Franklin vend ses reliefs de Zadkine

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24/11/25 - Patrimoine et Marché de l’art - Paris - Inédits, spectaculaires et séduisants, deux grands reliefs d’Ossip Zadkine s’apprêtent à connaître le feu des enchères ce vendredi, chez Ader Nordmann & Dominique à l’hôtel Drouot. Dûment annoncée dans un article de La Gazette Drouot, leur vente ne peut que stimuler l’intérêt des amateurs mais aussi les inquiétudes des amoureux du patrimoine, stupéfaits de découvrir leur origine. Le premier d’entre eux, Femmes et chiens (ill. 1), nous montre trois figures féminines et leurs chiens déjà prêts à bondir sur leur proie, les Trois cerfs (ill. 2) du second relief !


1. Ossip Zadkine (1890-1967)
Femmes et chiens, 1927
Relief en pierre - 185 x 225 cm
En vente chez Ader Nordmann & Dominique le 28/11
Photos : Ader Nordmann & Dominique
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Bien documentés dans le catalogue de la vente par l’expert Emmanuel Eyraud, ces deux impressionnants reliefs étaient conservés depuis plus de trente-cinq ans dans le XVIe arrondissement de Paris puisqu’ils appartiennent à l’un des établissements d’enseignement les plus célèbres de la capitale française, Saint-Louis de Gonzague. Franklin, comme est surnommée cette institution, ressentit le besoin de s’agrandir au cours des années 1980, ce qui condamna hélas un ravissant hôtel particulier Art déco qui avait été racheté quelques décennies auparavant et déjà un peu modifié. Disponible en ligne, un récent compte-rendu de séance de la Commission du Vieux Paris nous renseigne sur l’historique de ces travaux et l’on apprend avec colère, mais malheureusement sans surprise, que ledit bâtiment fut impitoyablement détruit en dépit d’un premier avis défavorable de l’architecte des Bâtiments de France et de l’opposition de la Commission, qui demanda en 1989 la conservation de cet édifice.


2. Ossip Zadkine (1890-1967)
Trois cerfs, 1927
Relief en pierre - 185 x 170 cm
En vente chez Ader Nordmann & Dominique le 28/11
Photos : Ader Nordmann & Dominique
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Pour en savoir plus sur ce bâtiment, l’hôtel Mayen, les curieux peuvent se rendre au Musée Zadkine dont la nouvelle exposition « Zadkine Art déco » (article à venir) peut justement consacrer un chapitre à ce vaste chantier, nourri de récentes recherches menées par Anne-Cécile Moheng. Lucie Mayen, la commanditaire avisée, fit édifier à partir de 1923 son hôtel particulier, confié à l’architecte mondain Charles Adda. Son décor fut de son côté attribué à l’ensemblier André Groult, grand nom de l’Art déco, tandis que sept œuvres furent commandées à Ossip Zadkine : trois grands reliefs en plâtre et quatre médaillons en albâtre figurant des natures mortes. Les équipes du Musée Zadkine se sont naturellement rapprochées de Franklin - en amont de cette nouvelle exposition, inaugurée voici dix jours - afin de rassembler des archives sur ces œuvres qui ont échappé à la démolition lors du chantier mené autour de 1990. Interrogé par nos soins, le Musée Zadkine nous a ainsi précisé que c’est auprès de l’entrepreneur chargé des travaux que l’établissement a pu acquérir une partie de ces précieux décors en 1990 et 1991 : d’abord les quatre médaillons, pour 250 000 francs, puis le plus petit des trois reliefs, pour 200 000 francs, malgré son état (ill. 3).


3. Photographie d’archives de 1992 montrant Femme au chien alors brisé en plusieurs morceaux
Photo : Musée Zadkine
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4. Ossip Zadkine (1890-1967)
Femme et chien, 1927
Relief en pierre - 186 x 60 x 7,8 cm
Paris, Musée Zadkine
Photos : Paris Musées
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Peu consciente de la valeur patrimoniale de décors a priori voués à la destruction de l’hôtel Mayen, l’institution s’en était visiblement désintéressée et c’est un relief fort abîmé qui put être sauvé par le Musée Zadkine en 1991, avant d’être soigneusement restauré (ill. 3), toujours aux frais de la Ville. Si l’on peut - et l’on doit - aujourd’hui s’étonner de cette façon de faire, le contexte de l’époque explique assurément une telle indifférence envers un aussi beau décor Art déco, il faut se souvenir qu’en 2009 encore on démolissait sans vergogne l’hôtel Reichenbach (voir la brève du 4/6/09) ! On aurait certainement pu espérer une plus grande générosité de la part d’une telle institution, Franklin étant un établissement privé des élites parisiennes, mais ce ne fut pas le cas et seuls les deux plus grands reliefs (ill. 5 et 6) furent ainsi préservés.


5. Ossip Zadkine (1890-1967)
Femmes et chiens, 1927
Relief en pierre - 185 x 225 cm
In situ à Saint-Louis de Gonzague
Photos : Gregory Copitet
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6. Ossip Zadkine (1890-1967)
Trois cerfs, 1927
Relief en pierre - 185 x 170 cm
In situ à Saint-Louis de Gonzague
Photos : Gregory Copitet
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Remontés sur deux murs non porteurs du nouvel espace d’accueil de Franklin, ceux-ci coulèrent des jours heureux jusqu’à récemment puisqu’ils furent photographiés, par la Ville de Paris, au printemps 2025 afin d’être reproduits dans le catalogue de l’exposition « Zadkine Art déco » mais cette valorisation intellectuelle donna hélas visiblement des idées aux équipes de Saint-Louis de Gonzague, des idées sonnantes et trébuchantes ! Les équipes de la conservation du Musée Zadkine durent tomber de leurs chaises en découvrant la vente des deux reliefs, confiés à Ader Entreprises & Patrimoine, la filiale spécialisée dans ce genre d’opération. Récemment amendées, les deux notices en ligne des reliefs précisaient même peu subtilement que les « cinq œuvres ne sont pas visibles aujourd’hui dans cette institution » alors qu’une cimaise de l’exposition « Zadkine Art déco » (ill. 7) leur est - assez naturellement - consacrée.


7. Vue de l’exposition « Zadkine Art déco » avec une partie des reliefs provenant de l’hôtel Mayen
Photo : Musée Zadkine
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Que penser de cette affaire ? Les équipes de la maison de vente comme de l’expert font certes d’abord et avant tout leur travail, mais le cynisme de Franklin a de quoi laisser pantois. On aurait naïvement pu imaginer que la vénérable institution aurait pu avoir à cœur de conserver ces reliefs, ou bien de les offrir au Musée Zadkine s’ils devenaient encombrants ou bien difficiles à conserver in situ. On peine à imaginer Saint-Louis de Gonzague désargenté, mais la solution d’une vente de gré à gré était bien sûr également toujours possible et aurait permis d’éviter aux équipes du musée d’avoir la désagréable surprise de découvrir ces reliefs mis en vente à l’hôtel Drouot. Souhaitons donc ardemment qu’une solution intelligente puisse être trouvée cette semaine, en espérant que les services du Ministère de la Culture se montrent enfin à la hauteur de la tâche après avoir laissé détruire le joli petit hôtel Mayen en 1988. On ne saurait imaginer les deux derniers reliefs aller ailleurs qu’au Musée Zadkine, afin de pouvoir au moins reconstituer le décor de 1927 en dépit de la perte de son écrin.

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