Un diorama à Maastricht...

Didier Rykner 1 1 commentaire

La foire de Maastricht vient d’ouvrir et, comme d’habitude, éblouit par le nombre considérable d’œuvres qu’elle propose. Nous reviendrons rapidement sur cet événement.

Il nous faut cependant une fois de plus déplorer ici la fuite d’un trésor national qui aurait dû, sinon être classé ainsi, au moins retenir l’attention du grand département consulté et l’amener à l’acquérir. Le prix de l’œuvre est certes conséquent mais, même sans négociation, reste tout à fait accessible pour le Louvre. Car, bien entendu, il s’agit du Louvre, ou plutôt du grand département des peintures [1], en charge de dire si une œuvre peut recevoir, ou non, son certificat d’exportation.
Celle dont il est question est si importante qu’une personnalité connue du monde des musées, très liée au Louvre et manifestement emballée par l’objet, expliquait que Jean-Luc Martinez, président-directeur du Louvre, et Sébastien Allard, directeur du département des peintures, devant venir à la Tefaf samedi (soit le troisième jour de la foire, quand beaucoup d’œuvres de premier plan sont vendues dès le premier jour), il fallait absolument le leur proposer.
Sauf que, bien entendu, le certificat d’exportation a été accordé par le chef du « grand département », qui n’est autre que le directeur du département des peintures, sans que celui-ci ait manifesté le moindre intérêt pour cette œuvre. Il ne s’est pas davantage enquis de l’opinion des autres musées français qui auraient pu être concernés, l’un d’entre eux, qui la verrait bien entrer dans ses collections, ayant découvert cet objet sur le stand de la Tefaf. Faute de temps, il est à craindre qu’il ne soit vendu sans qu’il puisse rien faire.


1. Louis Daguerre (1787-1851) et
Charles-Marie Bouton (1781-1853)
Le Campo Santo de Pise, recto
Huile sur toile - 92 x 152 cm
Galerie Perrin
Photo : Galerie Perrin
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2. Louis Daguerre (1787-1851) et
Charles-Marie Bouton (1781-1853)
Le Campo Santo de Pise, verso
Huile sur toile - 92 x 152 cm
Galerie Perrin
Photo : Galerie Perrin
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Mais quelle est donc cette œuvre ? C’est simple : il s’agit quasiment d’un unicum, rien de moins qu’un diorama de Daguerre et Bouton, première tentative de créer du mouvement dans une œuvre en deux dimensions. Les peintres Louis Daguerre et Charles-Marie Bouton s’associèrent en 1821 pour exploiter cette invention qui consistait en une toile peinte très fine qui laissait voir des vues différentes en fonction de l’éclairage. En 1839, l’établissement tenu par les deux artistes prit feu ce qui entraina la disparition de tous les dioramas. Si d’autres salles tentèrent de poursuivre l’exploitation de cette invention, dont Bouton qui ouvrit la sienne propre, celle-ci tomba rapidement en désuétude. Le seul diorama subsistant de nos jours est celui, de grande taille et peint par Daguerre, conservé dans l’église de Bry-sur-Marne dont nous avons raconté récemment la restauration (voir l’article).
L’œuvre redécouverte et présentée par la galerie Perrin est de petite taille et on ne sait pas s’il s’agit d’un modello qui permettait de tester l’effet, ou d’un diorama destiné à être exploité devant un public. Il est dit « à double effet », ce qui signifie que, peint des deux côtés (ill. 1 et 2), il permet de faire apparaître et disparaître des figures grâce au rétro-éclairage (sur le diorama de Daguerre, on pourra aussi consulter cet article très bien fait du blog Orion en aéroplane). Le Campo Santo est ainsi vu en plein jour ou de nuit, un petit trou en forme de flamme servant à représenter la lumière d’une torche (voir l’effet ci-dessous tirée d’une vidéo mise en ligne par la galerie Perrin).



Un tel objet pourrait à lui seul contribuer à attirer le public tant il est fascinant. Il suffisait d’ailleurs de voir les visiteurs nombreux de la Tefaf admirer ce tour de force pour comprendre qu’il s’agit évidemment d’une œuvre présentant « un intérêt majeur pour le patrimoine national au point de vue de l’histoire et de l’art », soit la définition d’un trésor national. S’il n’avait pas été proposé à la vente dans un salon, nous n’aurions rien su de son existence ni du nouvel échec du système actuel. Il est urgent de ne plus laisser une seule personne ou un seul musée en charge de délivrer les avis sur les certificats d’exportation mais d’imaginer une procédure collective qui permettrait de mieux prendre en compte l’intérêt de toutes les collections publiques. Le Louvre n’avait d’ailleurs pas besoin de cela : cette œuvre aurait dû lui revenir.

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