682 jours : le livre peu convaincant de Roselyne Bachelot

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Frédéric Mitterrand, Françoise Nyssen, Roselyne Bachelot… Trois ministres de la Culture ont chacun produit un livre sur leur court séjour rue de Valois, et les trois parlent de moi [1]. C’est beaucoup d’honneur. Aucun ne m’aime. C’en est encore davantage.
Pour être franc, les trois ne peuvent pas être mis sur le même plan. La moins intéressante est certainement Françoise Nyssen sur laquelle je n’ai pas grand-chose à ajouter. Frédéric Mitterrand, si je l’ai critiqué comme ministre de la Culture, et s’il ne m’a pas épargné dans son ouvrage, a au moins de bons états de service lorsqu’il était directeur de la Villa Médicis, et une belle plume. On ne peut hélas en dire autant, sur ce dernier point, de Roselyne Bachelot. En revanche, elle a le sens de la formule, et sa manière d’exécuter certaines personnes est souvent assez drôle. Elle me traite de « méchant », comme Frédéric Mitterrand l’avait fait d’ailleurs, le terme est pourtant un peu désuet. Il est vrai qu’elle sait ce qu’est la méchanceté, et la sienne est parfois savoureuse : sa description de la soirée des Césars et notamment de la prestation dénudée de Corinne Masiero est, il faut le dire, hilarante.

Elle s’est fendue d’une très aimable dédicace à mon égard sur l’exemplaire envoyé en service de presse. Il est courtois donc de dire un mot ici de ce livre où elle règle ses comptes avec tout le monde, ou presque, se gardant cependant d’égratigner vraiment le président de la République, cet « homme de culture » (sic) et son épouse. À ce propos, la polémique qui se déploie sur les réseaux sociaux notamment, sur une supposée volonté de Brigitte Macron d’installer une flèche phallique sur Notre-Dame de Paris est totalement sans fondement. Roselyne Bachelot raconte simplement que l’épouse du président lui avait montré un projet de ce type, pour en rire bien entendu, certainement pas pour le défendre. Seul problème : elle réinvente complètement la chronologie et l’on pourrait croire à la lire que c’est à elle que l’on doit une restauration à l’identique de la flèche. Or, elle a été nommée ministre le 6 juillet 2020 (voir la brève), la Commission nationale du patrimoine et de l’architecture, qui devait se prononcer sur le parti de restauration, a eu lieu le 9 juillet, et c’est ce même jour qu’Emmanuel Macron a finalement confirmé son ralliement à ce choix (voir l’article), ce que l’on savait d’ailleurs depuis un moment. Prétendre qu’en sortant de cette commission les conseillers de l’Élysée lui auraient reproché une décision déjà prise par le président est une façon d’arranger l’histoire à sa façon. En réalité, Roselyne Bachelot venait de devenir ministre, et n’a joué aucun rôle dans cette affaire…

Le plus gênant dans ce livre n’est évidemment pas qu’elle m’attaque. C’est parfois assez amusant même, surtout quand elle écrit que je dirige un « webzine » (qui parle encore comme cela ?) confidentiel avec 4000 abonnés ! Ce n’est bien sûr pas tout à fait vrai puisque si l’on compte les abonnés individuels et ceux qui le sont via des institutions (ministères, bibliothèques, universités), on se situe plutôt aux alentours de 10 000. Quant aux visiteurs du site, qui peuvent y lire le début de tous les articles, et intégralement ceux consacrés à nos combats patrimoniaux (donc ceux parlant de son action), ils sont actuellement en moyenne environ 120 000 par mois (on parle de visiteurs uniques) ! On est donc loin de la « pichrocoline revue numérique » dont elle parle un peu plus loin ! Mais encore une fois tout cela n’est pas bien grave. Je l’ai suffisamment critiquée pour supporter bien volontiers ces quelques piques.

1. Auguste Mourcou (1823-1911)
Chapelle Saint-Joseph du Collège Saint-Paul (aujourd’hui détruite)
Photo : Didier Rykner
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Plus gênantes en revanche sont ses considérations sur le patrimoine. Et d’abord celles sur la chapelle Saint-Joseph de Lille (ill. 1) que j’ai défendue bec et ongle contre son administration, sans succès hélas comme on le sait (voir les articles). Elle l’exécute à nouveau en niant son intérêt architectural, sous prétexte que l’architecte des bâtiments de France n’avait pas souhaité la protéger. Elle s’est en réalité basée uniquement sur cet avis pour conclure à la médiocrité de la chapelle. Car quand elle écrit un peu plus loin qu’elle a suivi « les avis argumentés des spécialistes du patrimoine », c’est évidemment faux, entièrement faux. La plupart des spécialistes qui ont étudié la chapelle ou sont intervenus dans le débat ont souligné au contraire son grand intérêt, notamment Étienne Poncelet, architecte des monuments historiques (voir cet article). Oui, je le redis, cette chapelle aurait dû être protégée, d’autant qu’elle faisait partie d’un ensemble architectural désormais mutilé. Quant à son état tellement mauvais qu’il aurait nécessité « plusieurs dizaines de millions d’euros », c’est tout simplement faux comme nous l’avons montré dans le même article. La ministre évoque par ailleurs la présence de mérule qui n’a jamais été invoquée à l’époque même par ceux qui voulaient démolir l’édifice. Et quand elle parle ensuite du palais Rameau, classé et qui va être restauré, elle oublie de préciser que celui-ci a été construit par le même architecte et que ces deux bâtiments avaient été conçus pour former une composition harmonieuse.

2. Démolition en cours des immeubles donnant sur l’Ariège
Photo : Sites & Monuments
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Au moins Roselyne Bachelot reste-t-elle, sur ces dossiers qui aboutissent à la destruction du patrimoine, cohérente avec son action de ministre. C’est loin d’être toujours le cas. Car on apprend aussi grâce à ce livre qu’il faudrait mieux à Perpignan réhabiliter que démolir, ce que l’État pourrait imposer puisqu’il s’agit d’un secteur patrimonial remarquable, et ce qu’elle n’a pourtant jamais fait (le maire RN poursuit depuis la politique destructrice de son prédécesseur LR). Ou encore qu’elle trouve la loi Elan très critiquable. Il est dommage qu’elle ne l’ait jamais dit haut et fort, et qu’elle ne se soit pas battu pour en combattre les effets délétères. Notamment à Foix où elle n’a rien fait pour défendre l’avis de l’architecte des bâtiments et rien tenté pour empêcher les démolitions (ill. 2) le long de l’Ariège (voir les articles). Il est tout de même bizarre de voir la ministre s’appuyer sur l’avis d’un ABF lorsqu’il s’agit de démolir une chapelle, mais le négliger quand il faut protéger des constructions anciennes majeures de la cité ariégeoise. Et un peu facile d’écrire, après coup, que l’affaire de Foix est « un exemple d’urbanisme barbare [...] où le maire socialiste Norbert Meler, contre l’avis négatif mais seulement consultatif de l’ABF, a décidé la destruction d’immeubles de caractère pour faire un lotissement social ». L’explication qu’elle ne pouvait rien y faire, justement à cause de la loi Elan, n’est évidemment pas recevable : il était facile de dénoncer la manière dont le maire se servait de cette loi scélérate, en décrétant un état de péril qui n’existait pas, selon l’ABF lui-même. S’opposer au détournement de l’esprit d’une loi était de sa responsabilité, et elle en avait les moyens. Bien au contraire : son conseiller patrimoine Jean-Baptiste de Froment n’a pas hésité à appeler lui-même un journaliste d’un journal local pour défendre la démolition, allant ainsi au-delà du rôle d’un conseiller qui est de… conseiller la ministre, pas de communiquer ou de prendre ouvertement position. Le même Jean-Baptiste de Froment participait d’ailleurs à l’interview que Roselyne Bachelot m’avait accordée et qu’elle évoque dans son livre, intervenant toujours contre les monuments dont je parlais et qu’il aurait fallu sauver.

À ce propos, la sortie de la ministre sur mes soi-disant « attaques grossières et injurieuses » contre son « excellent conseiller en charge du patrimoine [2] » et « [elle]-même » est sans doute la partie la plus détestable - tout au moins en ce qui me concerne - de ce livre. Il suffit de relire les articles où je parlais d’elle et de celui-ci pour constater que si j’ai incontestablement la dent dure, je ne suis évidemment jamais « grossier » ni « injurieux ». Rappelons d’ailleurs que dans ce dernier cas, cela relèverait du pénal : on ne peut injurier publiquement.
Elle ajoute : « S’attaquer à un collaborateur est par ailleurs d’une rare lâcheté : on feint de ménager le détenteur du pouvoir et on attaque un conseiller qui est tenu à la réserve et ne peut se défendre du fait de sa fonction ». Pour employer une expression triviale utilisée par Roselyne Bachelot dans ce livre : « c’est un peu fort de café ». M’accuser d’épargner les responsables, qu’ils soient président de la République, Premier ministre, ministre, président de région ou de conseil départemental, maire ou grand industriel est assez amusant, quand je passe mon temps justement à dénoncer nommément leurs errements patrimoniaux. Il m’arrive d’attaquer également des « collaborateurs », c’est exact, quand ceux-ci jouent un rôle essentiel contre les causes que défend La Tribune de l’Art, qu’il s’agisse d’un conservateur régional des monuments historiques, d’un directeur de département d’un musée, ou d’un directeur général des patrimoines… Car ce sont des fonctionnaires, qui doivent théoriquement travailler pour l’intérêt général, et qui sont responsables de leurs actions. Nous n’y pouvons rien s’ils ne peuvent nous répondre directement, ce qui est peut-être le seul inconvénient de leur statut qui les rend indéboulonnables et certains de conserver leur poste, quand bien même ils en dévoieraient les missions. Quant aux « conseillers », il est évident que nous ne les mettons jamais en cause puisqu’ils ne sont pas décideurs, sauf quand ils interviennent dans le débat, comme le faisait Jean-Baptiste de Froment.

Mais revenons à l’essentiel, c’est-à-dire le patrimoine. Comme elle le dit elle même, une « sympathique augmentation de budget » n’est pas suffisante pour le sauver. Or elle ne se prévaut que de cela : l’augmentation du budget du ministère dédié au patrimoine dans le cadre du plan de relance. Et elle regrette que nous ne l’en ayons pas félicité. J’aurais certainement dû le faire, mais sur ce point je suis désormais très prudent. Car la réalité d’une augmentation de budget, comme on a pu le voir à plusieurs reprises, ne se constate qu’a posteriori, quand on regarde les crédits effectivement dépensés. Combien de fois de grosses augmentations budgétaires se traduisent-elles par des progressions bien moins fortes des financements réels ? Il aurait par ailleurs été étonnant que, dans le cadre de ce plan de relance, le patrimoine ait été négligé. Enfin, s’il était important d’accroître ce budget pour faire face aux conséquences de la crise sanitaire, l’essentiel est bien à terme de pérenniser cette augmentation, ce qui est loin d’être acquis. Le budget est donc certainement un point positif à mettre au crédit de Roselyne Bachelot. Mais le rôle d’un ministre, bien au-delà de la question budgétaire, est de se battre pied à pied contre les démolisseurs, et le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’a pas fait preuve de beaucoup de pugnacité pour remplir cette mission. Comme je l’ai déjà écrit, on se rappelle d’un ministre de la Culture à ce qu’il aura détruit, pas à ce qu’il aura sauvé. Et ce qu’elle a sauvé, à part la caserne Gudin - dont nous avons abondamment parlé pour rendre sur ce point hommage à son ministère -, est fort ténu. Si la caserne Gudin n’a pas été démolie, celle de Verdun, au moins aussi intéressante, a bien été détruite (ill. 3)

3. Destruction en cours de la caserne Miribel à Verdun
Photo : Copie écran d’un reportage de France 3
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Et même sur le budget, elle semble se contenter de l’antienne habituelle que celui consacré au patrimoine est insuffisant, qu’on ne peut finalement rien y faire et qu’il faut donc s’habituer à l’idée qu’on ne pourra pas tout sauver. S’il y a une chose qu’un ministre de la Culture ne devrait jamais dire, c’est pourtant bien cela. Comment espérer protéger le patrimoine quand la personne responsable de sa conservation renonce avant même d’avoir essayé ? Répétons une nouvelle fois que des solutions pour trouver de l’argent existent, et nous en avons proposé au moins deux. Elle aurait dû, plutôt que se plaindre de La Tribune de l’Art, la lire un peu plus, même pour contredire notre idée de faire jouer la taxe de séjour et un pourcentage sur toutes les mises de la Française des Jeux (voir cet article). Au moins aurait-elle montré qu’elle s’est posée la question, et qu’elle a essayé de la résoudre.
Comme lors de la rencontre qu’elle m’avait accordée [3], elle redit dans ce livre son inquiétude pour les châteaux dont beaucoup ne trouvent plus de repreneur, la charge étant trop lourde pour que les familles puissent les conserver. Mais qu’a-t-elle fait pour mobiliser les ressources du ministère - nous ne parlons pas ici de budget, mais de réflexion - afin de trouver des solutions à cette question ? Rien, bien sûr. Elle s’inquiète aussi, à juste titre, des églises de villages non protégées, mais pas pour imaginer des solutions : pour conclure qu’on ne pourra pas les sauver. Heureusement que d’autres politiques, comme le sénateur Pierre Ozoulias, auteur d’un rapport sur ce patrimoine religieux, plutôt que de se lamenter, essayent de trouver des idées pour les sauvegarder. Mais sans doute s’agit-il, comme elle ose l’écrire à mon propos, d’une « conception étriquée du patrimoine ».

Terminons sur la responsabilité de l’État. À en croire ce livre, le ministère ne pourrait rien, et les responsables seraient les élus locaux. Elle ose même accuser La Tribune de l’Art de les épargner et de faire reposer toute la responsabilité sur le pauvre ministère de la Culture. Voilà en effet ce qu’elle écrit (il faut le lire pour le croire !) : « À cet égard, le webzine La Tribune de l’art n’est pas non plus le seul média à entonner l’antienne récurrente d’un état impotent face aux communes, parées de l’auréole de l’angélisme » ? Épargner les maires, les penser « angéliques », c’est tout nous ! La remarque est tellement absurde qu’il est inutile de développer davantage ici. Oui, évidemment, les élus locaux sont souvent les premier vandales (pas toujours heureusement, il y a des maires très bien) et nous ne nous privons pas de le dire. Mais prétendre que le ministère de la Culture serait désarmé face à eux est une plaisanterie. Rappelons à Roselyne Bachelot qu’il existe la loi, notamment le Code du patrimoine et que l’État a notamment pour rôle de la faire respecter, et parfois même de l’améliorer. Le ministère dispose d’énormément d’outils pour cela. Encore faudrait-il en avoir la volonté et le courage, surtout lorsque le ministère est lui-même le vandale comme pour la maison Claustrier (voir les articles), un dossier qu’elle se garde bien d’évoquer dans le livre.

Ajoutons que l’on conclut de cet ouvrage que les défenseurs du patrimoine sont les ennemis naturels du ministre de la Culture. Elle les voit - c’est écrit dans le livre - comme un « écosystème agressif qui prend régulièrement pour cible le ou la ministre de la Culture, son cabinet, les services du patrimoine, la maire de Paris, les élus locaux, tout ce petit monde étant présenté comme un troupeau d’éléphants analphabètes et destructeurs ». Outre l’incohérence de ses propos - tantôt nous dénonçons, à tort bien sûr, les élus locaux, tantôt nous ignorons leurs responsabilités... - cette vision des méchants contre les gentils est totalement déconnectée de la réalité. Nous devrions en réalité tous être dans le même camp et il est tout de même gênant que ceux qui veulent défendre le patrimoine soient vus comme des gêneurs par celle qui avait en charge sa protection, avec beaucoup de moyens. Et quand quelques phrases plus loin elle écrit ceci : « il est en effet aisé de se mobiliser pour une chapelle en ruine sans se soucier de se placer dans une perspective globale de priorisation des investissements. Si on attribue 3 millions d’euros pour sauver la chapelle [4], c’est une cathédrale qu’on ne mettra pas en sécurité », elle prête à d’autres ses propres turpitudes. Qui, sinon moi-même ou les associations (dont notamment Sites & Monuments), demande que l’on réfléchisse globalement à des solutions durables sur les dossiers patrimoniaux ? Et qui, sinon le ministère, et notamment Roselyne Bachelot, refuse de résoudre des scandales patrimoniaux causés justement par l’absence d’une vision globale ?

Celle-ci est - je peux en témoigner, et c’est pour cela que j’étais « tout miel » lors de notre rencontre - éminemment sympathique, et très drôle. Mais cela ne suffit pas pour faire un bon ministre de la Culture.


Roselyne Bachelot, 682 jours, Plon, 2022, 288 p., 20,90 €. ISBN : 9782259314657.

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