hôtel de la place Vendôme. Les deux fenêtres du rez-de-chaussée sont surmontées de fronton incurvé brisé contenant de riches vases (ill. 6). A l’origine, la porte était également surmontée d’un fronton semblable, qui a été supprimé pour ouvrir une porte-fenêtre au-dessus. Ces frontons brisés rappellent le XVIIe siècle. Au niveau des combles, on voit une fenêtre lucarne entourée de volutes puis de chaque côté un œil-de-bœuf, à la base desquels il y a de superbes lions dont les queues s’entrecroisent. Le faitage de plomb est également remarquable avec un jonc enrubanné, des lambrequins à feuilles d’acanthe et des glands dans les échancrures.


6. Fronton incurvé brisé avec un vase
Photo : La Tribune de l’Art
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7. Vue de la façade latérale du premier étage avec une descente d’eaux pluviales Napoléon III
Photo : La Tribune de l’Art
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Les façades latérales s’ouvrent de chaque côté sur un jardin d’hiver dont la structure métallique et les verres datent du Second Empire. Le propriétaire de la maison à partir de 1940, le médailliste et sculpteur Albert de Jaeger, dont nous reparlerons, a malheureusement placé des colonnes en ciment aux angles de ces serres pour établir des terrasses au-dessus de ces dernières. A l’étage, il a transformé une fenêtre en porte fenêtre permettant d’accéder à ces nouvelles terrasses. C’est peut-être dans ces serres que « Laveau jardinier chez M. Schacher, à Bellevue-sous-Meudon » faisait pousser des plantes qui lui ont permis d’obtenir des prix : en 1886, il a reçu le « deuxième prix du conseil général de Seine-et-Oise pour des Caladium et autres plantes de serre chaude » selon le Journal de la Société nationale d’horticulture de France. Ces deux serres équilibrent la composition de cette maison, surtout vue du jardin. Au première étage de ces façades latérales, on remarque les descentes d’eaux pluviales d’origine (ill. 7).


8. E. Poirier (?- ?)
Décor sculpté de la cheminée située au sud, 1860
Photo : Didier Rykner
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9. Décor sculpté de la cheminée située au nord
Photo : Didier Rykner
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10. Fronton incurvé brisé avec une coquille
Photo : La Tribune de l’Art
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Au niveau des combles, les souches des cheminées montrent de magnifiques décors sur le thème des saisons. Sur celle de la façade sud, est évoqué l’été avec des épis de blés, une corbeille de fruits et de fleurs, un chapeau (ill. 8). C’est celle qui est datée de 1860 et signée d’E. Poirier. Au nord, le décor de l’autre souche de cheminée évoque l’hiver à travers notamment un fagot de bois, une hache (ill. 9). Même les petits côtés des cheminées sont ornés de sculptures. Sur ces façades latérales, encadrant les cheminées, les fenêtres lucarnes ont des frontons brisés contenant des coquilles (ill. 10).


11. Vue de la façade sur jardin
Photo : Didier Rykner
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L’élévation de la façade sur jardin (ill.11), donnant vers l’est, est similaire à celle de la façade précédente sur rue, à l’exception des putti inscrits dans chacun des trois frontons brisés. Les putti à demi couchés, dans trois poses différentes, sont des allégories des sciences, des arts et de l’industrie, bien en rapport avec les activités du propriétaire. Le putto de la travée centrale entouré d’une machine à vapeur et d’un chapiteau incarne l’Industrie et les Arts (ill. 12). De part et d’autre, on trouve une allégorie de la Chimie avec la représentation d’un pilon, d’un soufflet, et une allégorie des Mathématiques et de la Mécanique avec un polyèdre et une machine.


12. Fronton brisé avec un putto, allégorie de l’industrie
Photo : Didier Rykner
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13. Détail du garde-corps de la terrasse
Photo : Inventaire Vialles
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En raison du dénivelé du terrain, le rez-de-chaussée donne sur une terrasse qui surplombe le jardin. Cette dernière est entourée d’une balustrade en pierre et sur les côtés d’un très beau garde-corps en ferronnerie où l’on retrouve le chiffre de Charles Schacher (ill.13). La terrasse est soutenue par un portique donnant accès à plusieurs pièces situées dans le soubassement de la maison. Les ouvertures du portique sont trois baies centrales rectangulaires et deux baies cintrées aux extrémités. Les trois baies rectangulaires sont peut-être inspirées du portique du château d’Anet de Philibert de l’Orme. Toutes ces baies sont entourées de pilastres à bossages rustiques ou chenillé un-sur-deux, qui sont légèrement évasés en gaine, et qui sont d’inspiration maniériste (ill. 14). Une rupture est recherchée avec l’appareil très soigné du bâtiment la surmontant.


14. Détail du portique
Photo : Didier Rykner
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A l’intérieur, d’après nos informations, l’escalier d’origine a été détruit par Albert de Jaeger. La disposition des pièces est caractéristique des villas suburbaines très proches de Paris, où l’on vient quelquefois seulement pour la journée : au rez-de-chaussée, deux vastes pièces ouvrent sur les jardins d’hiver, tandis que dans les étages les chambres sont beaucoup plus petites que celles que l’on trouve dans les hôtels ou les appartements parisiens de l’époque.


15. Fontaine dans le jardin
Photo : Didier Rykner
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Dans le jardin, une fontaine et une grotte ont été bâties en même temps que la maison. La fontaine est décorée d’un putto tenant un trident et d’un fronton brisé contenant un vase orné d’une tête de lion (ill. 15). La propriété était plus grande au XIXe siècle et les restes d’un bassin sont visibles dans le jardin d’un immeuble voisin.


16. Paul Lebègue (1833-1928)
Décor de la chapelle funéraire de la famille Schacher, vers 1860
Meudon, cimetière
Photo : La Tribune de l’Art
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17. César Daly (1811-1894)
Villa suburbaine
planche de L’architecture privée au XIXème siècle sous Napoléon III, 1864
Photo : François de Vergnette
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Terminons sur des suppositions concernant les sculpteurs et l’architecte de cette remarquable maison, dont les archives n’ont pas encore livré le nom. Pour les sculpteurs, un nom apparaît sur le décor de la cheminée situé au sud, à côté de la date de 1860 : « E. Poirier ». Malheureusement, on ne connait rien sur cet artiste. De toute manière, ce n’est sans doute pas le seul sculpteur ayant travaillé au décor très abondant de cette maison. Les reliefs à l’intérieur des frontons, notamment les putti, sont d’une plus grande qualité que le décor de la cheminée et pourraient être de Paul Lebègue (1833-1902), qui a réalisé la chapelle funéraire de la famille Schacher au cimetière de Meudon [3] (ill. 16), et qui est un sculpteur célèbre pour ses réalisations au Père-Lachaise.
L’architecte de cette maison montre une grande culture architecturale, avec des références allant du Maniérisme au XVIIIe siècle et le goût d’une ornementation architecturale très riche. C’est pour cela qu’il n’est pas insensé d’envisager que cette villa soit l’œuvre d’Hector Lefuel (1810-1881), l’architecte du Nouveau Louvre de Napoléon III, qui depuis 1848 était en charge du château Neuf de Meudon. D’autres noms d’architectes peuvent être avancés, comme Armand Berthelin (1811-1877), qui a construit le château Rothschild (1855-1861) à Boulogne-Billancourt, où certains détails ornementaux rappellent la villa de Meudon, ou comme Adolphe Azémar (1807-1864), qui à Saint-Cloud réalisa une villa suburbaine à l’élévation comparable pour le secrétaire de Napoléon III, - maison qui est reproduite en 1864 par César Daly dans le tome III de L’architecture privée au XIXème siècle sous Napoléon III. Nouvelles maisons de Paris et des environs, consacré aux villas suburbaines et publié en 1864 [4] (ill.17).

Au siècle suivant, en 1940, cette maison a été achetée par le sculpteur Albert de Jaeger (1908-1992), élève d’Henri Bouchard et de Paul Niclausse, et Prix de Rome de médaille en 1935 [5]. Sous l’Occupation, en 1942, Albert de Jaeger a eu l’audace et le courage d’y concevoir la médaille du général de Gaulle, qui a été éditée à la Libération en 1944 par la Monnaie de Paris. Après la guerre, dans sa villa, Albert de Jaeger a souvent reçu son ami le général Koenig (1898-1970), le vainqueur de Bir Hakeim. Ce dernier, commandant de la zone française d’occupation en Allemagne, l’a emmené avec lui à Baden-Baden en 1945 et l’a nommé conseiller artistique. A son retour à Meudon, en 1956, l’artiste a installé son atelier de fonderie de médailles dans sa demeure.

Nous espérons que les propriétaires actuels de la maison, la Ville de Meudon, les associations de défense du patrimoine meudonnaises et nationales, les Meudonnais émus par les projets immobiliers touchant le jardin, trouveront une solution pour préserver dans son ensemble cette propriété, qui se trouve dans un site inscrit et proche de nombreux monuments historiques, le domaine de Bellevue, le domaine national de Meudon et en co-visibilité avec la maison d’André Bloc.

françois de vergnette

Notes

[1Pour leur soutien et leur aide dans les recherches menées autour de cette maison, je remercie Mesdames Anne Pingeot, Agnès Chauvin, Alexia Lebeurre, Isabelle Morin Loutrel et Messieurs Alexandre Gady, Jean Nayrolles, Louis Peyrusse, Éric Anceau

[2Je remercie beaucoup Monsieur Julien Le Magueresse, directeur par interim des archives des Hauts-de-Seine, qui m’a guidé dans le dédale des archives cadastrales

[3Je remercie Eric Sergent, qui prépare une thèse sur la sculpture funéraire au XIXe siècle à l’université de Lyon 2, pour cette attribution de la tombe Schacher de Meudon à Paul Lebègue

[4Je remercie beaucoup Monsieur Louis Peyrusse de m’avoir indiqué l’existence de cette planche.

[5Sur Albert de Jaeger, voir l’article très complet réalisé par son fils Alain de Jaeger.

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