28/4/26 - Acquisitions - Toulouse, Collection Bemberg - Poursuivant sa dynamique politique d’enrichissement des collections offertes par Georges Bemberg, le musée toulousain désormais rebaptisé « Collection Bemberg » sélectionne, depuis plus de dix ans, des œuvres majeures retenues au fil des opportunités du marché de l’art. Il s’agit quasiment d’un sans-faute, comme nous l’avons régulièrement salué (voir les articles) et l’on ne peut que se réjouir de voir l’institution faire ses courses à la foire de Maastricht, dont les membres de son conseil scientifique sont des habitués. Cette année, c’est le stand de la galerie Canesso qui a su capter leur attention et on devine aisément comment ils ont pu être séduits par cette merveilleuse nature morte (ill. 1) venue remplacer [1] le panneau d’Antonio Campi que nous avions cité (voir l’article).

Nature morte avec un bouquet de pivoines dans un
vase en verre, des fruits et des fleurs sur un entablement
Huile sur toile - 54 x 70 cm
Toulouse, Collection Bemberg
Photo : Galerie Canesso
Tout est admirable dans ce tableau, qui avait fait sa réapparition lors d’une vente en juillet 2013 chez Sotheby’s à Londres mais qui avait été publié pour la première fois en avril 1985. Les natures mortes de l’artiste génois sont désormais bien connues et on peut affirmer que celle-ci constitue l’une de ses plus réussies sinon la plus réussie avec ce superbe bouquet de pivoines roses et blanches trônant dans son vase. Aussi simple qu’efficace, la composition reste d’une grande fraîcheur, laissant admirer de beaux empâtements et une matière fort riche, rehaussée par un fond beige doré. Sa belle lumière vient ainsi baigner ces fleurs et ces fruits aux couleurs chatoyantes qui laissent éclater le talent du peintre certes plus connu pour ses tableaux avec figures. Strozzi peintre de natures mortes reste une redécouverte « récente », remontant aux années 1980, quand Bertina Suida Manning publia son article de référence dans The Burlington Magazine et cette aventure historiographique reste passionnante pour le néophyte. En 2002, la galerie Canesso proposait une autre nature morte de Strozzi, à laquelle Véronique Damian consacrait déjà une notice louant les qualités picturales du tableau (ill. 2) qui était alors rapproché du « stupéfiant petit tableau de fleurs et de fruits » qui a donc désormais rejoint la ville rose. L’historienne de l’art y relevait la « rapidité de l’exécution, la touche à la fois empâtée, transparente et évanescente sur les contours des formes, le brio de la composition construite symétriquement de part et d’autre du bouquet central, sans oublier le fond neutre, clair et lumineux ».
Nature morte avec une corbeille de fruits, un vase de fleurs et des fruits sur un entablement
Huile sur toile - 65 x 132 cm
Collection particulière
Photo : Galerie Canesso
Accrochée à Toulouse depuis deux semaines [2], la nature morte acquise lors de la foire de Maastricht mériterait également d’être rapprochée d’un autre tableau, qui fut présenté à l’exposition « L’enigma del reale » de la Galleria Corsini en 2019-2020. On y retrouve en effet le même vase de pivoines — au moindre détail près — mais qui semble pourtant plus terne, peut-être en raison de l’état de la toile ou de sa photo. De façon assez amusante, toute la partie gauche de ce tableau — qui appartient à la collection Michelangelo Poletti — reprend la composition d’une autre nature morte de Strozzi également vendue chez Sotheby’s à Londres en juillet 2013, mais un jour après le tableau désormais visible à l’hôtel d’Assézat. Véronique Damian notait déjà cette migration des motifs d’un tableau à l’autre dans son catalogue de 2002, que le peintre comme son atelier pouvaient ainsi répéter à loisir. Aucune hésitation ici, la spontanéité de la touche assurant qu’il s’agit bien d’un chef-d’œuvre de Strozzi, qui séduit nos yeux d’aujourd’hui par sa surprenante « modernité » : on l’imagine même accroché non loin des fruits de Fantin-Latour.

(actif en Lombardie durant la deuxième moitié du XVIIe siècle)
L’Échoppe du barbier
Huile sur toile - 150,5 x 115 cm
Toulouse, Collection Bemberg
Photo : Galerie Canesso
Le second tableau acquis pour Toulouse à la dernière TEFAF constitue lui aussi une redécouverte récente dont les lecteurs de La Tribune de l’Art sont désormais familiers puisqu’il s’agit d’un chef-d’œuvre (ill. 3) du Maître de la toile de jean, artiste anonyme dont le corpus a été étudié par Gerlinde Gruber et rassemblé par Maurizio Canesso lors d’une mémorable exposition à l’automne 2010 (voir l’article). Déjà bien étudié dans son riche catalogue, il bénéficia d’une nouvelle notice où l’on découvre une hésitation iconographique sur son protagoniste principal : est-ce un homme ou une femme ? On imagine assez mal la profession de barbier féminisée, surtout dès le XVIIe siècle, mais il est évident que la scène interroge. La galerie Wildenstein posséda longtemps ce tableau, alors attribué à l’école lorraine, mais c’est pourtant comme une « école napolitaine du XVIIe siècle » qu’il fut catalogué chez Christie’s à New York le 23 janvier 2004, lors de la vente dans laquelle Maurizio Canesso l’acheta. Les équipes de la maison de ventes avaient alors su reconnaître sa parenté avec Le repas frugal du Musée des Beaux-Arts de Gand, lui aussi rendu au Maître de la toile de jean et publié comme tel dans le catalogue de la galerie Canesso. Voici dix jours, nous saluions l’entrée de la Femme mendiant avec deux enfants dans les collections de la Pinacoteca cantonale Giovanni Züst (voir la brève du 16/4/26), aussi peut-on se réjouir de voir enfin une institution française s’intéresser à ce passionnant artiste. Il faut enfin rappeler combien le musée toulousain fut très inspiré pour ses récents achats de tableaux du XVIIe siècle, puisque ces deux derniers rejoignent les deux chefs-d’œuvre de Nicolas Tournier (voir les brèves du 10/11/14 et du 27/11/15) ainsi que L’enfant Jésus se blessant avec une couronne d’épines dans un paysage de Zurbarán (voir la brève du 27/3/18), le Portrait d’homme de Paolini (voir la brève du 17/5/18), le Saint Sébastien de Preti (voir la brève du 1/5/19) et le Saint Jérôme de Cantarini (voir la brève du 26/4/20), lui aussi préalablement admiré à la TEFAF [3].