Quatre Moreau le Jeune pour Versailles

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6/5/26 - Acquisitions - Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon - Si le Musée du Louvre était bien sûr attendu au tournant pour les Hubert Robert de Madame Geoffrin, préemptés grâce aux Amis du Louvre (voir la brève du 23/4/26) lors de la vente Veil-Picard (voir la brève du 23/3/26) organisée le 25 mars
dernier chez Christie’s à Paris, c’est surtout vers le château de Versailles qu’étaient tournés les espoirs des amoureux du patrimoine lorsque quatre dessins de Moreau le Jeune subirent le feu des enchères. Réparties en deux lots, ces feuilles tout à fait spectaculaires furent préemptées coup sur coup. Commençons avec les deux vues extérieures, adjugées 300 000 € marteau, soit 381 000 € avec les frais. L’Arrivée de la Reine à l’Hôtel de Ville et Le Feu d’artifice (ill. 1 et 2) immortalisent les festivités qui suivirent la naissance du Dauphin Louis Joseph à l’automne 1781 : l’évènement fut tout autant célébré à Paris qu’à Versailles puis dans les provinces (voir la brève du 9/10/19), mais la capitale organisa les cérémonies les plus fastueuses, restées dans la mémoire grâce aux vues, dessinées et gravées, commandées à Moreau le Jeune.


1. Jean-Michel Moreau dit Moreau le Jeune (1741-1814)
L’Arrivée de la Reine à l’Hôtel de Ville, 1783
Plume et encre noire - 45,6 x 72,9 cm
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : Christie’s
2. Jean-Michel Moreau dit Moreau le Jeune (1741-1814)
Le Feu d’artifice, 1783
Plume et encre noire - 45,6 x 72,9 cm
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : Christie’s

Comme tous les nombreux visiteurs de l’exposition chez Christie’s, nous avons nous aussi passé de longues minutes à nous plonger dans ces grands et beaux dessins qui fourmillent de détails mais qui marquent à la fois l’apogée et le chant du cygne d’un siècle de commandes publiques. Comme le rappelait avec éclat l’exposition « Graver pour le roi. Collections historiques de la Chalcographie du Louvre » en 2019, c’était tout autant un moment faste pour la monarchie déjà finissante, des chefs-d’œuvre du dessin et de l’estampe, mais aussi une débauche de moyens qui allait cristalliser les mécontentements. Ce furent en tous cas les plus brillantes fêtes organisées dans la capitale depuis celles du mariage du Dauphin en 1770, qui se terminèrent par un drame puisque plus de cent personnes y perdirent la vie. Rien de tel en janvier 1782, tout s’étant cette fois bien déroulé, comme en témoigne un autre dessin (ill. 3) dû à Jean-Michel Moreau mais probablement commandé par le prince de Condé. Montré à la galerie Coatalem lors de l’exposition « Hommage à la galerie Cailleux » en 2015 (voir la brève du 9/5/15), il avait appartenu aux frères Goncourt durant la deuxième moitié du XIXe siècle et montre le cortège de la Reine traversant l’actuelle place de la Concorde après avoir quitté au petit matin le château de La Muette. Le catalogue alors publié par la galerie Coatalem situait bien la scène en amont des autres vues.


3. Jean-Michel Moreau dit Moreau le Jeune (1741-1814)
Le passage de la Reine Marie-Antoinette, place Louis XV, à l’occasion de la naissance du Dauphin en 1782
Aquarelle sur traits de plume, rehauts de lavis et de gouache blanche - 45 x 103,5 cm
Collection particulière
Photo : Galerie Coatalem, Paris/T. Hennocque

Commande privée, malgré ses dimensions exceptionnelles, cette feuille ne fut pas exposée au Salon de 1783 ni surtout destinée à être gravée, au contraire des quatre autres vues préemptées par Versailles. Celles-ci répondent à une commande de la Ville de Paris et non pas des Menus-Plaisirs pour lesquels travaillait Moreau le Jeune depuis 1770. Comme le précisait Corinne Le Bitouzé dans l’essai sur « Les estampes des Menus-Plaisirs » publié dans le catalogue de l’exposition du printemps 2019, on connaît bien le contexte de la création des quatre dessins puis des quatre estampes pour lesquels l’artiste devait toucher 45 000 livres. La Chalcographie du Louvre peut s’enorgueillir des quatre plaques [1] entrées en 1797 tandis que les dessins restèrent dans l’atelier de Moreau le Jeune, passant dans sa descendance jusqu’à leur achat par Arthur Veil-Picard : ils appartinrent notamment à sa fille Catherine Françoise qui épousa Carle Vernet puis à son fils Horace Vernet, célébré à Versailles (voir l’article).


4. Louis Pierre Moreau-Desproux (1727-1794)
Vue du feu d’artifice donné dans la place devant l’hôtel de ville de Paris, pour la réception du roy et de la reine le 21 janvier 1782. A l’occasion de la naissance de Monseigneur le dauphin.
Plume et encre noire, lavis, aquarelle et gouache - 49,5 x 70 cm
Paris, Musée Carnavalet
Photo : Paris Musées

Sur la gauche de L’Arrivée de la reine à l’Hôtel de Ville, on distingue l’artiste en train de dessiner la scène, installé sur l’architecture éphémère (ill. 4) imaginée par Louis Pierre Moreau-Desproux, maître général des Bâtiments de la Ville de Paris de 1763 à 1787. De l’autre côté de la place de Grève, l’architecte avait édifié une grande salle perpendiculaire à ce monument néo-palladien cerné par deux colonnes surmontées de dauphins. C’est depuis ses tribunes que les invités purent admirer le feu d’artifice donné le 21 janvier 1782 et à l’intérieur de celle-ci que se tinrent le festin le premier soir puis le bal, le 22 janvier 1782. Ces deux évènements-là furent immortalisés par Moreau le Jeune dans la deuxième paire de dessins, vendue juste après et adjugée 200 000 € marteau, soit 254 000 € avec les frais, avant d’être préemptée (ill. 5 et 6) !


5. Jean-Michel Moreau dit Moreau le Jeune (1741-1814)
Le Festin Royal, 1783
Plume et encre noire, lavis gris et rehauts de blanc - 45,6 x 36,4 cm
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : Christie’s
6. Jean-Michel Moreau dit Moreau le Jeune (1741-1814)
Le Bal masqué, 1783
Plume et encre noire, lavis gris et rehauts de blanc - 45,6 x 36,4 cm
Versailles, Musée national des châteaux de Versailles et de Trianon
Photo : Christie’s

Le caractère éminemment patrimonial de ces quatre feuilles étant tout aussi patent que leur destination, qui paraît naturelle — n’en déplaise à tous ceux qui pouvaient certes rêver d’un achat du Musée Carnavalet ou du Musée du Louvre — puisque Versailles a su réunir au fil des décennies un ensemble (modeste mais significatif) de dessins de Moreau le Jeune. Le plus important reste bien sûr Le serment du Sacre acquis grâce à la Société des Amis de Versailles en 1981, dont une version plus impressionnante fut exposée par la galerie Coatalem au Salon du Dessin en 2011 (voir l’article) mais il faut aussi citer l’Invitation au bal paré du mariage du Dauphin le 19 mai 1770 entrée en 2016 et montrée à l’été 2021 dans une exposition (voir l’article) qui mériterait une suite tant la politique d’acquisition de dessins est aussi dynamique que pertinente.

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