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Grignon : comment l’État abandonne un domaine national
La vente des domaines appartenant aux institutions publique ou aux collectivités territoriales, qu’il s’agisse d’hôpitaux, de palais de justice, de casernes ou d’écoles est un des plus grands drames pour le patrimoine de ce début de XXIe siècle. Car l’État - qu’on pensait désargenté avant qu’on constate curieusement, à l’occasion de la crise sanitaire, qu’il dispose de réserves quasiment inépuisables - cherche en permanence à vendre ses bijoux de famille sans aucun égard pour les monuments historiques concernés. Au bien public, l’État préfère souvent la satisfaction d’intérêts privés.
C’est le scénario qui menace le domaine de Grignon, l’un des deux sièges de l’Institut national agronomique, fusionné en 2007 avec trois autres écoles pour donner naissance à AgroParisTech. Sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, cette école doit s’installer prochainement sur le plateau de Saclay. Pour financer les travaux, la vente des sites de la rue Claude Bernard et du domaine de Grignon, avec son superbe château Louis XIII (ill. 1), a été décidée. Le premier a déjà été vendu, et le second est en cours de cession. Après que le Paris Saint-Germain a fort heureusement renoncé à y installer son centre de formation, une procédure de vente a été lancée, qui devrait aboutir d’ici deux à trois mois au choix d’un nouveau propriétaire. Il y a tout lieu de s’en inquiéter.
Après avoir donné un rapide historique de ce domaine, nous regarderons un à un les scandales qui émaillent cette affaire, avant de conclure sur les prochaines étapes, et espérons-le un dénouement satisfaisant.
Historique et description rapides du domaine [1]
Grignon n’est pas un lieu ordinaire : il appartenait à François Ier, puis à Henri II qui en fit don à Diane de Poitiers. En 1582, il fut vendu à Pompone I de Bellièvre (1529-1607), surintendant des finances d’Henri III et resta dans sa famille pendant tout le XVIIe siècle, au début duquel le château actuel fut édifié. Alors qu’il avait été agrandi à peu près aux dimensions actuelles (ill. 2), le domaine fut cédé en 1686 aux Pottier de Novion qui le conservèrent jusqu’en 1802, lorsqu’il fut acquis par Pierre César Auguié, qui le vendit presque immédiatement au général Jean-Baptiste Bessières, élevé peu de temps après à la dignité de maréchal d’Empire.
C’est en 1826 que le domaine redevint royal, après son acquisition par Charles X qui le transféra à la Société Anonyme de l’Institution Royale Agronomique, créée la même année, afin de faire une ferme modèle en charge d’« enseigner et donner l’exemple de la pratique des bonnes méthodes agricoles ». Elle fut transférée en 1829 au domaine public de l’État, il y a donc presque deux cents ans. Après être devenue École régionale d’Agriculture sous la IIème République, elle se transforma en École…