Mensonges du Louvre sur la sécurité : de nouveaux éléments

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Monte-charge utilisé pour le cambriolage du Louvre
Copie écran du journal de 20 h de TF1
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« J’ai fait de la sécurité une urgence absolue ». Nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire à plusieurs reprises : cette phrase de Laurence des Cars, prononcée devant le Sénat et réitérée depuis à plusieurs reprises, est un mensonge. Ni ses interviews données à la presse avant le vol, ni les rapports d’activité des dernières années ne témoignaient d’un quelconque intérêt pour ce sujet (voir cet article, et celui-ci), et cela est aisément vérifiable. Nous savons par ailleurs que ses interventions en conseil de direction ne l’abordaient pas davantage.
Le rapport de la Cour des comptes le signalait aussi (voir l’article), tout comme celui de l’Inspection du ministère de la Culture, non publié, mais dont les conclusions sont tout aussi claires. Et c’est un document interne, produit par la direction du Louvre, qui achève de convaincre ceux qui en douteraient encore : le « projet de contrat de performance 2025-2029 de l’Établissement public du musée du Louvre », daté de septembre 2025, et qui devait être présenté au Conseil d’administration prévu le 27 novembre 2025. Il est même écrit en page 3 que : « Le COP 2025-2029 a été approuvé lors de la séance du conseil d’administration du 27 novembre 2025 » et ce document de 76 pages (87 avec les annexes) se termine avec la place pour les signatures de la présidente du Louvre et de la ministre de la Culture. Le CA a finalement été décalé au début de l’année 2026, et il est probable que ce contrat sera largement remanié d’ici là…

Le précédent Contrat d’Objectif et de Performance, portant sur la période 2020-2024, ne faisait déjà pas de la sécurité sa priorité. Il comprenait quatre axes, le troisième s’intitulant « Entretenir le domaine du Louvre, le valoriser et le sécuriser », et suivaient trois « indicateurs », dont la « Mise en œuvre du Schéma directeur des équipements de sûreté [1] ».
Cette mise en œuvre, jusqu’en 2024, a été très insuffisante, comme le signale la Cour des comptes : rien ou presque n’a été « mis en œuvre » jusqu’en 2024, ni même en 2025, puisque les travaux, qui devaient commencer en 2024, n’étaient pas prévus pour débuter avant 2026. Le budget était donc, sur cinq ans, de seulement 4,87 millions d’euros en autorisation de paiement. Un chiffre dérisoire par rapport à celui de 80 millions d’euros que la mise aux normes coûterait, selon le Louvre. Ce décalage s’expliquerait : « par l’ampleur et la complexité [du] chantier », et « par les contraintes budgétaires qui, en 2023, ont obligé l’EPML à revoir le calendrier global du projet ». Contraintes budgétaires dont on sait qu’elles n’existent pas, si ce n’est pour privilégier le projet du Louvre Nouvelle Renaissance, abondamment cité dans ce document, et dont Emmanuel Macron et Laurence des Cars viennent de dire qu’il était toujours d’actualité.

Avant d’aborder les indicateurs à suivre pour le COP 2025-2029, le document fait le bilan des forces, des faiblesses, des opportunités et des menaces. Et là encore, l’absence de prise en compte des questions de sécurité est flagrante. Celles-ci ne sont pas répertoriées comme une faiblesse du Louvre. En revanche, dans ses forces, est cité, au chapitre de sa « gestion responsable » : une « cartographie des risques détaillés et suivie ». Cette carte des risques est citée par le rapport de la Cour des comptes qui remarque que « sur les 58 risques identifiés, seuls trois ont été considérés comme critiques, et sont tous en lien avec les questions de sûreté informatique ». Le vol, à supposer qu’il ait été identifié comme un risque, n’était donc pas considéré comme critique. Et ce n’est pas non plus une menace pour le Louvre. Bien plus grave, donc, apparaît pour lui - nous citons quelques-unes des menaces répertoriées - les « interpellations sociétales grandissantes adressées aux musées » (sic) ou la « concurrence pour la recherche de fonds privés ». Dans cette partie consacrée aux « menaces », les « défis croissants en matière de sûreté et de sécurité » n’envisagent ni le vol, ni même l’incendie, mais n’oublient pas de s’inquiéter de la « fraude à la billetterie » et de la « volatilité de la fréquentation touristique et scolaire » [2]

Et cette absence d’inquiétude pour le vol des œuvres se retrouve dans les indicateurs retenus pour le COP 2025-2029, qui s’attache avant tout au grand projet présidentiel « Louvre Nouvelle Renaissance », qui devient l’alpha et l’oméga de toute sa politique.
Sur 21 « indicateurs », seul un aborde cette question, l’indicateur numéro 16 intitulé : « Schéma directeur des équipements de sûreté ». Il s’agit donc de la mise en œuvre du schéma directeur dont nous avons vu qu’il était décalé pour des raisons de « complexité » et de « budget ». Et si ce document porte sur la période 2025-2029, ce schéma directeur sera bien loin d’être achevé puisqu’on lit que « l’année 2025 est consacrée à l’appel d’offres des travaux qui débuteront mi-2026 et s’échelonneront par tranches pendant toute la période du présent COP et du COP suivant ». Soit une fin prévue, au mieux, en 2033 !
Ce sujet, manifestement pas prioritaire, semble pourtant l’être davantage que celui de l’incendie : aucun indicateur n’est retenu pour la mise en œuvre du schéma directeur incendie, dont la Cour des comptes avait signalé (ce qui se voit aussi dans ce document) qu’il n’était pas achevé.

La conclusion est simple : ce projet de COP 2025-2029, élaboré sous la direction de Laurence des Cars et qu’elle devait signer, prouve, une fois de plus, que la sécurité des œuvres, notamment celle contre le vol, n’était en aucun cas une priorité pour elle, contrairement à ce qu’elle avait affirmé devant le Sénat. Quant au mot « vol » comme le fait remarquer Vincent Noce dans un article publié [3] chez nos confrères du Quotidien de l’Art à propos de ce même document, il n’y figure même pas.

Didier Rykner

Notes

[1On remarquera qu’un « indicateur » est en général un chiffre qu’il est possible de suivre. Ce document comprend un grand nombre d’ « indicateurs », qui n’en sont pas. « Mise en œuvre du Schéma directeur des équipements de sûreté » est un projet et un objectif. Des indicateurs seraient par exemple un nombre de caméras installés, un taux de renouvellement d’un matériel ou tout autre chiffre quantifiable. Pour la sûreté et la sécurité, il n’y en a aucun.

[2Sont cités également, à juste titre, la cyberattaque, les attentats, et les « nouvelles formes de militantisme, attaques sur les œuvres ».

[3L’article a été publié dans l’édition du 12 novembre, avant d’être retiré, puis republié avec quelques précisions supplémentaires dans celle du 13 novembre.

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