Commission d’enquête : une première journée déjà très riche d’enseignements

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Frank Riester et Roselyne Bachelot devant la commission d’enquête
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Le 8 janvier dernier ont commencé à l’Assemblée nationale les auditions de la mission d’enquête sur la protection du patrimoine national et la sécurisation des musées. C’est la Commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale qui a obtenu, pour six mois, les prérogatives d’une commission d’enquête. Son président sera donc Alexandre Portier, tandis qu’Alexis Corbière en sera le rapporteur. S’il sera question de la sécurité dans les musées français de manière générale, bien entendu le Louvre restera au cœur des débats.

Rappelons que, contrairement aux auditions habituelles devant les commissions, tant à l’Assemblée nationale qu’au Sénat, les personnes interrogées par une commission d’enquête doivent prêter serment. On a hâte, donc, d’entendre Laurence des Cars, qui sera évidemment auditionnée, sans qu’on sache encore quand. Car, comme nous l’avons à de nombreuses reprises souligné ici, avec des éléments probants, le moins que l’on puisse dire est que ses réponses devant, déjà, la Commission des affaires culturelles de l’Assemblée nationale (voir l’article) mais aussi deux fois devant celle du Sénat (voir ici et ici) s’éloignaient quelque peu des faits. Une latitude qui, cette fois, lui sera impossible, sous peine de sanctions [1].

Après un débat sur le rôle des musées où sont intervenus quatre spécialistes de ce domaine (Jean-Michel Tobelem, François Mairesse, Dominique Poulot et Paul Rasse), les choses sérieuses ont commencé avec l’audition simultanée de trois anciens ministres de la Culture, Frank Riester, Roselyne Bachelot - qui était en fonction lors de la nomination de Laurence des Cars - et Rima Abdul Malak, qui lui a succédé, avant la nomination de Rachida Dati.
Et les choses ont mal commencé pour la présidente-directrice du Louvre, les témoignages des ministres mettant déjà à mal ses explications.

Alors que Laurence des Cars avait affirmé devant la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale que, dans les objectifs qui lui étaient fixés par sa lettre de mission, il n’y en avait aucun sur la sécurité, Roselyne Bachelot a asséné un démenti cinglant : « La lettre de mission de madame des Cars portait expressément dans ses priorités la conservation des collections et la mise aux normes de sécurité des équipements ».

Frank Riester renchérissait en rappelant une évidence : « cette question de la préservation et de la transmission, quelque part, aux générations futures, des collections des musées c’est vraiment, le cœur même, l’essence même, l’ADN même des musées, de celles et ceux qui travaillent dans ces musées, ce n’est pas une urgence particulière, ou un point spécifique ou une actualité annuelle ou dans le cadre d’une lettre de mission spécifique à un moment donné, qui serait mis en avant particulièrement, c’est vraiment quelque chose qui est inhérent même au principe et au fonctionnement de ces musées ». Une autre façon de dire que, même si cela n’avait pas été dans la lettre de mission, cela est inhérent aux missions d’un musée. Mais, quoi qu’il en soit, c’était dans la lettre de mission.

Rima Abdul Malak enfonçait le clou, expliquant que, dans les fiches qui lui avaient été préparées à son arrivée au ministère, celle sur le Louvre disait « qu’il y avait une programmation des investissements présentés sur la période 2021-2024, qui reflétait le besoin structurel d’investissements pour garantir le bon fonctionnement du musée ainsi que la restauration des salles historiques ». Cette programmation s’articulait autour de six priorités, dont la première n’était autre que : « la mise aux normes des équipements visant à assurer la sécurité des œuvres, des visiteurs et des agents du musée », point dont elle affirme avoir parlé régulièrement avec Laurence des Cars et ses équipes. Elle considérait donc que les choses étaient traitées et que ce n’était pas de son niveau de rentrer dans les détails.
Cette période était, justement, celle où le schéma directeur de sécurité était à l’arrêt.

Le rapporteur Alexis Corbière a posé une question à propos de l’une des excuses avancées par Laurence des Cars pour expliquer le retard du schéma directeur sur « les discussions avec le ministère s’agissant de l’octroi de subventions » pour la mise en œuvre du schéma directeur sécurité. 
La réponse de Rima Abdul Malak, alors en poste à ce moment-là, a été sans ambiguïté : le Louvre disposait de l’argent nécessaire, tant grâce au plan de relance qu’en raison de l’augmentation de la subvention qui lui était allouée, mais aussi grâce à l’augmentation du prix d’entrée de 3 euros, tout cela s’ajoutant à l’importante trésorerie du musée. « On estime, en tout cas j’estime, moi, ministre à l’époque, que le Louvre a quand même les moyens d’avancer sur des travaux urgents, s’il y a des travaux d’urgence indispensables et qu’on est tous d’accord pour les faire. »

Plus grave encore, Rima Abdul Malak affirme : « au moment où je suis ministre, je n’ai aucune note, aucun document, aucun mail qui me dit qu’il y a une démarche globale de schéma directeur au Louvre. Ça non. Et je n’ai pas non plus retrouvé trace de quelque chose qui me dise qu’il y a à l’intérieur un schéma directeur sûreté [2]. « Schéma directeur sûreté » je n’ai pas ces mots. Ces mots n’existent pas. Il y a des travaux programmés, il y a des enjeux sûreté, il y a tout un tas d’autres mots qui se sont mis mais il n’y a pas un schéma directeur sûreté, ça je ne le sais pas. Je ne sais pas qu’il en manque et je ne sais pas qu’il en existe un. »
Cette affirmation est terrible pour Laurence des Cars. Elle démontre que, non seulement celle-ci n’a jamais discuté avec la ministre d’une subvention pour le schéma directeur, mais aussi que celui-ci était bien complètement abandonné, au profit du futur « Louvre Nouvelle Renaissance » qui ne s’appelait pas encore ainsi, nous dit la ministre, mais le projet « très très grand Louvre » (sic).
C’est sur cela que travaille Laurence des Cars, et dont elle parle avec la ministre, celle-ci confondant d’ailleurs ce projet Nouvelle Renaissance avec un « schéma directeur global », ce qu’il n’est absolument pas.

Il faut donc espérer, à l’issue de cette première journée, que les questions suivantes pourront être posées à Laurence des Cars, lorsqu’elle devra répondre sous serment :

 confirmez-vous que la sécurité du musée ne figurait pas dans votre lettre de mission ?
 avez-vous parlé avec la ministre Rima Abdul Malak du schéma directeur sécurité ?
 confirmez-vous lui avoir demandé une subvention pour la mise en œuvre du schéma directeur ?
 le projet « Louvre Nouvelle Renaissance » est-il un schéma directeur global, et si oui quels sont les documents (avant-projets sommaires, avant-projets définitifs…) qui en font foi ?

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