Un important bassin en majolique d’Urbino pour le Clark

Toutes les versions de cet article : English , français

6/4/26 - Acquisition - Williamstown, Clark Art Institute (Massachusetts) - Nous l’avons déjà écrit, toujours remarquable, le stand de céramiques européennes occupé à la TEFAF par Camille Leprince ne manque jamais de susciter l’intérêt de nombreuses institutions européennes et internationales. À l’instar du Detroit Institute of Arts (voir la brève du 7/3/26), le Clark Art Institute, grand habitué de la foire (voir récemment encore la brève du 2/1/26), ne s’y est pas trompé et s’est porté acquéreur, quelques mois après l’édition 2025, d’un grand bassin en majolique (ill. 1 et 2), chef-d’œuvre des ateliers d’Urbino, attribué à l’atelier d’Orazio Fontana ou de son neveu Flaminio Fontana. Pièce phare du florilège présenté, il avait fait l’objet d’un catalogue très complet, rédigé par Greta Kaucher, dont nous tenons l’essentiel de nos informations.


1. Urbino, XVIe siècle
Atelier d’Orazio Fontana (1510-1571) ou de Flaminio Fontana (actif de 1571 à 1591)
Bassin trilobé : quatre scènes de la vie de Joseph, vers 1565-1575
Faïence stannifère - 47 x 45 x 5 cm
Williamstown, The Clark Art Institute
Photo : Camille Leprince

L’historienne de l’art y a notamment retracé l’historique tourmenté de l’objet à l’heure du XXe siècle. Découvert à la fin de la Seconde Guerre mondiale par les Monuments Men dans une mine de sel en Bohême ou en Autriche, avec une grande partie de la collection du banquier amstellodamois Fritz Mannheimer, le bassin, qui appartint auparavant au banquier Eugen Gutmann, fit partie de ces innombrables œuvres d’art vendues aux nazis dans les années 1940, considérées comme des biens spoliés à restituer à leurs anciens propriétaires. Si le bassin fut bien réceptionné au point central de collecte de Munich en février 1946 et immédiatement renvoyé à Amsterdam, il ne fut cependant pas rendu à la veuve de Fritz Mannheimer, Marie Annette Reiss, mais à l’État néerlandais. En effet à sa mort prématurée en 1939, le banquier n’était plus propriétaire de sa collection, cédée à la banque Mendelssohn dont il fut un actionnaire important et à laquelle il devait une somme importante. La banque fit faillite peu après et fut contrainte de se départir de l’intégralité de la collection Mannheimer lors d’une vente organisée en octobre 1941 par le Dienststelle Mühlmann, ce « Service Mühlmann », chargé de procurer des œuvres d’art aux dignitaires nazis. Par l’entremise de Hans Posse, directeur du musée de Dresde, ces œuvres s’apprêtaient à rejoindre le Führermuseum de Linz, en Autriche, qui ne fut jamais achevé. Après restitution, l’État néerlandais décida en 1952 de déposer 1 400 objets de la collection Mannheimer au Rijksmuseum, tandis que 476 autres pièces, dont le bassin, furent vendues aux enchères au profit de l’État chez Frederik Muller à Amsterdam. Le bassin passa ensuite en diverses mains privées, localisé au début des années 1960 à Rome à la Galerie Veneziani avant de réapparaître sur le marché de l’art londonien en 1995 chez Christie’s, puis de revenir en collection privée italienne et enfin en France.


2. Urbino, XVIe siècle
Atelier d’Orazio Fontana (1510-1571) ou de Flaminio Fontana (actif de 1571 à 1591)
Bassin trilobé (revers) : trois paires de cygnes, vers 1565-1575
Faïence stannifère - 47 x 45 x 5 cm
Williamstown, The Clark Art Institute
Photo : Camille Leprince

De forme trilobé à trois cavités, le bassin acquis par le Clark Art Institute porte un décor aussi soigné sur sa face que sur son revers. Autour d’une scène centrale placée dans un médaillon circulaire, prennent place trois autres scènes historiées - décor a istoriato - peintes dans chacune des cavités que délimite un cartouche en forme de coquille. Entre elles se dessinent, sur le fond du bassin, trois divinités marines sur des vagues. La bordure est ornée d’une frise de grotesques sur fond blanc ponctuée de six camées sur fond bleu foncé. Le revers est décoré en relief de trois paires de cygnes disposées dans chacun des lobes, ceints là aussi, d’un motif de coquille, autour d’une petite rosace centrale. Le fond bleu de lignes sinueuses reprend celui du recto tandis que la frise de grotesques est remplacée par un ensemble de frises à motifs géométriques dans des tons orangés et bleus. Comme le précise le catalogue, les quatre scènes historiées figurant sur l’avers du bassin représentent des épisodes de la vie de Joseph et de ses frères issus des chapitres 42 et 43 de la Genèse, d’après des gravures sur bois de Bernard Salomon, publiées pour la première fois en 1553, dans les Quadrins historiques de la Bible de Claude Paradin, et en 1554, dans les Figure del Vecchio Testamento, con versi toscani de Damiano Maraffi. Quant aux motifs de grotesques bordant le bassin et déclinant un large ensemble de figures fantastiques, ils sont probablement inspirés du recueil des Petites Grotesques dessinées et gravées par Jacques Androuet Du Cerceau.

La forme inhabituelle de ce bassin, qui pourrait être reprise de modèles d’orfèvrerie, a été décrite par Timothy Wilson dans le catalogue Italian Renaissance Ceramics : A Catalogue of the British Museum Collection publié en 2009. Probablement développée dans l’atelier des Fontana vers 1560-1570 cette « forme à dos de cygne est l’une des formes maniéristes les plus extravagantes que l’on retrouve dans la faïence ». Ce type de bassin était probablement accompagné d’une aiguière dont le pied reposait en partie centrale. Deux exemplaires, à pieds trilobés et non circulaires, peuvent être cités, conservés à la Huntington Library et en collection particulière (ancienne collection du Baron Gustave de Rothschild). Aiguières aux formes fantastiques complexes, la panse de l’une est ornée de grotesques, l’autre de scènes historiées. Ce type d’ensemble était destiné au lavage des mains entre les plats mais était vraisemblablement moins attaché à un usage domestique qu’à une fonction d’apparat, faïence d’ornement destinée aux crédences des clients les plus fortunés. Toujours d’après le catalogue très complet de la galerie, le bassin désormais au Clark doit être rapproché d’un corpus de sept autres bassins de même forme trilobée, peints dans l’atelier Fontana et présentant le même motif de cygnes en relief au revers, avec quelques variations. Parmi eux, deux seulement présentent un décor a istoriato réparti entre le médaillon central et les trois lobes : l’exemplaire du British Museum décline également des épisodes de la vie de Joseph d’après des gravures de Bernard Salomon tandis que l’exemplaire de l’Ashmolean Museum présente quatre épisodes des campagnes de Jules César d’après des dessins de Tadeo et Federico Zuccaro.

Les cinq autres bassins retiennent un principe décoratif différent : une scène historique centrale complétée de motifs de grotesques déclinés dans chacun des cartouches des trois lobes. L’un d’entre eux, conservé au J. Paul Getty Museum, issu de l’ancienne collection du baron Adolphe Carl de Rothschild, est attribuable au même artiste que l’exemplaire du Clark. Les quatre autres sont conservés au Museum of Fine Arts de Boston, au Wadsworth Atheneum Museum of Art d’Hartford, dans la Collection Wernher à Ranger’s House à Londres et en collection particulière italienne. Complète cet ensemble de bassins trilobés et ornés de cygnes au revers, un exemplaire antérieur à ceux de l’atelier Fontana, qui pourrait être attribué à Guido ou Francesco Durantino et daté des années 1550-1560. Issu de la collection de l’artiste et antiquaire Geoffrey Alban Michael Houghton Brown, il fut vendu chez Christie’s en 1981 et est aujourd’hui non localisé, seulement connu par une photographie en noir et blanc de la maison de ventes. Il présente un même décor de cygnes au revers mais une seule scène historiée à l’avers, l’Enlèvement de Ganymède. Doit être également cité l’exemplaire du Musée du Louvre issu de l’atelier des Patanazzi, orné des emblèmes d’Alphonse d’Este, duc de Ferrare, et probablement réalisé à l’occasion de son mariage avec Marguerite de Gonzague en 1579. Mentionnons enfin quatre autres exemplaires postérieurs, produits à la fin du XVIe et du début du XVIIe siècle, présentant une unique grande scène historiée sur l’avers, au Musée du Louvre, au musée San Martino à Naples et au musée Correr à Venise pour deux d’entre eux.

Vos commentaires

Afin de pouvoir débattre des article et lire les contributions des autres abonnés, vous devez vous abonner à La Tribune de l’Art. Les avantages et les conditions de cet abonnement, qui vous permettra par ailleurs de soutenir La Tribune de l’Art, sont décrits sur la page d’abonnement.

Si vous êtes déjà abonné, connectez-vous.