Tapisserie de Bayeux : un voyage à blanc qui ne teste rien

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Anonyme, fin du XIe siècle
Broderie dite Tapisserie de Bayeux
dans sa présentation actuelle
Lin et laine - 50 x 6838 cm
Bayeux, Musée de la Tapisserie de Bayeux
Photo : Mairie de Bayeux (CC BY-SA 4.0)

« La question, pour l’aréopage présent à Bayeux, montrait [que le débat sur l’opportunité du prêt de l’œuvre], appartenait au passé. » Ainsi se concluait un article paru dans Le Figaro le 18 avril dernier. La journaliste avait été invitée à assister au départ du « voyage à blanc » de la Tapisserie de Bayeux. Curieusement, nous n’y avions pas été conviés ! Ce qui est certain, en revanche, c’est que la polémique n’est évidemment pas terminée.
Les révélations que nous pouvons faire dans cet article montrent au contraire qu’elle devrait être relancée. Grâce à une source proche du dossier, dont nous ne donnerons évidemment pas le nom, nous avons pu nous procurer un document « confidentiel » qui démontre la folie de ce projet et de l’inconscience d’Emmanuel Macron, du ministère de la Culture et du British Museum. Il s’agit du « rapport intermédiaire » rendant compte des résultats du premier voyage à blanc, en février 2026, « transport test grandeur nature », entre Bayeux et Londres. Un second test, le 15 avril (celui dont parle Le Figaro), donnera lieu à un deuxième rapport, qui ne semble pas avoir été encore finalisé.
Précisons, ce qu’ignorait Le Figaro, que la traversée de la Manche s’effectuera bien par Eurostar, dans un camion qui se rendra par route et autoroute jusqu’à Calais, puis par route à nouveau jusqu’à Londres. Précisons également que le transport de l’œuvre est prévu, s’il a lieu, pour le mois de juillet prochain.

Des caractéristiques spécifiques, mais inconnues

Mais que dit exactement ce premier rapport, dont la lecture est édifiante, à tous les points de vue ?
On apprend (p. 4) que : « L’objectif n’est pas uniquement de “mesurer”, mais de qualifier le risque, d’évaluer l’efficacité des dispositifs de protection et de produire des protocoles validés permettant un transport reproductible et documenté ». Le problème est que l’étude ne mesure pas le risque, et ne qualifie pas non plus celui-ci, car les conditions dans lesquelles le test est réalisé ne le permettent pas.
En effet, la vibration maximale à ne pas dépasser est définie comme étant de 2 mm/s (2 millimètre par seconde). Ce chiffre est tout à fait arbitraire, car il est celui que les spécialistes retiennent en général pour les œuvres d’art, notamment pour les tableaux. Mais la Tapisserie de Bayeux n’est pas un tableau, bien entendu. Et après avoir indiqué ce niveau de vibration, on lit ceci (p. 6) : « Toutefois, la Tapisserie de Bayeux présente une configuration mécanique et des mécanismes de vulnérabilité spécifiques (œuvre textile de très grande dimension, interaction avec le système de transfert et la caisse), rendant toute transposition directe incertaine. Conformément à l’étude de faisabilité de 2022, cette valeur doit donc être utilisée comme hypothèse de départ et être ajustée à l’issue des essais instrumentés et des tests mécaniques complémentaires destinés à caractériser la transmissibilité et les niveaux de déformation effectivement subis par l’œuvre. Ces essais n’ont pas été effectués au préalable de l’étude ci-présente car la Tapisserie est entreposée dans ses réserves depuis septembre 2025, et est donc inaccessible. »

Traduisons : on définit une niveau de vibrations à ne pas dépasser, mais ce niveau n’a, de l’avis des experts ayant rédigé ce rapport, aucune valeur car il s’agit d’une œuvre ayant des caractéristiques très particulières. Il faudrait pouvoir la préciser grâce à des essais menés sur l’œuvre. Ce qui est impossible car la Tapisserie est entreposée et inaccessible. Ajoutons qu’elle restera inaccessible jusqu’à son départ. Quelle est l’utilité, donc, de deux voyages tests destinés à mesurer des vibrations dont on ne sait pas si elles pourront être supportées par l’œuvre ? Il est simple de répondre : ces voyages tests sont de la poudre aux yeux.

Un fac-similé sans rapport avec l’original

Ceci est d’autant plus vrai qu’ils sont faits avec un « fac-similé ». Mais à quoi sert ce fac-similé ? La réponse devrait être : regarder comment il réagit au voyage. Cela n’a pourtant pas le cas : il était en effet impossible de créer un fac-similé ayant les mêmes caractéristiques physiques que la Tapisserie puisque celles-ci ne sont pas connues, comme ils l’ont écrit.
Ils le confirment en écrivant (p. 91) que : « L’objectif du fac-simile est de pouvoir effectuer l’ensemble des tests des transports à blanc en se rapprochant au maximum des paramètres de la vraie Tapisserie » mais « Pour sa fabrication, il était impossible de reproduire les dégradations et la vulnérabilité de la Tapisserie de Bayeux. Nous avons donc utilisé en toute connaissance de cause des tissus modernes ». Or « Une toile de lin (comme le fond de la broderie) aurait représenté un coût disproportionné sans nous apporter un comportement beaucoup plus proche de l’original ». On a donc remplacé le lin par du coton.

Traduisons : on a utilisé un fac-similé qui n’a rien de commun avec la Tapisserie ; on ne pourra donc en tirer aucune conclusion.

Un test incomplet du voyage

Comme si cela ne suffisait pas, les tests ne permettent pas de tester l’intégralité du voyage puisque l’arrivée au British Museum et le déchargement de la caisse ne pourront pas être être simulés. En effet : « le quai de déchargement menant à la galerie d’exposition [n’est] pas disponible ». Ainsi, « à ce stade de l’étude, notre équipe ne peut pas formuler de recommandations pour la livraison de la Tapisserie de Bayeux au British Museum de Londres. Cette option ne pourra pas être testée dans le cadre de ce marché, en raison de la non disponibilité de l’espace Sainsbury ».

Traduisons : on teste le voyage, mais pas entièrement.

Des délais trop courts

La caisse devant contenir la Tapisserie posent également problème. En effet, « La demande initiale était pour la réalisation de plusieurs caisses afin de tester différents systèmes de vibrations. Il a été décidé lors de la première réunion avec la DRAC que la contrainte de temps nécessitait de trouver une autre approche, plus efficace et économique en termes de matériaux et usage de véhicules. »

Traduisons : la précipitation avec laquelle ce projet a été mené les a empêchés de travailler comme c’était pourtant préconisé dans la demande initiale.

Un voyage mouvementé

Comment s’est déroulé le transport test ? On apprend de la lecture du rapport que si les routes françaises (essentiellement de l’autoroute, d’ailleurs) ne sont pas trop mauvaises, « à proximité des zones de contrôle des frontières, de nombreux ralentisseurs sont présents sur la route. Quand cela était possible, le chauffeur a essayé d’éviter ces ralentisseurs pour limiter les vibrations. » On appréciera le « quand cela était possible ».
On découvre également que « pendant la totalité de la traversée, le moteur du camion doit être arrêté (sécurité Eurotunnel), ainsi que le contrôle du climat. Étant donne la brièveté de cette partie du trajet (35 minutes), la température et l’humidité relative dans la remorque n’a pas évolué. » Très bien. Mais que se passerait-il si pour une raison ou une autre le train s’arrêtait dans le tunnel, ce qui n’est évidemment pas une éventualité à exclure ? Le contrôle du climat pourrait s’interrompre éventuellement pendant plusieurs heures. Avec quel résultat sur l’état de la Tapisserie ? Le rapport n’envisage même pas ce scénario.
Arrivée en Angleterre, d’autres menaces guettent l’œuvre. En effet (p. 64) : « à la sortie de l’Eurotunnel, la qualité des routes est significativement moins bonne que les routes en partie française. Sur une partie du trajet, la route présentait une rupture de charge toutes les 2-3 secondes. En s’approchant de Londres, de nombreux raccords de route et nids de poules ont été enregistrés. »

Traduisons : de multiples facteurs de vibrations liées au trajet menacent objectivement la Tapisserie.

Des mesures inutiles car impossibles à interpréter

Qu’en est-il, enfin, des mesures elles-même. Peu importe, à la limite, puisque comme nous l’avons dit, elles n’apprennent rien faute de connaître les caractéristiques de la Tapisserie. Et ils le disent eux-même (p. 77), dans un constat dont on pourrait croire qu’il s’agit d’une blague, si le sujet n’était pas si dramatiquement sérieux : « Une limitation majeure de ce résultat [le résultat des tests vibratoires] réside dans le fait que les propriétés mécaniques de la Tapisserie de Bayeux elle-même ne sont pas connues [1] avec une précision suffisante (ex. : rigidité effective, amortissement, état de frisure des fibres, fragilisation liée au vieillissement, etc.). Étant donné que ces paramètres régissent la réponse dynamique de la tapisserie et sa sensibilité à la fatigue, il n’est pas scientifiquement robuste de définir un "seuil de dommage" vibratoire absolu (en accélération, déplacement ou DSP) qui serait valable pour l’objet réel. »

Traduisons : on ne peut pas interpréter ces mesures de vibration car on ne connaît pas les propriétés de la Tapisserie de Bayeux.
Nous avions déjà vu cela plus haut ; il est intéressant de constater qu’ils le martèlent, sans doute pour se couvrir.

Signalons à propos des mesures de vibrations que Le Figaro écrivait que « le premier essai, organisé en février, avait permis de réduire [les vibrations] de 96 % ». 96 % par rapport à quoi ? On ne sait pas. Mais le rapport, en réalité, ne dit rien de tel. On y lit en effet : « Les résultats de mesure de la combinaison 5 ont montré une réduction des vibrations de l’emballage pendant les tests de chute. Une réduction supplémentaire du nombre de WRI (unités de résistance au poids) par rapport à la configuration 5 a permis une réduction de 96 % de l’impact. Cependant, les vibrations transversales du colis restaient problématiques. » Il s’agit donc d’une réduction de l’impact d’une chute des caisses de de 2 cm. Rien à voir avec les vibrations dues au voyage. Et même pour le test de chute « les vibrations transversales restent problématique ».

Ce rapport ne montre donc à aucun moment que le transport de la tapisserie — et l’on ne parle même pas de son installation et désinstallation à Londres — ne présente pas de risques importants pour la Tapisserie de Bayeux, alors que toutes les études précédentes avaient démontré que ces risques étaient certains. Bien au contraire, il confirme toutes nos craintes.
L’article R. 622-57 du Code du patrimoine énonce que « si les conditions du transport ou de conservation et de sécurité sur place ne sont pas satisfaisantes pour la préservation de l’objet classé au titre des monuments historiques, le préfet de région prescrit les travaux conservatoires préalables au transport de l’objet ainsi que les conditions particulières de son transport et de sa présentation. » Les conditions de transport ne sont pas satisfaisantes, et le préfet de région n’a évidemment prescrit aucun travaux conservatoires sur la Tapisserie qui est stockée et inaccessible, comme nous l’avons vu.
Emmanuel Macron fait courir un grave danger à l’une des œuvres les plus précieuses de notre patrimoine. Mais qui est-il pour se permettre cela, et comment le ministère de la Culture peut-il se prêter à un tel scandale ?
Une fois encore, c’est l’association Sites & Monuments qui porte le combat sur le terrain judiciaire. Le tribunal administratif ne s’est pas prononcé, et a transmis la requête au Conseil d’État qui jugera en premier et dernier ressort. Compte-tenu des délais, une procédure trop longue arriverait à son terme trop tard. Nous vous tiendrons bien sûr au courant des développements de ce dossier. En attendant, il est toujours bon d’aider l’association à financer ses combats, et de signer notre pétition.

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