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- Anonyme, fin du XIe siècle
Broderie dite Tapisserie de Bayeux (détail)
Lin et laine - 50 x 6838 cm
Bayeux, Musée de la Tapisserie de Bayeux
Photo : Didier Rykner - Voir l´image dans sa page
Le déplacement de la Tapisserie de Bayeux pour Londres va donc être assuré par le Royaume-Uni pour la somme de 800 millions de livres, soit l’équivalent de 917 millions d’euros, presque un milliard. Ce montant, révélé par le Financial Times, doit cependant encore être validé par les autorités britanniques. Il sera garanti par le Government Indemnity Scheme, une procédure permettant aux Anglais de faire assurer directement par le Trésor britannique les œuvres prêtées à des institutions non commerciales, comme les musées, leur épargnant ainsi des coûts d’assurance souvent prohibitifs. Il faut par ailleurs distinguer l’assurance du transport de celle de l’exposition elle-même. La première peut varier entre 1 et 3 % de la valeur de l’objet transporté. Si l’on prend comme hypothèse un coût de 2 % pour la Tapisserie de Bayeux en estimant donc sa valeur à 917 millions, cela représenterait, au bas mot, 18 millions d’euros. À cela doit s’ajouter l’assurance pendant une exposition d’un an, qui peut être estimée au même pourcentage, soit à nouveau 18 millions. Soit au total un coût de 36 millions qui aurait été à la charge du British Museum, à supposer qu’une compagnie privée ait accepté d’assurer un bien pour un tel montant potentiel d’indemnisation.
Remarquons d’abord que cette valeur n’a, évidemment, aucun sens. Non que le prix atteint ne serait pas celui-ci, dans l’hypothèse impossible où la Tapisserie de Bayeux serait mise en vente (il y a, dans le monde, sûrement des milliardaires qui se battraient pour la posséder). Mais parce qu’une assurance doit permettre de remplacer l’objet assuré, s’il venait à être détruit. Ce qui, dans cette hypothèse extrême, serait évidemment impossible : il n’y a rien d’équivalent au monde à cette œuvre. Elle n’est pas inestimable financièrement, car, comme tout, elle aurait un prix sur le marché. Mais elle l’est sur le plan patrimonial.
Ensuite, parce que, dans cette hypothèse, que ferait l’État français des 917 millions reçus ? Peut-on croire une seule seconde qu’il les consacrerait à des acquisitions ? Et pour quel musée ? Bayeux ? Les musées français en général ? Quand on sait que l’État est son propre assureur pour les cathédrales, qu’il n’a pas donné un seul euro pour la restauration après l’incendie de Notre-Dame de Paris, et qu’il fait encore la manche pour les restaurations qui lui incombent (voir l’article), on se doute qu’il serait plus que tenté de garder l’argent pour tout autre chose.
Surtout, cela ne représente en aucun cas une assurance réelle. Car, comme dans tout contrat d’assurance, il faut regarder les petits caractères. Et l’historien de l’art anglais Neil Jeffares a attiré notre attention sur un point particulièrement important : le Government Indemnity Scheme exclut en toutes lettres « l’état de l’objet au moment de son prêt (y compris tout vice inhérent ou défaut préexistant [1] »). C’est pourtant bien l’état de la Tapisserie qui rend son prêt impossible sans grands risques, et c’est bien l’état de celle-ci qui a toutes les chances (si l’on peut dire) d’être à l’origine des incidents graves qu’elle pourrait subir. Que se passerait-il dans un tel cas ? Le Government Indemnity Scheme ne pourrait pas s’appliquer. Et le Trésor britannique serait donc fondé à ne pas rembourser les sommes prévues. Qui serait alors responsable, et qui paierait ?
Comme nous l’a fait également remarquer Neil Jeffares, rien n’est dit non plus des conditions de demandes d’indemnisation. Le coût de restauration d’incidents minimes peut être peu important, mais que dire des retards éventuels d’exposition au Musée de Bayeux lors de sa réouverture, qui pourrait être beaucoup plus coûteux, ou de la diminution de la valeur patrimoniale que cela occasionnerait à la Tapisserie de Bayeux, qui pourrait se chiffrer en dizaines, voire en centaines de millions d’euros ? Rien de tout cela n’est connu, et probablement rien n’est encore précisé, ce qui démontre le degré ahurissant d’amateurisme de toute cette opération.
Voici quelques-unes des nombreuses zones d’ombre de ce prêt, qui veut donner l’illusion d’une opération parfaitement maîtrisée, menée dans les conditions de sécurité les plus strictes et assortie de toutes les garanties financières et assurantielles, alors que la réalité est exactement inverse.
Il est toujours possible (et souhaitable) de signer notre pétition.