Vol au Louvre : le témoignage essentiel des syndicats

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La commission des Affaires culturelles de l’Assemblée nationale poursuit ses auditions dans le cadre de la commission d’enquête sur la sécurité des musées.
C’est ainsi que le 15 janvier ont été entendus plusieurs hauts fonctionnaires du ministère de la Culture, dont la directrice générale des patrimoines et de l’architecture, Delphine Christophe, très récemment nommée, et son prédécesseur encore en poste au moment du vol du Louvre, Jean-François Hébert. Et le 21 janvier, c’était au tour des syndicalistes. Comme pour les précédents articles consacrés à ces auditions, nous faisons ici la part belle aux citations, parfois longues, des participants, car elles sont souvent très éclairantes et viennent confirmer nos précédentes analyses.

Audition de la direction générale des patrimoines
devant la commission d’enquêtes de l’Assemblée nationale
De gauche à droite : Delphine Christophe, Christelle Creff, Jean-François Hébert
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La première de ces auditions n’a pas apporté beaucoup d’éléments supplémentaires, par rapport à ce qui avait été dit. En revanche, elles confirment ce que l’on savait déjà : le Louvre a laissé sa tutelle ignorante de l’avancement du schéma directeur de sécurité, alors que celui-ci était à l’arrêt. En juillet 2023 et décembre 2024, le Louvre avait en effet envoyé deux lettres à ce sujet, dont Jean-François Hébert explique qu’elles étaient « extrêmement rassurantes ». Il précise ainsi que « l’objet de ces deux lettres, c’était de dire : tout va bien, le schéma directeur avance, on a juste besoin pour [inclure] le C2RMF d’une contribution financière du ministère ».

Pour le Louvre, donc, tout allait bien, alors que le schéma directeur n’avançait pas. Cela n’a manifestement pas inquiété la tutelle dont on peut tout de même se demander quel contrôle elle exerce vraiment.
Pour Jean-François Hébert, il y a eu trois retards. Le premier était lié à la crise sanitaire, dont il dit qu’il comprend très bien la raison. C’est exact, mais comme nous l’avons déjà écrit, la crise sanitaire n’est absolument pas responsable des retards pris par Laurence des Cars puisque celle-ci est arrivée à la fin de la période du Covid.
Le deuxième retard, toujours selon l’ancien directeur général des patrimoines, serait « la réévaluation par la nouvelle équipe dirigée par Laurence des Cars ». Réévaluation qu’il trouve « tout à fait normal ». Nous avons pourtant montré, document à l’appui, que ce retard n’avait rien de normal, car il était basé sur de fausses raisons, ce qui prouve une fois de plus que la tutelle regardait les choses de très loin.

Le troisième retard concerne « les années 23 et fin 25 ». Pour Jean-François Hébert, là encore c’est normal ! « Fallait-il que nous nous alarmions de ces retards ? Forcément, on se pose la question rétrospectivement. La question se pose, mais je ne le crois pas pour plusieurs raisons […] parce que chaque fois qu’on nous a donné des explications de ces décalages, ces explications nous ont paru plausibles ». Nous avons vu dans les articles précédents que non, ce n’était pas plausible une seconde. Mais la tutelle n’exerçant effectivement aucun contrôle ne pouvait pas le savoir.
L’explication de cette absence de contrôle vient d’ailleurs immédiatement après : « Nous, nous faisons confiance à nos établissements. […] Le Louvre, c’est le plus gros établissement patrimonial dans notre pays. Il a des équipes extrêmement performantes. Il a la possibilité de s’entourer de tous les consultants possibles. » Jean-François Hébert ajoute : « Ça n’exclut pas le contrôle, nous sommes bien d’accord. Mais c’est une tutelle qui est plus stratégique […] avec la volonté de s’assurer […] que les schémas que le Louvre porte lui-même, il continue toujours à en faire une priorité. »
Résumons : la direction générale des patrimoines faisait confiance à Laurence des Cars, qui est « extrêmement performante » et qui lui a dit que le schéma directeur était une priorité. On a vu des tutelles plus efficaces… Mais il est logique que celle-ci, qui a laissé faire, tente aujourd’hui de se dédouaner.

Le rapporteur, Alexis Corbière, a interrogé le secrétaire général du ministère de la Culture, Luc Allaire, pour comprendre qui pilotait le projet Nouvelle Renaissance [1]. Nous ne pouvons que le féliciter s’il a compris les explications tortueuses qui lui ont été fournies.
Pourtant, les faits sont simples : le projet a été conçu par Laurence des Cars, qui a convaincu le président de la République de le faire sien. Le ministère de la Culture, avant qu’il ne soit annoncé en janvier dernier, était très peu au courant comme nous l’ont confirmé plusieurs personnes en interne à l’époque. Depuis, le projet est piloté, si l’on peut appeler ça ainsi, par Laurence des Cars, avec le soutien du président de la République qui la maintient en poste contre vents et marée pour cette raison.

2. Commission d’enquête de l’Assemblée nationale
recevant les syndicats du Louvre
Alexis Corbière, rapporteur et Alexandre Portier, président
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L’audition des représentants des syndicats, le 21 janvier, était beaucoup plus riche, et sans langue de bois.
Tout d’abord, Valérie Baud, secrétaire de la section CFDT du Musée du Louvre, qui est archiviste, a révélé que, contrairement à ce qui avait été sous-entendu lors des auditions précédentes de Laurence des Cars devant les commissions des affaires culturelles du Sénat et de l’Assemblée nationale, les archives du Louvre fonctionnaient parfaitement : « je peux vous affirmer et je pourrai vous apporter les preuves, qu’il n’y a pas de dysfonctionnement aux archives. On a entendu beaucoup de choses sur les archives, et ça avait de quoi faire peur et inquiéter les citoyennes et citoyens, que se passe-t-il au Louvre ? Il n’y a pas de dysfonctionnement, il y a un service d’archives qui depuis 2014 tient tous les documents règlementaires, enregistre des entrées. Donc je vous affirme oui, Monsieur Jean-Luc Martinez, le président, a versé ses archives, ainsi que son équipe, en 2021, il y a eu à peu près 12 mètres linéaires d’archives qui ont été versées. Je peux vous affirmer également qu’il y avait des archives dont l’intitulé est "Comité sûreté", "vidéo surveillance", "fonds de dossier chargé de mission sûreté". Oui, les documents sur ce sujet étaient conservés. La présidente de notre établissement actuel, et son équipe, je peux en témoigner et je vous donnerai les documents afférents, n’ont jamais demandé de documents sur ce sujet. Donc ensuite, qu’elle dise qu’elle n’a pas eu les informations... J’ai accueilli la présidente à la délégation aux archives, je lui ai présenté le service, elle savait que la délégation aux archives était à son service. Donc aucune demande de communication sur ces dossiers. La première demande qui a été faite, c’est le 28 octobre 2025, par la direction juridique, financière et des moyens. […] C’est du dénigrement de dire qu’il y a des dysfonctionnement d’archives et de l’affirmer dans la presse […] »
Résumons : Laurence des Cars affirme que la sécurité était au cœur de ses préoccupations, mais pas une seule fois elle-même ou ses équipes ne se sont préoccupées de venir consulter les archives portant sur ce sujet, laissant même entendre que les archives dysfonctionnaient…

Nous ne détaillerons pas les explications données par les syndicats à propos des effectifs, mais pour les résumer, les chiffres donnés par Laurence des Cars d’une légère augmentation sont faussés pour la raison suivante, expliquée par Élise Muller du syndicat Sud. Pendant la crise sanitaire, alors que le musée a connu une longue période de fermeture, il n’y a évidemment pas eu de recrutement. Au moment où Laurence des Cars arrive, les effectifs sont donc conjoncturellement au plus bas. En revanche, si l’on en croit les chiffres fournis par Christian Galani du SNMD CGT [2], entre 2014 et 2024 les effectifs ont baissé considérablement : on est passé à 143,8 emplois en moins travaillés, et 181,4 équivalent temps plein en moins entre 2008 et 2024 (comparaison faite sous plafond d’emploi).
Cela explique pourquoi les salles fermées sont toujours plus nombreuses…

Élise Muller est également revenue sur la question des travaux du schéma directeur, en rappelant ce qu’avait dit Jean-Luc Martinez au Conseil d’administration du Louvre du 22 juin 2018 : « Ceux qui imagineraient ne pas devoir mener ces travaux font courir un risque énorme à cet établissement en terme de sécurité et de sûreté ». Elle a ensuite rappelé que, le 4 mai 2021, les organisations syndicales ont eu la présentation des travaux et du planning prévisionnel qui prévoyait l’aboutissement du schéma directeur sûreté pour les Jeux Olympiques en 2024. Elle poursuit : « Nous avons constaté […] dans le contrat de performance proposé en septembre 2025, contrat de performance repoussé en raison du vol et du fait que le risque vol n’était pas présent dans ce contrat de performance, une petite ligne sur ce qui a amené les retards : les contraintes budgétaires qui, en 2023, ont obligé l’établissement public du Musée du Louvre à revoir le calendrier global. Nous n’avons eu aucune information sur ces contraintes budgétaires, et le budget du Louvre n’a pas baissé en 2023. Donc nous le comprenons a posteriori comme, encore, un choix de réorganisation et de refléchage. Visiblement il y avait un budget global et les sommes initialement allouées au schéma directeur sûreté ont dû être attribuées à autre chose, mais nous n’avons aucune connaissance de ce dont il peut s’agir. »

Elle cite enfin un document fort intéressant - le document unique d’évaluation des risques professionnels daté de juillet 2024 (plus d’un an avant le vol) - qui a attiré, à raison, l’attention du rapporteur : « Des outils de travail vétustes, obsolètes pour certains, qui dysfonctionnent ou ne fonctionnent plus, entraînant parfois un manque d’informations et de visibilité sur l’extérieur. Le sentiment de réaliser un travail à l’aveugle, absence de remontée d’alarme, panne d’équipement [...] Cela ne permet pas de mener les missions de surveillance, vol et effraction de façon correcte et entraîne de la frustration pour les agents et leurs encadrements, d’autant que les demandes de changement qui sont faites sont refusées du fait du schéma directeur des équipements de sûreté à venir. » Comme elle en conclut de ce document : « On était dans cette situation connue de tous et toutes, en tous les cas de toutes les personnes qui étaient en mesure de décider des choses. C’était noir sur blanc en 2024. [...] Et nous, on est confrontés à ça. Je ne vous cacherai pas que les personnels du Louvre ont été extrêmement meurtris du vol. Et ils ont été d’autant plus meurtris que même si on ne s’attendait pas à cette modalité, on s’attendait tous et toutes à la catastrophe. Et elle est intervenue. Et chacun, chacune, à son niveau, a alerté. Rien n’a été entendu. »

Enfin, il faut saluer pour conclure l’intervention de Côme Fabre, conservateur au département des peintures du Louvre. Celui-ci, même s’il s’exprimait ici au titre de représentant de la CFE-CGC et devant la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale, bénéficiant ainsi d’une double protection, a fait preuve d’un courage certain. Il a en effet résumé en quelques minutes tous les problèmes auxquels le Louvre doit faire face depuis de très longues années, qui ont abouti à la situation actuelle.
Nous donnons ci-dessous, in extenso, son intervention, où il souligne tout à la fois les conséquences des statuts de l’établissement public du Louvre qui entraînent une hyperprésidentalisation, une dérive autoritaire des présidents-directeurs dont l’objectif est uniquement leur renouvellement, à la priorisation des projets « novateurs et expansionnistes » par rapport aux projets rénovateurs, à une autonomie telle que le ministère de la Culture n’exerce plus ni tutelle ni contrôle sérieux, aux recrutements effectués davantage en fonction « des impératifs de loyauté personnelle sur les compétences ou bien l’expertise », à la marginalisation du Collège des conservateurs...

« Oui, pour revenir à l’analyse des causes de ce drame, on rappelle effectivement le problème de la tradition dans la maison Louvre de la priorité donnée à la sécurité des personnes au détriment de la sûreté des œuvres. Ça se traduit dans ce défaut de formation, mais plus généralement, on le répète, c’est le défaut de priorisation des grands schémas directeurs de renouvellement d’équipement sur le reste. Et notre analyse, c’est que tout cela a pour cause la trop grande autonomie qui est donnée au président directeur.
Ça pose une vraie question de gouvernance, une autonomie qui confine à l’indépendance, à mesure que le ministère de la Culture se désengage de manière croissante. En réalité, nommé par l’Elysée, le président directeur est obsédé, naturellement, par la volonté d’imprimer sa marque sur l’établissement, par des mesures très visibles qui soient mises en œuvre rapidement dans la perspective espérée d’un renouvellement de mandat. Et ce mécanisme est nécessairement court-termiste.
On le voit cumuler avec maintenant, disons, trois présidents directeurs depuis une vingtaine d’années. Ça a provoqué des dysfonctionnements structurels. La paralysie totale de l’établissement pendant à peu près un an et un an et demi à chaque transition de président directeur, ça signifie des suspensions de projets, des annulations, un gâchis énorme de crédits et d’énergie, et des départs et des recrutements nouveaux qui sont faits en même temps que le changement d’organigramme.
Ça entraîne aussi la priorité régulièrement accordée davantage aux projets qui sont novateurs et expansionnistes : Louvre Lens, Louvre Abu Dhabi, nouveau département, Louvre Nouvelle Renaissance, absorption du domaine des Tuileries, au détriment des projets qui sont rénovateurs. Et on voit ainsi comment finalement les grands projets sont redimensionnés, priorisés en fonction des échéances de mandat présidentiel, tandis que les investissements de fonds sur le très long terme, ils patinent, ils sont suspendus, ils sont réécrits à chaque changement d’équipe dirigeante, et on l’a vu très concrètement avec les retards inexplicables enregistrés par le schéma directeur sûreté, commencé en 2017 et toujours pas mis en oeuvre en 2025. Donc on a identifié quand même depuis longtemps le problème de l’hyperprésidentialisation du Louvre avec un comportement de toute puissance et d’autosuffisance qui s’explique aussi, par exemple, par le fait que la Missa n’ait jamais été saisie par le Louvre pour avoir un audit de sûreté et malgré toutes les promesses d’écoute, d’esprit de co-construction qui sont affichées par le nouveau président ou président directrice à leur arrivée. Et bien tous finissent par évoluer dans un style de management autoritaire. Et on le voit d’ailleurs dans la politique de recrutement qui petit à petit fait privilégier, on le voit, des impératifs de loyauté personnelle sur les compétences ou bien l’expertise. Et parallèlement à cela, un ministre de la Culture qui a beaucoup trop lâché la bride aux établissements publics comme celui du Louvre.
Il n’y a pas assez de contrôle de la part du ministère. On a bien vu à quel point le conseil d’administration n’était pas un instrument de contrôle. Enfin on cite les propos de Luc Allaire, tenus la semaine dernière.
Et même les membres extérieurs sont en demande d’informations. Notre syndicat n’est pas représenté au CA, mais il y a des conservateurs élus au Conseil d’administration et qui ont remarqué que des membres extérieurs avaient demandé plus d’une présentation de vue plus globale des investissements et de la stratégie de l’établissement et n’ont pas eu de réponse. Et par ailleurs, il n’y a pas assez de contre-pouvoir en interne au sein du Louvre et on le voit notamment avec l’affaiblissement total du rôle du Collège des conservateurs, qui à l’origine était conçu pour guider, orienter la stratégie politique et scientifique de l’établissement.
Donc il faut juste rappeler une chose : le Louvre est un musée national, le plus ancien d’entre eux. Ses collections appartiennent à la nation, elles sont à la charge de l’État. Et donc il ne peut plus y avoir ce décrochage assez préoccupant entre le Louvre et le ministère qui doit, dans son rôle de tutelle, le comprendre de manière beaucoup plus active et non pas passive et même coercitive s’il constate que les schémas directeurs de renouvellement d’équipements cruciaux tardent beaucoup trop dans leur exécution. Donc il faudrait cesser le désengagement de l’État, rétablir la puissance de contrôle du ministère potentiellement coercitif et puis, pourquoi pas, poser la question de la dissociation de la fonction de président et de celle de directeur.
Pourquoi ? Nous, on n’a pas eu le temps de faire une enquête, mais pourquoi l’établissement public de Versailles a une présidence dissociée de la direction des collections et de l’administration générale, et pas le Louvre, par exemple ? En tout cas, on voit bien qu’historiquement, il y a quelque chose qui s’est passé à la fin des années 90 avec la disparition, la dissolution de l’établissement public du Grand Louvre qui n’a pas été suivi par immédiatement par un plan de schéma directeur pluriannuel de rénovation des équipements pour les ailes qui n’avaient pas été concernées par le Grand Louvre, c’est-à-dire Sully et Denon. Et avec cela, la montée en puissance du rôle de président-directeur, ça a commencé avec Henri Loyrette et c’est toujours le cas avec Laurence des Cars
 ».

Didier Rykner

Notes

[1Remarquons que pendant ces échanges, il a été dit que le projet passait de 450 millions d’euros à 666 millions d’euros. En réalité, les travaux de mise à niveau du Louvre sont estimés à 450 millions d’euros, ceux, inutiles, pas étudiés et pas financés appelés « Grande Colonnade », 666 millions d’euros.

[2Il indique que ces chiffres sont tirés des rapports sociaux uniques de l’établissement. Si ceux-ci n’existent pour les administrations que depuis 2021, auparavant les chiffres étaient disponibles dans le bilan social.

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