Klimt, « c’est archi stylé ! »

1. Disneyland Paris
Photo : Wikipedia
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Il faudrait créer un Disneyland de l’Art. Une sorte de musée vivant (et non plus mortel comme l’ennui ressenti par bien des visiteurs dans ces lieux de culture poussiéreux qui n’ont pas su s’adapter à la société des loisirs). Le public serait accueilli par des personnages échappés d’œuvres d’art célèbres, affublés d’un déguisement plus ou moins recherché selon qu’il s’agisse de l’Hercule Farnèse ou de la Marquise de Pompadour vue par Boucher.

Les animations seraient multiples : immobile au milieu du parc, voilà le Penseur de Rodin qui soudain s’anime, offrant un petit bouquet de pensées aux passants. Le jeu de massacre serait tenu par le Discobole, tandis que Baldassare Castiglione distribuerait des barbes à papa et la Vénus de Milo du chocolat. Une occasion rêvée - et conviviale - pour les visiteurs de discuter avec des œuvres illustres et de mieux les connaître.
Suivant le même principe que l’attraction Space Mountain, le public découvrirait ce qu’est l’apothéose d’un saint grâce à la simulation d’une montée vertigineuse dans le ciel, ponctuée de quelques zigzags brutaux pour éviter les anges et les nuées. Le manège de Dumbo serait remplacé par celui de saint Michel archange ; les visiteurs, munis d’une perche, devraient essayer de piquer le diable à chaque tour. Il y aurait aussi le grand-huit du Jugement dernier et le petit train de l’horreur hanté par les personnages de Bosch et de Goya.


2. Atelier des Lumières
vue de l’exposition « Klimt »
Photo : bbsg
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3. Atelier des Lumières
vue de l’exposition Klimt
Photo : bbsg
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Ainsi, L’Art-Land offrirait une formidable expérience immersive et ludique de l’art.
L’exposition « Klimt » serait l’animation phare de ce parc merveilleux (ill. 3 à 9). Le terme d’exposition est d’ailleurs contestable même s’il faut bien glisser cet article dans une rubrique. Quoiqu’il en soit, elle se tient actuellement à l’Atelier des Lumières, centre d’art numérique géré par Culturespaces. Le lieu a ouvert ses portes le 13 avril dernier, encouragé par le succès des Carrières de Lumières aux Baux de Provence depuis 2012 [1].

Le principe est simple : les concepteurs du projet [2] ont choisi plusieurs chefs-d’œuvre de Klimt, quelques-uns d’Egon Schiele, et les ont transformés en un spectacle de son et lumière projeté sur les murs et le sol de cette ancienne fonderie du XIXe siècle. Ce programme long est ainsi diffusé dans l’espace le plus grand appelé la Halle, suivi d’un programme court sur « Hundertwasser (1928 – 2000), dans les pas de la Sécession viennoise ». Un lieu plus petit appelé Le Studio, propose une création contemporaine du collectif Ouchhh que les visiteurs ne voient pas, hypnotisés qu’ils sont par la superproduction « Klimt ».
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 3 300 m2 de surfaces de projection, des murs de dix mètres de hauteur, 140 vidéoprojecteurs.
Zéro œuvre réelle.


4. Atelier des Lumières
vue de l’exposition « Klimt »
Photo : bbsg
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5. Atelier des Lumières
vue de l’exposition « Klimt »
Photo : bbsg
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Des personnages émergent de fonds colorés, des arbres déploient leurs branches, des fleurs tourbillonnent, de la pluie d’or tombe sur des visages de femmes… Autant de motifs empruntés aux tableaux et transformés en animations, tandis que résonnent les musiques de Beethoven, Chopin, Wagner. C’est très joli. Reste à savoir si Klimt et Schiele auraient aimé « faire joli ».
Le but est bien d’«  immerger dans l’image [3] » le visiteur, au risque de le noyer, pour « amplifier les émotions, toucher le plus grand nombre  » ; car il faut savoir que « le plus grand nombre  » reste apathique devant une œuvre, peinte ou sculptée, quand celle-ci est exposée dans sa triste matérialité, immobile et pesante. Il faut, pour éveiller les masses, «  mettre en scène » les peintures, « créer une orchestration à forte vibration émotionnelle. »

6. Atelier des Lumières
vue de l’exposition « Klimt »
Photo : bbsg
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On l’aura compris : l’art, c’est rasoir. Ou pire, barbant. Il était grand temps d’y remédier et d’inviter le public à « adopter une attitude plus participative ». C’est bien connu, on regarde une œuvre d’art comme on regarde la télévision : de manière passive, abêtie, affalée. Le hic c’est que les créateurs de cette exposition ont provoqué ce contre quoi ils croyaient lutter, en transformant leurs visiteurs en téléspectateurs. En effet, beaucoup d’en eux déambulent une minute ou deux « dans » l’œuvre de Klimt, mais tous finissent par s’asseoir sur le sol pour regarder la projection d’images sur l’un des murs, comme sur un écran.

7. Atelier des Lumières
vue de l’exposition « Klimt »
Photo : bbsg
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Cette visite reste une « aventure sensorielle  », un heureux barbotage dans le flou artistique. Ne pas pouvoir prendre du recul pour analyser l’œuvre, baigner dans des images mouvantes empêche tout exercice intellectuel et favorise l’épanouissement du « ressenti ». Et ça marche. Une jeune femme parmi les visiteurs s’exclamait très enthousiaste : « c’est archi stylé ! ». Son amie pas encore immergée dans l’œuvre, ni submergée par l’émotion, a eu le réflexe de demander « c’est vraiment dans une peinture de Klimt cet arbre en spirales » ? Elles n’ont pas su répondre à cette question, les quelques explications concédées par les commissaires de l’exposition étant bien cachées derrière une cimaise, en haut d’un escalier, loin du passage. Ces panneaux explicatifs présentent les vies de Klimt et de Schiele, mais ne reproduisent pas l’intégralité des œuvres qui ont inspiré le spectacle. Les visiteurs ne savent donc pas ce qu’ils ont vu, ni quelle est la part inventée par les réalisateurs. Même les cartes postales de la boutique ne proposent que des photos de l’atelier illuminé.

Or au cours de la projection, les peintures sont rarement montrées isolément, dans leur intégralité ni leur intégrité, elles sont en permanence désagrégées, mêlées les unes aux autres, « éparpillées façon puzzle » ; impossible de savoir quelle est la composition d’origine. L’identité des artistes est tout aussi ambiguë dans la mesure où cette exposition intitulée« Klimt » intègre des dessins de Schiele.

8. Atelier des Lumières
vue de l’exposition « Klimt »
Photo : bbsg
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La dématérialisation de l’art est certes inéluctable aujourd’hui : tout ordinateur donne accès à un répertoire infini d’œuvres d’art. « La toile » désormais, désigne l’internet et non plus le support d’un tableau. C’est l’art sans la matière, réduit à une image, privé de sa texture, de ses dimensions, du contexte de sa création.
Cependant l’Atelier des Lumières va bien au-delà, en effaçant jusqu’à l’idée, à l’origine de toute œuvre : celle-ci n’est plus une composition cohérente conçue par un artiste, elle est un ensemble de motifs que l’on peut utiliser et assortir avec d’autres, comme au rayon tapisserie de Leroy-Merlin. Maurice Denis passe pour un benêt lui qui déclarait qu’un tableau « est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». En un certain ordre assemblées...

Mais pourquoi donc ne pas créer ex-nihilo un spectacle de son et lumière au lieu d’utiliser et d’atomiser celles des autres ? Parce que celles des autres sont déjà connues et que les convoquer permet de susciter des réminiscences dans l’esprit des visiteurs, assurant le succès de la projection ; un peu comme la reprise de Chopin permit au groupe de rap « Nique ta mère » de créer un tube.

Si le but d’un tel projet est de donner aux gens l’envie d’aller voir les œuvres originales, on peut craindre qu’ils ne soient déçus en découvrant que la peinture, en réalité, n’est pas un dessin animé. Pire, l’Atelier des Lumières risque bien de faire concurrence aux musées, jouant sur la confusion entre culture et divertissement.

Commissaire : Beatrice Avanzi
Informations pratiques : Atelier des Lumières, 38 rue Saint-Maur, 75011 Paris. Ouvert tous les jours de 10h et 18h, jusqu’à 22h le vendredi et le samedi.

Bénédicte Bonnet Saint-Georges

Notes

[1Les Carrières des Lumières se sont notamment attaquées aux « Géants de la Renaissance, Michel Ange, Léonard de Vinci, Raphaël », à »Bosch, Brueghel, Arcimboldo » et quelques autres artistes un peu connus.

[2Gianfranco Iannuzzi est directeur artistique et co-réalisateur. Renato Gatto est enseignant de théâtre et assistant metteur en scène. Massimiliano Siccardi est vidéaste et artiste multimédia. Ginevra Napoleoni est une artiste qui concentre sa recherche sur l’art vidéo. Luca Longobardi est pianiste et compositeur.

[3Les citations tirées du dossier de presse sont empruntées à Bruno Monnier, président de Culturespaces et à Gianfranco Iannuzzi directeur artistique et co-réalisateur.

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